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Musique : Oujda, Royaume du Tarab Al-Gharnati

Musique : Oujda, Royaume du Tarab Al-Gharnati

Les 8 et 9 mai courant se tiendra, au Théâtre Mohammed VI d’Oujda et à l’initiative de l’association Al Moussilia*, la VIIIè édition du Festival international de musique Gharnati, «Printemps de Grenade». Son ambition : faire revivre, à une échelle plus modeste, ce patrimoine musical. Les arguments du festival sont imparables : conférence pour séduire l’intellect; concert pour taquiner les sens.


 
Par R. K. Houdaïfa

 

 

Le festival international de musique gharnati «Printemps de Grenade» fait figure d’exception dans le lot des manifestations rituelles. Quand celles-ci s’articulent autour d’un genre (théâtre, cinéma, danse…), il choisit, lui, de surfer sur les vagues d’un patrimoine. Il se présente comme un voyage dans le temps. Un temps perdu, jamais retrouvé, dont les Arabes durent en faire leur deuil tout en restant inconsolables. 
 
Visions distincts de l’Andalousie
 
Le mot prend une résonance douloureuse chez tout Arabe. Nous ne cessons de gémir sur cette mer perdue. Nos livres d’histoire en dessinent, avec fierté et emphase, la prospérité, le rayonnement, la splendeur. Dans les vieilles familles de Fès ou de Tétouan, on se transmet encore religieusement, dit-on, de père mourant à fils aîné, la clé de la maison perdue de Cordoue ou de Séville.
 
La spécification n’est pas inutile. Ses contours sont divergents, l’espace-temps de référence, idem. La vision française de l’Andalousie prend souche dans la période romantique. Elle est popularisée par les voyages de Théophile Gautier et Gustave Doré, et a donné lieu à de croustillants stéréotypes. Vue d’Espagne, elle est celle des Rois Catholiques venus repeupler une terre «souillée» du sang des Maures et des juifs. Pour nous, «Al-andalus» évoque la nostalgie d’une civilisation suprême autant qu’hégémonique, celle du XIIème siècle et des Almohades, de la Koutoubia de Marrakech à la Giralda de Séville…
 
Autant d’imaginaires distincts, qui se reflètent dans la musique. Les Espagnols entendent sous le met de musique andalouse le Flamenco. Pour nous, c’est strictement «Al Ala», la musique des onze noubas (modes musicaux) sauvées au XVIIIème siècle par le Tétouani Al Hâyek (Zyriab en avait inventé vingt-quatre). 
 
Legs les plus vivaces de l’Andalousie défunte
 
L’an 1492 scelle la fin de la présence arabe en Andalousie. Nombreux pourchassés trouvèrent refuge à Tétouan, Fès, Rabat et Salé, où ils débarquent avec larmes et chiches bagages, dont un inestimable, le «Tarab Al-Ala», éclos au paradis andalou, par les soins du fameux Zyriab (né à Bagdad en 789, mort à Cordoue en 857), qui en fixa les normes que Ibn Baja (né à Saragosse en 1070 et mort à Fès en 1138) se fit un devoir d’affiner et d’enrichir. 
 
Grâce à ces exilés, ce genre musical se propage à travers le Maroc, s’épanouit et rayonne, au point d’être considéré comme une spécificité marocaine, qui fera école, puisque l’algérienne Tlemcen, des siècles plus tard, en façonne une variante, appelée «Tarab Al-Gharnati». Lequel, dans les années vingt du siècle dernier, se met à séduire les villes d’Oujda, Rabat et Salé. 
 
C’est grâce à Mohamed Bensmaïl (Oujda) et Mohamed Benghabrit (Rabat) que ce style s’est répandu au Maroc. Cheikh Salah et Ahmed Zemmouri à Oujda, Ahmed Bennani et Ahmed Pirou à Rabat en seront ensuite les meilleurs fleurons.
 
«Les écrits et documents disponibles montrent que le développement de ce style au Maroc est dû, soit aux juifs marocains, soit à des familles algériennes qui sont venues s’installer au Maroc à la fin du XIXe siècle et au début du XXe», note Ahmed Aydoun dans Musiques du Maroc.
 
Comme «Al-Ala», le «Tarab Al-Gharnati» utilise le rbab, le oud ou encore le violon, en y ajoutant la mandoline et le banjo. La nouba (16 dont 4 inachevées) y est aussi l’élément essentiel. Mais à la différence de la «Ala», où, ainsi que le reflète son nom, l’instrument est capital, le «Tarab Al-Gharnati» favorise le chant, sous ses aspects solitaire et solidaire…
Alors, rien de tel qu’un détour par ce «Printemps de Grenade» pour s’imprégner de l’esprit andalou. Exceptionnel !
 

* L’association Al Moussilia de musique Gharnati œuvre depuis 40 ans pour la promotion de ce patrimoine et sa transmission aux générations montantes.

 

 

 

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