Protection sociale : «Le basculement du Ramed à l’AMO a mis fin à une situation d’une santé à deux vitesses»

Protection sociale : «Le basculement du Ramed à l’AMO a mis fin à une situation d’une santé à deux vitesses»

Désormais, les ex-Ramedistes bénéficient des mêmes droits que les adhérents AMO du secteur privé.

Le financement de la généralisation de la couverture médicale est le deuxième défi à relever après celui des ressources humaines.

Entretien avec Abdelmajid Belaïche, expert en industrie pharmaceutique et membre de la Société marocaine de l’économie des produits de santé.

 

Propos recueillis par M. Ait Ouaanna

 

Finances News Hebdo : Le 1er décembre 2022 reste une date marquante du processus de généralisation de l’AMO. Dès ce jour-là, près de 11 millions de Ramedistes ont basculé vers la CNSS. Huit mois après, quelle évaluation en faites-vous ? L’effet de cette généralisation commence-t-il à se faire ressentir ?

Abdelmajid Belaïche : On ne peut évoquer cette date sans rappeler les étapes qui l'ont précédée, dans le cadre de la généralisation de l’assurance maladie. En 2006, le Maroc a mis en place l’AMO avec l'extension de la couverture par assurance maladie qui est passée de 16% de la population à 32%. En 2012, nous avons assisté à l’instauration du Régime d’assistance médicale aux économiquement démunis (Ramed) qui, au fil des années, a montré ses limites en raison de l’impossibilité des structures hospitalières de répondre à la majorité des besoins des patients en consultation, en examens radiologiques, etc. Le projet d’extension de la couverture par l’Assurance maladie des indépendants (AMI) était en cours lors de l’arrivée de la pandémie du Covid-19. Cette crise sanitaire a rebattu toutes les cartes et imposé un changement radical du paradigme de la santé. Tout au long de cette période, l'État avait pris en charge l’ensemble des mesures préventives et curatives de la population face à cette pandémie dévastatrice. Le discours prononcé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, le 29 juillet 2020, allait être le point de départ du colossal et historique chantier royal de la couverture sanitaire universelle (CSU), avec l’inclusion de 22 millions de citoyens qui allaient s’ajouter aux 11 millions déjà couverts. Un peu plus tard, il a été décidé de généraliser la couverture médicale à l’ensemble de la population, soit près de 37 millions de personnes, et non pas seulement 22 millions de citoyens. Après cela, les Ramedistes ont intégré la CNSS, qui gérait habituellement l’assurance maladie des employés du secteur privé. Ce basculement a mis fin à une situation d’une santé à deux vitesses. Une première pour une population AMO favorisée, puis une seconde pour une population Ramed défavorisée. Cette dernière ne bénéficiait pas des mêmes droits en termes de choix des prestations et des médecins traitants, qu’ils soient dans le privé ou dans le public. Désormais, les ex-Ramedistes bénéficient des mêmes droits que les adhérents AMO du secteur privé. En effet, le basculement du Ramed vers l’AMO-CNSS n’est pas le fruit du hasard. Il s’explique plutôt par la situation financière de la Caisse, relativement bien équilibrée, mais également par le fait que la CNSS dispose de nombreuses agences réparties à travers le Royaume. Celles-ci sont en mesure de gérer l’ensemble des demandes de cette importante population de Ramedistes (dépôt des feuilles de soins, demande de prise en charge, etc.).

F.N.H. : L’AMO est désormais généralisée. En revanche, les affiliés revendiquent la révision de la politique de remboursement de certains médicaments ou encore de la prise en charge des opérations. Que faut-il améliorer dans ce sens ?

A. B. : Certes, beaucoup de choses restent à améliorer, mais on ne peut ignorer le chemin parcouru depuis l’inefficient Ramed à travers lequel les patients ne pouvaient recourir au secteur privé quand le secteur public était saturé et incapable de répondre à leurs besoins. Par ailleurs, il faut noter que l’ensemble des médicaments à service médical rendu (SMR) important ou modéré seront remboursés après leur estimation au sein de la commission d’évaluation financière des produits de santé. De plus, un plus grand recours aux médicaments génériques et biosimilaires sera nécessaire pour permettre de traiter le maximum de patients à un moindre coût. Les opérations chirurgicales et autres opérations thérapeutiques essentielles pour la santé seront également prises en charge, mais avec la mise en place de protocoles thérapeutiques et avec le respect du parcours de soins coordonné pour une meilleure optimisation des coûts des soins. Et ce, afin de permettre d’éviter au maximum des dépenses catastrophiques et souvent inefficaces pour les patients.

 

F.N.H. : La couverture sanitaire universelle implique une augmentation de la demande de services de santé, ce qui nécessite plus de personnel médical, de matériels et de médicaments. Concrètement, le Maroc a-t-il renforcé son dispositif depuis le lancement de ce chantier ? Que reste-t-il encore à faire ?

A. B. : Du moment où l’on parle d’une couverture sanitaire universelle, cela suppose la satisfaction des énormes besoins en soins de l’ensemble de la population de notre pays. Cela implique non seulement des infrastructures hospitalières suffisantes et bien équipées en matériels d’imageries (radiographies, échographies, scanners IRM etc.) ainsi qu’en laboratoires d’analyses médicales et en médicaments essentiels préventifs ou curatifs, mais surtout en ressources humaines médicales et paramédicales. C’est là que se trouve le véritable défi. Comment peut-on satisfaire cette importante demande en médecins quand les lauréats des 11 facultés de médecine partent soit dans un secteur privé plus rémunérateur ou carrément à l’étranger, notamment en Europe ? Les ressources humaines paramédicales se perdent en suivant malheureusement les mêmes voies. Comment peut-on alors retenir la majorité de ces précieuses ressources dans notre pays ? Cette situation nous amène à nous demander s’il faut revenir au système des contrats liés aux formations et aux services militaires et civils comme cela se faisait jadis, ou encore s’il faut continuer à accepter la fatalité de former des médecins et des infirmier(e)s pour d’autres pays, plus avancés, quand nous en manquons si cruellement.

 

F.N.H. : Ce chantier royal est un enjeu de taille pour l’Etat marocain qui va devoir allouer un budget conséquent. Devant un tel défi, comment le gouvernement peut-il le relever et quelles sont les prochaines actions à mener pour résoudre cette équation ?

A. B. : Effectivement, le financement de la couverture sanitaire universelle est le deuxième défi après celui des ressources humaines, quoique plus facile à résoudre, avec une forte volonté politique, une bonne gouvernance et un peu d’imagination pour rechercher d’autres sources de financement. Il est à noter que les 14 milliards de dirhams alloués à la CSU seront largement insuffisants pour satisfaire les énormes besoins en soins de l’ensemble de la population marocaine. En revanche, les cotisations des futures personnes intégrées à la CSU seront insuffisantes si l’on considère les petites cotisations des ex-Ramedistes, voire l’absence de cotisations pour les plus précaires parmi eux. Le problème aujourd’hui réside également au niveau de l’importance du secteur informel dans notre pays. Comment savoir qui va payer quoi en termes de cotisations? Être dans l’informel ne veut pas forcément dire être dans la pauvreté. Dans ce secteur, il existe non seulement des salariés nondéclarés, mais également des patrons qui gagnent très bien leur vie mais qui n’ont pas envie de se retrouver sous les radars des impôts et des organismes gestionnaires de l’assurance maladie et de devoir payer des cotisations ou de déclarer leurs employés. La solution se trouve aujourd’hui dans l’opérationnalisation du Registre social unifié (RSU) qui sera en mesure d’identifier l’ensemble des citoyens et leurs revenus. De cette manière, l’assiette des impôts autant que celle des cotisations seront alors élargies, d’où plus de ressources pour l'État. Dans le sillage des solutions, il est également question de rechercher des financements en taxant un certain nombre de produits qui ont un impact négatif sur la santé, tels que le tabac, l’alcool, etc. 

 

 

 

 

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