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Culture & Société

Shine a light !

Shine a light !
Mardi 10 Novembre 2020 - Par admin

Syham Weigant est non seulement la coordinatrice de «La Vague blanche», mais aussi coordinatrice et secrétaire de rédaction de l'ouvrage publié pour accompagner cette expo qui s'est tenue à la Galerie 38. 

Entretien dévoilant avec cette femme passionnée et érudite qui évoque à cœur ouvert les dédales de son métier.

 

Propos recueillis par R. K. Houdaïfa
Photo © Alex Bego

 

Finances News Hebdo : D’après le dictionnaire, le latin «curare» veut dire «soigner, prendre soin de, se mettre au service de…». C’est beaucoup demander ?! Un lourd fardeau à porter, beau forcément. Mais quand on parcourt votre socio-biographie, on s’aperçoit que c’est votre seul destin. Quelle est la chose dont «vous vous occupez» en ce moment ?

Syham Weigant : En effet, votre étymologie est celle généralement retenue pour définir la mission du curateur d’exposition. Une vocation qui prolonge celle du commissaire d’exposition que l’on use aujourd’hui plus souvent pour les pionniers de ce profil, que l’on situe au moment des modernités. Généralement, l’on estime aussi dans cette corporation qu’il s’agit de prendre essentiellement soin de l’artiste, matrice originelle de toute production autour de l’art : exposition, mais aussi édition d’une littérature spécialisée comprenant autant des catalogues plus ou moins raisonnés, mais rarement raisonnables, et d’autres objets littéraires voués à vivre leur vie de manière autonome.

Enfin, l’on peut également se mettre au service d’une institution ou même de particulier et d’opérer en étroite collaboration et en fonction de leur profil, des choix d’acquisition par exemple, voire de production in situ, ce qui se rapproche de la commande telle qu’elle peut être encore pratiquée par certains mécènes éclairés. Ce dernier volet peut être rapproché du métier encore peu connu au Maroc de Conseiller en collection.

Il se trouve que depuis quelques temps, je «m’occupe» justement surtout d’objets éditoriaux. Sans doute en raison notamment de la situation actuelle qui, d’une part, limite extrêmement les opportunités d’exposition publique, mais peut-être aussi parce que ce climat de confinement a rehaussé l’objet livre d’une séduction dont il a été malheureusement et injustement trop souvent privé. Enfin, je continue évidemment à visiter des ateliers et à accompagner des artistes au quotidien, et ce notamment dans des échanges réflexifs qui pourraient accoucher à terme de l’une ou l’autre des pratiques curatoriales que je vous ai énumérées.

 

F. N. H. : Comment abordez-vous vos relations ? Sur quels critères se fonde votre choix des artistes ?

S. W. : Il se trouve que, comme souvent, je ne suis curatrice que par vocation tardive. Ce n’est pas une profession à mon sens, même si elle tend à le devenir avec des études dédiées, des formations et donc une professionnalisation. Chez moi, tout débute par l’écriture et c’est ainsi également que j’ai pu faire la rencontre des différents artistes, au moment où j’étais critique d’art spécialisée, œuvrant pour la revue Marocaine Diptyk. Ainsi, de rencontres en interviews, de reportages en voyages d’étude, il m’a été donné de beaucoup écrire sur les artistes, sous une forme ou une autre. Cela créé des liens forts, la pratique de l’interview, comme vous le savez sans doute, tenant beaucoup d’une maïeutique qui favorise les confidences et tout type d’échanges humains, trop humains.

Quand il s’est agi d’aborder ma première exposition en tant que curatrice, j’ai procédé de la même méthodologie, j’ai écrit mes expositions, de même que leurs statement, puis leurs catalogues. Il s’agit d’une partition à laquelle j’invite ensuite les artistes. Et bien évidemment, ceux-ci s’emparent généralement pleinement de cette fiction pour l’incarner personnellement et avec leurs œuvres.

 

F. N. H. : Répondent-ils donc à un format que vous leur proposez, en principe ?

S. W. : L’artiste en général oppose toujours au format, quel qu’il soit, du sensible, du rêve de l’indicible. Je crois à l’intuition rimbaldienne à ce sujet de l’artiste comme voyant. Il écrivait à ce propos : «Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de foli ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! - Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu; et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues !»

 

F. N. H. : Quelles idées défendez-vous ?

S. W. : Aucune ! J’écris des fictions : c’est au public de s’en saisir, que cela soit sous la forme d’impressions, ou voire même d’interprétations. Ce que j’aime en littérature comme en art, c’est l’absence de dogme. Il ne s’agit pas de sciences exactes, mais d’une matière vivante et sensible.

 

F. N. H. : Comment concevez-vous votre rôle et votre position de curatrice – commissaire d’exposition – dans la situation actuelle ?

S. W. : L’un des a priori essentiels à la curation, l’écriture en général, c’est la recherche : il faut lire, il faut voir, aussi écouter. L’exposition qui se donne à voir n’est bien évidemment qu’une partie immergée de l’iceberg. Il y a tout un préalable expérimental qui nourrit cette production finale fait de doutes, parfois même de débats pas toujours tranquilles avec les différentes parties : les artistes évidemment autour de leur œuvres, mais aussi l’institution qui héberge l’exposition qu’il faut parfois convaincre ou rassurer, accompagner également l’équipe scénographique dont la mission évolue également au fur et à mesure des progrès, mais aussi parfois de certaines impossibilités qui peuvent se déclarer chemin faisant.

 

F. N. H. : Critique d’art et curatrice d’art sont-elles tellement connexes ? 

S. W. : Je ne saurais répondre de manière tranchée à cette question. Pendant longtemps, j’ai cru qu’une certaine éthique devait cloisonner d’une certaine façon les métiers. C’est-à-dire que je n’aime pas toujours les improvisations ou les confusions de genre. Même si des passerelles existent entre les corporations de galeriste, conservateur, marchand d’art, il peut y avoir parfois des liaisons dangereuses. 

Toutefois, j’ai beaucoup appris de l’un de mes mentors, Yacouba Konaté, qui m’a offert l’opportunité d’organiser ma première exposition. Alors critique d’art et lors d’une interview, il me révéla quelque chose qui fut particulièrement éclairant pour moi et me poussa à franchir le cap. Selon le professeur Konaté, il n’était pas suffisant d’écrire les artistes, mais il était de notre devoir de les montrer également. Cette petite musique a fait son chemin et m’a convaincu que, comme on le dit usuellement, «la critique est facile mais l’art est difficile». Alors, j’ai voulu moi aussi «mettre les mains dans le cambouis», pour ne plus être seulement dans la posture du critique éthéré et lointain qui se contente uniquement de distribuer les bons et les mauvais points…

 

F. N. H. : Certes, souvent amalgamées, et pas uniquement par les non-initiés. En quoi réside la spécificité de l’objet et des méthodes de l’une et l’autre discipline ?

S. W. : Étant autodidacte pour ma part, je ne saurais vous apporter une analyse systémique de l’un ou l’autre de ces domaines d’investigation et de réflexion. Ce que je sais pour ma part, c’est que dans les deux cas, la question du regard est essentielle. Regarder, s’interroger, puis écrire…

 

F. N. H. : Le glissement de la tâche descriptive, celle qui incombe à la curatrice, vers l’activité interprétative, celle dévolue au critique, s’opère-t-il si aisément ?

S. W. : Je suis mesurée à ce sujet. Le critique d’art est toujours a priori dans le descriptif : libre à lui d’interpréter ou non, il peut aussi opérer des passerelles entre différentes pratiques, périodes ou proposition; il opère parfois aussi des synthèses, notamment dans le cas d’artistes ayant atteint une certaine maturité dans leur parcours. 
Quant au curateur, il n’est pas seulement dans la contemplation, mais souvent aussi dans l’interaction avec l’artiste, qu’il interroge parfois ou dont il peut aussi par moment éclairer l’une ou l’autre des pratiques en fonction justement de ce qu’il souhaite en révéler.

 

F. N. H. : En fin de compte, quelle fonction la curatrice devrait-elle s’appliquer à remplir au sein du champ esthétique ?

S. W. : Une traduction qui, comme on le sait, est forcément une trahison…

 

F. N. H. : Mission d’éclaireuse, responsabilité considérable. Mais n’a-t-elle pas également le devoir d’assumer une fonction dérangeante ?

S. W. : Je n’ai pas l’impression d’être dans une forme de pratique particulièrement dérangeante, à moins bien sûr que l’on considère l’art dans sa globalité qui est en effet bien plus intéressant quand il sort des clous, qu’il ne caresse pas dans le sens des poils comme l’on dit. Bref, en quelques mots, qui doit interroger…

 

F. N. H. : Et le public, est-il attiré par les expositions ?

S. W. : Nous sommes d’une culture où l’art contemporain est encore une étrangeté. N’oublions pas que ce corpus a été envisagé en grande partie en Occident, et que notre appropriation est encore assez récente. Elle date de l’époque moderne, soit une cinquantaine d’années; c’est peu à l’échelle d’une nation. Trop peu pour en faire une valeur culturelle ou encore une valeur d’usage. De plus, le statut cultuel du Maroc, qui, avant la période coloniale, reposait sur l’aniconisme, a favorisé l’émergence d’autres corporations, notamment artisanales. Celles-ci se retrouvent dans la tapisserie, l’architecture, la céramique, pratiques où l’humilité, voire l’anonymat étaient vivement encouragés. 

Et c’est une volonté de réconciliation, voire de réparation qui a notamment poussé les modernes marocains, dont surtout l’iconique École de Casablanca, à investir des questionnements parfois qualifiés d’identitaires. Mais encore, ce mouvement tardif finalement, si on le confronte aux modernités occidentales, ne s’énonce qu’à partir des années 1960. C’est encore trop peu pour permettre l’émergence de cette conscience de manière massive auprès des classes populaires. Le public habituel des expositions, et je ne vous apprends rien, est encore majoritairement composé de professionnels, d’intellectuels et des classes dites bourgeoises.

 

F. N. H. : Le marché de l’art est-il dans la morosité ?

S. W. : Je ne saurais répondre à votre question. Par ma définition, ma pratique me porte plutôt vers la recherche, l’expérimentation, voire la théorie. Je me tiens aussi loin que possible du marché qui ne fait pas partie des problématiques que j’envisage dans ma pratique. Ceci, évidemment sans mépris, ni cynisme, car il faut évidemment de l’argent pour mener ses projets, et aussi parce qu’en travaillant au plus près des artistes, il est évident qu’ils ne peuvent créer sans un certain confort : pour disposer d’un atelier, acheter les matières premières à leurs œuvres, ou encore voyager pour enrichir sa pratique, voir d’autres artistes et d’autres expositions. Et évidemment tout cela a un coût !

 

F. N. H. : Racontez-nous une anecdote marrante sinon chelou autour de ce métier…

S. W. : C’est un métier où la discrétion est une vertu cardinale et où les susceptibilités sont assez exacerbées… Mais, dans l’absolu, c’est aussi un métier où l’on s’amuse beaucoup… entre deux crises de nerf ! Le milieu des arts est réputé pour ses extravagances tout comme pour l’étrangeté qu’il semble adresser au quidam. Les situations aussi excessives que cocasses y sont donc légion.


 

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