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[Entretien] «Le paiement mobile mettra plusieurs années à se développer»

Samedi 18 Mai 2019 - Par seo

Mikael Naciri, Directeur général du Centre monétique interbancaire


 

L’activité monétique est en hausse au cours des 4 premiers mois de l’année.

Maintenir cette dynamique nécessite d’activer certains leviers.

Mikael Naciri nous dit lesquels et fait une analyse très lucide du paiement mobile.

 

Propos recueillis par David William

Finances News Hebdo : Globalement, comment se porte l’activité monétique marocaine au terme des quatre premiers mois de l’année ?

Mikael Naciri  : Ces 4 premiers mois ont été intenses, aussi bien pour ce qui est de l’activité classique de paiement par carte chez les commerçants que sur le plan du paiement digital des factures, qui ont progressé respectivement de 22% et 90% en volume.

3.000 nouveaux commerçants acceptants nous ont rejoints, avec une forte représentation des restaurants, boutiques de prêt-à-porter, hôtels, pharmacies et épiceries.

Les paiements en ligne ne sont pas en reste et progressent de 40% en volume.

 

F.N.H. : Les opérations de paiement par cartes marocaines s’inscrivent de plus en plus sur un trend haussier. Comment expliquez-vous cela et, selon vous, quels leviers faut-il activer pour maintenir, voire accélérer cette tendance ?

M. N. : Il y a 2 leviers qui sont étroitement liés pour maintenir ces progressions : l’équipement et l’activation des porteurs de cartes par les banques émettrices, et la densification du réseau de marchands par le CMI.

Sur le premier levier, nous travaillons étroitement avec les banques pour promouvoir le paiement par cartes auprès de leurs porteurs, en organisant des campagnes promotionnelles et des tombolas.

Les cartes actives en paiement ont progressé de 22% ces derniers mois, ce qui démontre un réel engouement pour les paiements électroniques de la part des concitoyens.

Les banques, quant à elles, sensibilisent leurs clients pour qu’ils profitent aussi des innovations comme le sans contact, ou prochainement le paiement NFC avec leur mobile.

Pour ce qui est de l’équipement des commerçants, nous avons recruté près de 3.000 nouveaux marchands depuis janvier. Notre offre de services continue de s’enrichir, et nous renforçons nos équipes terrain pour une plus grande proximité avec nos clients et pour densifier le parc d’acceptants. En 2018, notre parc de commerçants actifs a progressé de 14,5%.

 

F.N.H. : Les opérateurs fondent beaucoup d’espoir sur le déploiement effectif du m-paiement pour réduire drastiquement les paiements en liquide. Mais dans un pays où la culture du cash est très fortement ancrée, pensez-vous que les établissements de paiement pourront fondamentalement changer les choses et connaître le succès ? Ne sous-estime-t-on pas un peu trop cet ancrage du cash dans les pratiques quotidiennes des Marocains ?

M. N. : La réponse est en partie dans votre question. Mais cette question, on se la posait également concernant la monétique il y a 20 ans.

Pour ma part, je pense que l’écosystème des paiements mobiles mettra plusieurs années pour se développer. Il ne suffit pas seulement de mettre en place les infrastructures de paiement mobile (switch) et la réglementation; il reste énormément à faire en termes de communication, de sensibilisation, pour installer une confiance auprès des consommateurs par rapport à un nouveau mode de paiement, rassurer les petits commerçants qui, pour le moment, ne voient dans ce dispositif de paiement mobile qu’un moyen d’être «tracés».

Développer un réseau de commerçants acceptants est un travail de titan : il faut de l’endurance, il faut investir beaucoup aujourd’hui pour espérer des revenus demain. C’est ce pari là qui nous motive parce que nous y croyons, mais nous avons aussi appris à être patients pour construire un écosystème pérenne. Ceux qui croient que le paiement mobile est un casino se trompent.

Enfin, dernier point, tant que les paiements en cash seront moins chers (ou perçus comme tels par le consommateur ou le commerçant ), tant que les retraits au guichet seront gratuits, tant que les commerçants auront la latitude ou le choix d’encaisser et de payer en cash leurs approvisionnements, il n’auront aucune raison pour aller à l’acceptation mobile.

Le cash restera prépondérant dans les échanges commerciaux B2C pour des années encore. Il se réduira dans le B2B, mais il ne faut pas s’attendre à des changements majeurs dans les 5 prochaines années.

 

F.N.H. : Dans ce contexte, le rôle du CMI est éminemment important. Aujourd’hui, comment votre mission est-elle perçue par les petits commerçants notamment ? Adhèrent-ils à votre discours et comprennent-ils justement l’enjeu et l’utilité de se doter de TPE ?

M. N. : Le paiement par carte représente 3 millions de porteurs actifs et 12 millions inactifs, qui n’utilisent leurs cartes qu’en retrait ou pas du tout. Les porteurs ont aujourd’hui le choix entre un commerçant équipé de TPE et un autre non équipé.

Un porteur de carte consomme plus (ou du moins achète plus) qu’un client qui règle en cash. Nous avons analysé sur plusieurs années les évolutions des habitudes des porteurs de cartes.

Nous avons aussi vu évoluer des groupes de clients très homogènes, qui utilisaient leurs cartes bancaires pour une ou deux transactions mensuelles chez la grande distribution, et qui ont évolué vers un usage plus élargi de leurs cartes : stations-services, paiement de factures en ligne, fast food, et aussi …. épiceries traditionnelles, pâtisseries, boucheries … Bien entendu, ceci est plus marqué sur Casa, Rabat, Marrakech, mais également perceptible au niveau des villes comme Oujda, Meknès, Tanger ...

 

F.N.H. : Vous avez lancé récemment une nouvelle gamme de TPE «intelligents». Quelle est la valeur ajoutée de ces TPE et comment peuvent-ils influer sur l’activité de paiement par carte ?

M. N. : Ce sont des TPE basés sur la technologie Android, comme nos smartphones. Ils ont la particularité de pouvoir héberger d’autres applications que les applications classiques d’acceptation des cartes bancaires, notamment les nouveaux modes de paiement en NFC, en QR code.

La mise à jour, l’installation des applications est facilitée ainsi que l’ergonomie, facteur très important dans l’expérience client.

Par ailleurs, ces terminaux nous permettront de déployer nos solutions de walllet mobile plus facilement (Ibrize pour les Marocains, mais aussi Alipay et WechatPay pour les porteurs étrangers, chinois en particulier).

 

F.N.H. : Vous aviez initié en décembre dernier une campagne de promotion du paiement par carte, en partenariat avec 9 banques de la place. Qu’en a-t-il résulté et quels enseignements en avez-vous tirés ?

M. N. : Les cartes actives en paiement ont progressé de 22% sur les 12 mois glissants. Nous avons enregistré auprès de certaines banques des croissances exceptionnelles des cartes actives en paiement, ce qui nous réjouit aussi. D’autres campagnes similaires sont en préparation pour les prochains mois et les banques continuent de communiquer et d’innover sur ce segment de produits.

Le potentiel est là, à nous (banques, CMI) de le développer.

 

F.N.H. : Quels sont les projets sur lesquels travaille le CMI et doit-on s’attendre à de nouvelles solutions d’ici la fin de l’année ?

M. N. : L’ADN du CMI reste l’innovation. Nous avons beaucoup de projets dans le pipe. Nous travaillons sur des projets de paiement B2B : ex PayByBank est l’un des services que nous avons lancé et qui connait un engouement intéressant auprès des grands facturiers et des entreprises. Il s’appuie sur notre plateforme Fatourati, qui reste la plateforme de bill payment la plus riche et la plus évoluée au Maroc.

Nos équipes sont à pied d’œuvre pour poursuivre dans cette voie de l’excellence et de l’innovation et planchent déjà sur des projets à partir de 2020, comme notamment la tokenization, qui consiste à virtualiser une carte et à payer avec son téléphone (comme Apple Pay). Mais nous avons déjà fort à faire pour déployer Ibrize, notre application de paiement mobile. ◆

 

 

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