Ceuta : chronique d'une peur européenne

Ceuta : chronique d'une peur européenne

La crise de Ceuta aura duré quelques jours. Mais elle aura suffi à révéler les failles d'un débat migratoire dominé par les réflexes sécuritaires et les procès d'intention. Une fois l'émotion retombée, restent les faits... et les leçons.

En quelques jours, la crise migratoire de Ceuta a fait vaciller bien des certitudes. Des milliers de Marocains, persuadés que les portes de l'Europe étaient entrouvertes, ont convergé vers le préside occupé, alimentant un emballement spectaculaire où les rumeurs sur les réseaux sociaux, une décision de justice espagnole mal interprétée et les fantasmes de l'Eldorado européen se sont mutuellement nourris. 

Le choc des images a immédiatement laissé place au choc politique : certains gouvernements européens ont dénoncé une prétendue défaillance marocaine, d'autres ont réclamé un durcissement des frontières, tandis que Madrid devait surtout gérer les critiques... de ses propres partenaires. 

Puis la poussière est retombée. Plus de 95% des migrants sont déjà rentrés au Maroc. L'Europe a eu peur. Très peur. Pendant quelques jours, certains ont même cru que les portes du continent venaient de sauter, que Schengen s'était transformé en passoire géante et que des dizaines de milliers de migrants allaient déferler jusqu'à Stockholm, Berlin ou Rome.

Résultat ? Menaces de suspendre l'Espagne de Schengen, lettres indignées, accusations croisées, envolées lyriques sur la défense des frontières, réunion d'urgence... 

 

360.000 tentatives déjouées en cinq ans

Ceuta aura finalement offert une photographie saisissante d'une Europe qui parle beaucoup de solidarité lorsqu'il s'agit des autres, mais qui découvre soudain les vertus de la responsabilité partagée dès que la pression arrive à sa porte.
Car cette crise est le fait d’une histoire bien différente de celle que certains voudraient imposer.

Elle commence d'abord par une rumeur devenue tsunami numérique, avec des milliers de jeunes convaincus, via TikTok, Facebook ou Instagram, que la frontière était ouverte et que l'Europe les attendait les bras ouverts. 

Elle se poursuit avec une décision judiciaire espagnole qui a affaibli un mécanisme de dissuasion, ouvrant un boulevard aux interprétations les plus fantaisistes. Enfin, elle s’achève par le retour brutal à la réalité : l'Eldorado n'existait pas.

Une mère a dû attacher son fils de quatorze ans pour l'empêcher de partir. Une femme de ménage a perdu son emploi parce qu'elle avait quitté précipitamment son travail pour aider son enfant à partir vers Ceuta. Ces deux témoignages résument mieux que tous les discours la violence de cette illusion collective.

Pendant ce temps, certains responsables européens cherchaient déjà un coupable. C'est toujours plus confortable. On accuse le voisin, on convoque les fantômes de «l'attaque hybride» et on réclame davantage de murs, davantage de contrôles et davantage de barrières.

Mais une question demeure obstinément suspendue : si le Maroc avait réellement cessé d'agir, comment expliquer que plus de 95% des migrants soient revenus en quelques heures ? Comment expliquer que, depuis des années, la façade occidentale de la Méditerranée reste la moins exposée aux flux irréguliers malgré une pression migratoire permanente ? 

Comment expliquer près de 160.000 tentatives déjouées en deux ans, plus de 360.000 sur cinq ans, des centaines de réseaux démantelés et des dizaines de milliers de sauvetages en mer ? La vérité est moins spectaculaire que les fantasmes.

 

Migration, un problème de sécurité ?

Depuis longtemps, Rabat répète que la migration n'est ni un dossier sécuritaire, ni un simple problème de police. En décembre 2018 déjà, le Roi Mohammed VI le soulignait dans un message adressé aux participants à la Conférence intergouvernementale sur le Pacte mondial pour les migrations, tenue à Marrakech. «La migration n'est ni un problème fondamentalement sécuritaire, ni une question exclusivement humanitaire. C'est un enjeu transversal qui appelle une réponse collective», avait-il expliqué.

C’est dire que le Maroc n'a jamais prétendu pouvoir arrêter, seul, tous les mouvements migratoires du continent africain. Il n'a jamais accepté non plus le rôle que certains voudraient lui attribuer : celui d'un simple vigile chargé de protéger les frontières européennes.

Le message est désormais limpide. «Nous ne sommes ni le gendarme ni le concierge de l’Europe; nous sommes un partenaire souverain, pas un sous-traitant», a affirmé une source gouvernementale. La nuance est immense. Etre partenaire, c'est coopérer. Etre sous-traitant, c'est exécuter.

Or la coopération suppose une responsabilité partagée. Elle suppose aussi que chacun assume les conséquences de ses propres actes. Lorsqu'une décision judiciaire espagnole modifie les règles du jeu, il est difficile ensuite d'exiger du voisin qu'il absorbe seul les effets de cette nouvelle donne.

Bref, Ceuta a révélé une certitude : tous ceux qui continuent de croire qu'un phénomène humain, aussi ancien que les civilisations, peut être réglé uniquement avec des barbelés, des drones ou des communiqués se trompent lourdement. Le véritable antidote à l'immigration clandestine ne s'appelle ni Schengen, ni Frontex, ni mur. Il s'appelle développement.

Une conviction que le Roi Mohammed VI résume en mettant en garde contre les lectures réductrices et idéologiques d'un phénomène qui accompagne l'humanité depuis toujours. «Le XXIe siècle sera celui des grands brassages. Ce constat de bon sens nous interdit de donner toute tournure idéologique, passionnelle, voire xénophobe aux discours sur la migration», souligne-t-il.

 

F. Ouriaghli

 

 

 

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