Des opposants au pouvoir

Des opposants au pouvoir

 

Des partis politiques s’érigent en opposants au sein d’une majorité dont ils font partie.

La capacité à gouverner de Saad Eddine El Othmani objet d’interrogations.

Il est peut-être temps d’opérer un remaniement ministériel pour relancer l’action politique.

 

Nouvelle année rime avec bonnes résolutions. Le gouvernement, par la voix de Saad Eddine El Othmani, en a pris deux pour 2019 : mise en œuvre des grandes réformes et promulgation d’une série de lois. Si individuellement l’on prend souvent certaines résolutions difficiles à tenir, celles prises par le chef de gouvernement tiennent lieu par contre d’engagements envers les citoyens. Des engagements qu’il faudra respecter.

Sauf que l’arithmétique politicienne tend toujours à bousculer la bonne volonté et les meilleures résolutions. Surtout au sein d’une majorité qui affiche une unité et une cohésion assez cosmétiques, cachant mal ses dissensions profondes et au sein de laquelle la tête d’affiche est souvent décriée, de façon à peine voilée, tant par ses alliés que par ses camarades de partis.

Si la légitimité de Saad Eddine El Othmani ne peut faire l’objet de débat, puisqu’il a été nommé par le Roi en remplacement d’un Abdelilah Benkirane qui faisait face à une impasse politique, c’est plutôt sa capacité à gouverner qui est, de plus en plus, remise en cause. A-t-il les reins solides pour mener les grandes réformes dont le Maroc a tant besoin ? Fait-il l’unanimité au sein de la majorité qu’il dirige ? Sa parole politique est-elle audible ?

 

Chahuté depuis ses débuts

Si l’on se pose autant d’interrogations, c’est parce que depuis qu’il a été nommé, Saad Eddine El Othmani n’a pas eu à gouverner dans la sérénité. Dès sa nomination, il a été chahuté par son camarade de parti et ami d’hier, devenu l’un de ses plus… fidèles opposants : Abdelilah Benkirane. Un homme qui a visiblement la rancœur solide, n’arrivant toujours pas à digérer d’avoir «perdu» sa place de chef de gouvernement. Dans ses nombreuses sorties au vitriol, il n’épargne ni El Othmani, encore moins les alliés du Parti de la justice et du développement (PJD) au sein de la majorité. C’était le cas en février dernier lorsqu’il s’en est pris virulemment à Aziz Akhannouch, le président du Rassemblement national des indépendants (RNI), devant une jeunesse «Pdjiste» très en phase avec son discours. Il en a aussi remis une nouvelle couche en novembre dernier, estimant que le chef de gouvernement manque de «maturité», tout en appelant les ministres du gouvernement à «accomplir leurs missions» et à sortir de l’«immobilisme». Bref, c’est en flinguant l’équipe gouvernementale qu’il sort momentanément de l’ombre.

Certes, El Othmani tente de prendre de la hauteur par rapport à tout cela, mais dans ce capharnaüm entretenu par ses adversaires, il n’est pas exempt de reproches. Car son attitude passive, voire pour d’aucuns son manque de caractère, et ses agissements parfois ambigus expliquent certainement la posture inconfortable dans laquelle il se trouve depuis sa prise de fonction. On lui reproche ainsi d’avoir manœuvré en coulisse pour faire éjecter du gouvernement, en août dernier, la secrétaire d’Etat chargée de l’Eau, Charafat Afilal, membre du bureau du Parti du progrès et du socialisme (PPS), fidèle allié des islamistes depuis presque 8 ans. Ce qui a été ressenti comme une trahison par les cadres de ce parti, dont la présence au sein du gouvernement s’est réduite comme une peau de chagrin avec les départs de Nabil Benabdallah, secrétaire général du PPS, et Lhoussaine Louardi. Au point que certains, au sein de cette formation politique, exigent que le PPS claque la porte du gouvernement. Il a fallu un communiqué du Conseil national du PJD très élogieux vis-à-vis de la formation dirigée par Nabil Benabdallah et réitérant son attachement à cette «alliance stratégique», pour éteindre temporairement le feu.

 

La rébellion des alliés

«Amis en semaine», ennemis le week-end. La coalition gouvernementale ressemble, avec le recul, à une vraie mascarade. Et c’est durant les week-ends que l’on s’en rend compte : les couleurs politiques deviennent saillantes et la soi-disant cohésion au sein de la majorité vole en éclats.

En septembre dernier, lors de l’Université des jeunes indépendants, le «Rniste» Rachid Talbi Alami en a donné un exemple édifiant en s’en prenant sans gants au PJD, estimant que ce parti a enclenché, en 2010, un «projet politique» visant à «nuire» aux institutions du Maroc. Des propos qualifiés à l’époque par le numéro 2 du PJD, Slimane El Omrani, de «graves, nuisibles et non acceptables qui violent de manière flagrante la charte de la majorité dont votre parti est signataire».

Le week-end dernier, le bureau politique de ce parti est revenu à la charge, pointant la responsabilité de l’Exécutif à propos du système de facturation électronique initié de façon unilatérale, sans consultation avec les commerçants, et qui a suscité un tel tollé que sa mise en place a été provisoirement suspendue.

Mieux encore, le ministre de la Justice, Mohamed Aujjar, a, dans des propos à peine voilés, clairement laissé entendre qu’il s’agit d’une alliance de circonstance, non pas politique, mais juste autour d’un programme gouvernemental. Une manière de s’exonérer de la politique gouvernementale actuelle.

 

Remaniement ministériel

Voilà donc ce que nous offre le paysage politique actuel : un chef de gouvernement contesté et des partis qui s’érigent en opposants au sein d’une majorité dont ils font partie.

Comment mener le Maroc vers l’émergence quand ceux qui sont au pouvoir se savonnent constamment la route, au détriment bien évidemment de l’intérêt de la collectivité ?

Peut-être est-il temps de secouer le cocotier et revoir la géographie actuelle du gouvernement ? Oui, un remaniement ministériel pour recadrer les choses, partir sur de nouvelles bases, donner un nouveau souffle à l’action politique et, surtout, œuvrer ensemble, main dans la main, au bénéfice d’un Maroc que l’on veut moderne.

Et dans ce décor politique, la posture du Parti de l’Istiqlal a au moins le mérite d’être claire : «notre position naturelle aujourd'hui au sein du paysage politique est de se constituer en une opposition istiqlalienne nationaliste, face à l'infiltration des tendances libérales déséquilibrées dans les structures de l'économie nationale, à la dilapidation du temps et des opportunités de réforme par le gouvernement, en présence de multiples défis, à la lenteur du rythme de l'action gouvernementale pour honorer les engagements et satisfaire les revendications légitimes des citoyens et à un exécutif qui se contente de gérer les contraintes au quotidien et de faire part de ses intentions sans disposer de prospective ou de dimension stratégique». C’est ce qu’avait déclaré le SG du parti de l'Istiqlal, Nizar Baraka, lors du Conseil national de la formation politique en avril dernier.
Une position qui ne souffre d’aucune ambiguïté. ◆

 


Ça part dans tous les sens

En réalité, Saad Eddine El Othmani n’a aucun contrôle sur ses ministres, même parmi ceux de son camp. Entre les sorties médiatiques intempestives des uns et les comportements parfois décriés des autres, c’est peu de dire que chacun en fait pour sa tête. L’on se souvient encore qu’en juin dernier, le ministre des Affaires générales et de la Gouvernance, Lahcen Daoudi, avait participé à un sit-in organisé devant le Parlement par des salariés de Centrale Danone, l'une des entreprises visées à l’époque par la campagne de boycott, sans en aviser le chef de gouvernement. Ce qui avait particulièrement irrité ce dernier. Conséquence : à la surprise générale, Daoudi avait démissionné du gouvernement. Dans sa communication, le secrétariat général du PJD avait «pris acte» et avait même loué sa démarche, affirmant «apprécier la responsabilité de Lahcen Daoudi de demander sa démission de sa fonction ministérielle». C’était en juin. Sauf que Daoudi est toujours en fonction. Allez donc comprendre.

 

Par D. William

 

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