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Parution. «La mort n’est pas un nouveau soleil», le nouveau roman de Abdelhak Najib aux Éditions Orion

Parution. «La mort n’est pas un nouveau soleil», le nouveau roman de Abdelhak Najib aux Éditions Orion

Ce monde que tu aurais pu aimer.

 

Par Jean Zaganiaris 

Professeur de philosophie

Le nouveau roman d’Abdelhak Najib, « La mort n’est pas un nouveau soleil » (Editions Orion, 2023), part de faits d’actualité. Il retrace le combat de l’Alliance atlantique mené contre Al Quaïda au cours des années deux mille. Toutefois, derrière ces événements, l’auteur restitue le parcours d’une vie fragile au seuil de la mort.

Le roman d’Abdelhak Najib est un long mouvement entre le passé et le présent, entre la joie et la tristesse, le moi et les autres, la vie et la mort. Tout est flux, mobile. Tout s’écoule, s’évapore, s’envole vers le néant. Rien n’est statique, rien ne s’arrête, rien n’échappe à la violence du temps et aux dégâts des situations qui jalonnent une vie. Comme l’a très bien vu Imane Kendili dans sa préface, Azzedine, le personnage principal, joue « avec la mémoire et ses méandres » et attend « que le brouillard se dissipe pour voir le bleu du ciel, encore une fois, avant la fin ». Sa destinée est l’errance perpétuelle au sein d’un monde à feu et à sang, où l’homme est resté un loup pour l’homme malgré tous les contrats sociaux qui ont pu être actés jusque-là.

Le roman commence d’ailleurs par le brouillard. La vie est comme un paysage perpétuellement brumeux où l’on essaie désespérément d’y voir clair, bien souvent sans succès. Azzedine est dans les montagnes. Il ouvre les yeux, découvre ses blessures, son isolement, et se demande s’il est vivant ou mort. Peut-être se situe-t-il entre les deux, à l’image de ce ciel peut-être entre chien et loup qui l’entoure. Tout est flou, tout est poussière. Le brouillard lui fait prendre conscience de sa vulnérabilité : « Il ne prend pas le temps de réfléchir à sa blessure et à ses jambes. Il ne revient pas non plus sur les deux dernières nuits qui lui semblent avoir duré une éternité. Le brouillard l’obsède. Cette masse opaque et lourde qui s’abat sur lui et qui l’empêche de voir à un mètre devant lui le rend fou. Mais il se ressaisit. Il tente de se lever et de marcher. Ses jambes sont cotonneuses et presque flasques. Il se rend vite compte que ce n’est pas la peine d’essayer encore. Avec ce brouillard, mieux vaut rester allongé ici et attendre que le paysage se dégage ». Le paysage dont il est question ici n’est pas que géographique. Il ne se situe pas uniquement dans les montagnes mais aussi dans le cœur du protagoniste, qui sent la fin venir et se remémore le périple de sa vie.

L’un des passages les plus forts de cette réminiscence, qui revient dans le roman comme un fil rouge, est la voix de sa mère qu’il perçoit de manière hallucinatoire à travers le message qu’un oiseau, réel ou imaginaire, dépose dans sa main : « Il ouvre délicatement sa poignée et commence à lire les mots qui défilent sur sa peau entre lignes de la main, comme des présages. Il entame la première rangée de mots, puis la seconde, puis la troisième et se sent empli d’une vague de grand bonheur quand la voix de sa mère l’arrache, dans un éclat sonore, à sa lecture secrète ». Malgré la vie violente qu’il a menée jusque-là, que cela soit avant ou après son engagement au sein d’Al Quaïda, Azzedine n’en reste pas moins un être humain, au même titre que les victimes du 11 septembre ou les militaires de l’Alliance qui se sont retrouvés au seuil de la mort dans ces mêmes montagnes qu’il contemple avec des yeux fatigués. C’est sans doute cela qui fait la force du texte de Abdelhak Najib. Dès le départ, nous sommes des êtres jetés pour la mort et nous n’en prenons vraiment conscience, quel que soit notre pays, notre camp, notre religion, qu’aux moments ultimes, quand il est trop tard et qu’il ne reste plus que les yeux pour pleurer de ne pas avoir davantage aimé la vie, le monde, les gens, nos frères humains.

Le passage où Azzedine se souvient de sa discussion avec l’un des cadres de l’organisation, Abou Moussab, montre que le jeu n’en valait peut-être pas la chandelle. Lui et ses amis sacrifiés au combat n’étaient que des pions dans des enjeux géopolitiques qui le dépassaient. Les dés étaient peut-être pipés et la partie perdue d’avance, se dit Azzedine en regardant le ciel et en sentant la mort arriver. La même mort qui a emporté son frère et son ami Mohamed. La mort qui attend tout ceux qui ont rejoint l’organisation depuis les quatre coins du monde et qui sont prêts à se sacrifier pour elle. Une même nuit nous attend tous écrit Lamia Berrada-Berca. Elle n’a pas tort. Et l’Occident n’est peut-être rien d’autre qu’une fiction n’existant que dans nos têtes humaines, trop humaines.

 

La mort n’est pas un nouveau soleil. Abdelhak Najib. Editions Orion. 260 pages. Juillet 2023. 80 dh.

 

 

 

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