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Politique de change : Quel recadrage, pour quels objectifs ?

Politique de change : Quel recadrage, pour quels objectifs ?

altLa BCE a tourné le dos au dogme de «l’Euro fort» pour adopter une politique monétaire plus audacieuse à l’américaine. La faible liquidité du Dollar pourrait se traduire par la dégringolade d’autres monnaies. Pour un pays comme le Maroc, en quête d’émergence, n’est-il pas temps de revoir la politique monétaire et l’ancrage de sa monnaie à l’Euro ?

 

La politique de change au Maroc pratiquée depuis plus d’une dizaine d’années se révèle d’une grande prudence. Les économistes sont d’accord sur le principe. Cette option prise vise prioritairement la stabilité du Dirham et l’atténuation des fluctuations des marchés de change sur la monnaie nationale. En effet, l’évolution divergente et mécaniquement opposée des deux principales devises constituant le panier de cotation, à savoir le Dollar et l’Euro, a contribué en quelque sorte à assurer une stabilité de la parité monétaire depuis le début de la décennie. A noter par ailleurs que la parité Dollar/Euro est largement déterminée par les perspectives économiques dans les deux foyers de croissance, aux USA et en Europe, mais aussi par les politiques monétaires suivies par la Réserve Fédérale et la Banque centrale européenne.

Aujourd’hui, face à une dépréciation de l’Euro, quel scénario pouvons-nous envisager pour la politique de change actuelle telle qu’elle se pratique, et quelle appréciation pouvons-nous en tirer ?

En dressant le panorama des perspectives de l’économie internationale lors d’une récente rencontre organisée par Euler Hermes, Ludovic Subran, Chef économiste du groupe, a tenu à rappeler, entre autres, certaines similarités avec l’année 1994 qui s’est caractérisée par la résurgence des crédits Crunch, ou plus précisément l’étranglement des liquidités de par le monde. Et d’ajouter : «En 2015, on ne s’attend pas à ce qu’il y ait une répétition du même scénario. Et pour cause, la communication de la Banque centrale américaine est bien meilleure, les pays émergents font preuve d’une bonne gestion de leurs réserves de change et la zone Euro dispose d’une monnaie unique et, du coup, plus de dissensions entre monnaies des différentes économies européennes». Cela laisse prédire que les perturbations seraient beaucoup moins graves qu’en 1994. Mais cela n’empêche que nous pouvons nous attendre à des dépréciations de certaines monnaies. On voit déjà l’Euro qui baisse. La BCE a tourné le dos au dogme de «l’Euro fort» pour adopter une politique monétaire plus audacieuse à l’américaine. Certes, cela permet aux entreprises européennes d’exporter davantage tout en étant compétitives, mais cette dépréciation de l’Euro se traduit également par une facture énergétique de la zone européenne plus chère. La dépréciation de la monnaie unique est d’ailleurs défendue comme un moyen efficace de faire remonter l’inflation grâce à la hausse des prix des importations.

De manière plus simple, du fait qu’il y a moins de dollars en circulation, les gros pays émergents tels que l’Inde, la Turquie, le Brésil ou l’Afrique du Sud, qui se caractérisent par des déficits courants et qui ont besoin de l’épargne internationale pour pouvoir fonctionner, risquent de voir une grande fuite de capitaux de leurs pays respectifs. Justement, à cause du Dollar ou de l’annonce que la monnaie américaine serait moins disponible et un peu plus chère. Un fait ayant déjà fait son apparition en mai 2013. 

Donc, il est prévisible qu’il y ait une autre vague de pressions sur les changes des pays émergents en 2015 à cause de la faible liquidité en dollars, et surtout avec la montée des taux américains. C’est un nouveau risque avec lequel il faudra désormais composer, parce que si l’Euro se comporte assez bien face au Dollar, d’autres monnaies pourraient dégringoler facilement.

 

Politique de change : une flexibilité serait fortement souhaitable

Pour L. Subran, au point où en est le développement au Maroc, il est incroyable que le contrôle des capitaux soit encore aussi contraignant. «Avec la dimension que souhaite acquérir le Maroc, il ne peut pas continuer à avoir un ancrage de sa monnaie à l’Euro. Il est temps de changer cette politique monétaire», souligne d’emblée le Chef économiste. Plusieurs options sont possibles à cet égard : le Maroc peut faire le ciblage sur l’inflation, c’est le cas de la Banque centrale européenne, indienne ou brésilienne (on se fixe un objectif d’inflation de 2% et on injecte de l’argent tant qu’on n’a pas atteint les 2%). Ou bien un ciblage sur la croissance nominale : il y a peu de banques qui le font, tellement c’est compliqué, mais c’est ce dont a besoin l’Europe aujourd’hui. «Mais, en tout cas, pour le Maroc, il est temps d’arrêter l’ancrage aux devises. Un tel ancrage a favorisé clairement de la stabilité parce que le Maroc profitait de la crédibilité de l’Euro. Actuellement, l’Euro est faible et, du coup, les entreprises marocaines sont un peu compétitives, mais dès que l’Euro va se réapprécier, elles perdront automatiquement en compétitivité», martèle-t-il. Il risque de se retrouver déclassé par rapport à d’autres pays concurrents du pourtour méditerranéen et même des régions les plus éloignées. La situation serait encore plus délicate si jamais une flambée des cours des matières premières se profile à l’horizon. Ajoutons à cela l’accès limité au marché des capitaux qui n’est pas exempt d’incidences. 

Toujours en matière de politique monétaire, il est utile de rappeler la récente baisse de la Banque centrale du taux directeur de 0,25%. Cette mesure est une bonne chose dans la mesure où le Maroc a une inflation convenable, mais l’accès au crédit reste difficile à cause des taux élevés. La croissance nominale est presque égale à la croissance réelle, ce qui veut dire qu’il n’y a pas d’effet de création de richesses au Maroc. Et donc il y a un effet monétaire qu’il faut créer un peu plus vite pour croître et attirer davantage d’investissements directs étrangers. 

En matière de change, l’Office opte pour la voie de la progressivité. Il essaie de concilier entre le rôle de facilitateur de la réglementation des changes et la fonction d’organe de contrôle chargé de la préservation des devises.

 

Un ancrage du Dirham à un panier de devises où prédominent l’Euro et le Dollar semble avoir relativement bien amorti les chocs d’origine externes, liés aux soubresauts financiers. Mais il a toujours relégué au second rang le soutien à la compétitivité. Aujourd’hui, peut-être qu’il est temps pour le Maroc, pays en quête d’émergence, de porter la réflexion sur les possibilités d’introduire une plus grande flexibilité à la fois au plan de la conduite de la politique monétaire et du régime de change dans le but de faciliter son insertion à l’économie internationale et son adaptation aux divers changements.

 

Soubha Es-siari

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