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Focus : Ouarzazate, Jérusalem du cinéma

Focus : Ouarzazate, Jérusalem du cinéma

◆ Une fois que le producteur a réuni le pécule nécessaire, le scénariste et le dialoguiste ont mis la dernière main au découpage, le casting est formé, il ne reste plus qu’à concrétiser la fiction du scénario. C’est à cette phase-là que les studios entrent en jeu. Ces usines à fabriquer du rêve ne font plus défaut au Maroc depuis belle lurette.

Par R. K. H.

Légende photo : Réalisé par Usef Naït d'Iceland film (Prod Exécutive - Iceland Film & Ama Pub), «Mordor 2.0», ce clip du rappeur québécois, Souldia, a été tourné à Ouarzazate.

 

De studios cinématographiques, le Maroc n’en possédait guère, naguère. A l’aube du troisième millénaire, ils poussèrent ici et là.

A Ouarzazate, trois y ont pignon sur rue. Ce n’est que depuis que les Studios Atlas Corporation furent construits en 1986 par la chaîne hôtelière Salam sur une superficie de 25 ha, que la ville a vu pousser sur son paysage minéral d’autres locaux aménagés pour les prises de vue cinématographiques (1). Il s’agit des studios Kenzamane, dont le propriétaire est la société de production Dagham Films, et les studios LCA Ouarzazate (le plus grand studio de cinéma en Afrique et le troisième au monde par sa superficie – 160 hectares -, après ceux d’Universal aux Etats-Unis et ceux de Shanghai).

Ouarzazate, qui s’enorgueillissait d’être la seule ville à proposer des studios, en a eu d’autres. Près de Marrakech, sur la route de Taroudant, se dressent les Studios cinématographiques du MarocMarrakech, un ensemble imposant de 50 ha dans lequel sont associés le réalisateur français Alain Chabat et le Francomarocain Jamel Debbouze. Casablanca offre aussi une infrastructure de standard international : en plus des deux plateaux de télévision, celui de Aïn Chock (400 m2 ) et celui de 2M, le producteur Sarim Fassi-Fihri avait construit, à une vingtaine de kilomètres de la métropole, une suite de studios suréquipés, portant le nom de Cinédina (2).

Cette frénésie constructive prouve que l’industrie du cinéma a le vent en poupe. Dans cet essor, la production marocaine intervient pour une part insignifiante, au rebours des tournages de films internationaux qui en sont les acteurs majeurs.

 

Une pluie de films internationaux tournés au Maroc

Des tournages de films internationaux, il y en a eu au Maroc. Les studios de cinéma Atlas conservent religieusement les vestiges de quelques-uns d’entre eux. Ne manquons pas d’y faire un détour.

A quelques lieues de Ouarzazate, se déploie un paysage minéral suspendu par une curieuse muraille incongrue. Le portail est sévèrement gardé par deux monstres revêches. Pas de peur, ce ne sont que des sculptures inoffensives. Mais dès que vous franchissez le portail, vous aurez l’impression de basculer dans la quatrième dimension. Dispersés sur trente hectares sablonneux, des pans de décors dorment comme une souche, sous un lourd soleil. Le visiteur a le sentiment d’avoir traversé l’écran.

Sur l’âpre sol germent des herbes folles. Ici, gît la carcasse d’un biplan antédiluvien; là, se dresse un temple tibétain; à côté, un sphinx, grandeur nature, vous jette un regard sévère; ailleurs, des chars romains semblent donner l’assaut… En somme, un musée à ciel ouvert, un bric-à-brac ahurissant qui atteste de l’intense activité du lieu. Intense et fructueuse, puisqu’elle a rapporté à cette région déshéritée, au bas mot, près de 1.528.012.615 dirhams en quatre ans (2016- 2019). Et la cagnotte a des chances de décupler, tant les cinéastes givrés de soleil et d’espaces infinis s’y engouent. Même l’inatteignable Leonardo DiCaprio aurait succombé au charme de Ouarzazate. Il aurait tant souhaité y tourner la suite de…Titanic (sic).

 

Le Hollywood marocain

Lorsqu’on passe en revue les longs métrages tournés au Maroc, on ne peut qu’être surpris d’apprendre qu’en dépit de ce que laisse suggérer leur titre, de nombreuses œuvres ont été tournées dans les alentours de ce fortin appelé Ouarzazate, devenu le Hollywood du Maroc. Ainsi en fut-il de «Morocco», de Joseph Von Sternberg; «Thé au Sahara», de Bernardo Bertolucci; «L’Homme qui voulut être roi», de John Huston; «Lawrence d’Arabie», de David Lean; «Jésus de Nazareth», de Franco Zefirelli, ainsi que «Marie de Nazareth», de Jean Dellannoy, ou encore «La dernière tentation du Christ», de Martin Scorsese. Sans oublier «Gladiator», de Ridley Scott; «Astérix et Obelix : mission Cléopâtre», un péplum loufoque tourné par Alain Chabat; «Babel», le récit à portée métaphysique du réalisateur mexicain Alejandro Gonzàlez Inàrritu; «Indigènes», un film de Rachid Bouchareb qui tente de réparer l’injustice faite aux mal récompensés des loyaux services qu’ils ont rendus à la patrie française… Et tant d’autres, et non des moindres. Excusez du peu ?!

Albert Hitchcock (venu tourner quelques scènes de «L’homme qui en savait trop»), Henry Hathaway (pour le tournage de quelques séquences spectaculaires de «La rose noire»), Sergio Leone (pour le film «Sodome et Gomorrhe») ne sont pas à présenter. Tous ceux que nous avons auparavant cités forment la fine fleur de la réalisation. Grâce à leur engouement pour Ouarzazate, la nouvelle Jérusalem du cinéma a décollé, même si son essor a parfois été perturbé par quelques mauvais vents.

L’année 2014 est à marquer d’une pierre blanche : 17 tournages (long métrage, séries et téléfilms) étrangers ont été concoctés cette année-là à Ouarzazate. L’année suivante accusa une baisse de régime en 2015 (12 tournages). En 2016, 16 projets y ont été tournés, rapportant 280.041.554,81 DH. La situation se redressa en 2017 (quoiqu’avec seulement 16 tournages aussi, le budget investi a pratiquement doublé, passant à 497.034.626,78 DH) pour embellir en 2018 (18 productions; 731.525.450,70 DH investis). La suite sera un chemin de roses qui atteindra son point culminant en 2019, où 21 films, tous genres confondus, ont vu le jour. Cependant, 2020 est, quant à elle, à marquer d’une pierre noire : le budget investi par les productions étrangères se chiffre à seulement 211.029.740,86 DH contre 796.487.164,69 DH en 2019, soit une baisse totale de 73,50%.

Le cauchemar du nouveau coronavirus freinera les ardeurs des cinéastes. A cause des mesures de restriction et les suspensions des vols, plusieurs tournages prévus en 2020 ont été annulés, ou juste remis aux calendes grecques. Le Centre cinématographique marocain (CCM) ayant cessé de communiquer les chiffres, il nous est impossible d’en estimer les retombées financières.

 

Pourquoi cette prédilection des productions étrangères pour le Maroc ?

Un indice nous est fourni par Said Andam, directeur de la Commission du film chargée de la promotion des tournages de films à Ouarzazate : «La région de Ouarzazate a toujours été un bastion du cinéma marocain tant estimé par les réalisateurs de films, en particulier étrangers. Plusieurs atouts confortent cette position de leader : la disponibilité des studios de tournages (trois studios, à savoir Oasis, Atlas et CLA Studios fournissant une infrastructure logistique moderne); les moyens humains (figurants à diversité ethnique et artisans qualifiés, techniciens bien formés); la climatologie (diversité des paysages, soleil généreux et lumière exceptionnelle); des coûts de production inférieurs de 50% à ceux pratiqués aux États-Unis; mesures d’incitation et d’accompagnement (facilité d'importation temporaire des armes et des munitions utilisées pour les films d’action, exonération de la TVA pour tous les biens et services acquis au Maroc, le dédouanement du matériel de tournage est assuré dans la journée, les visas de tournage délivrés via le Centre cinématographique marocain (CCM) sont obtenus en un temps record); plateforme d’accueil (Aéroport international pour faciliter la desserte aérienne et une multitude d’unités hôtelières et structures d’accueil); structures de formation (Faculté Polydisciplinaire et Institut de formation aux métiers du cinéma)».

 

Le Maroc a plusieurs cordes à son arc

Bien sûr, parmi ce qui attire les superproductions du monde entier au Maroc, il y a évidemment cette lumière unique qui a capturé Delacroix, infléchi le cours de l’art de Matisse et ébloui tant et tant d’artistes. On invoque souvent aussi la richesse des paysages du pays et leur variété. «Epoustouflants !». Mais ces attraits seraient-ils aussi irrésistibles s’ils ne s’agrémentaient d’arguments pragmatiques ? 

Au premier chef, le loisir, accordé depuis 1995, de faire usage d’armes à feu durant les tournages. Une telle disposition, exceptionnelle (on peut même mobiliser l’armée (3)), ne pouvait que séduire les superproductions où on aime tant faire joujou avec les pétoires, ou des films comme «Le légionnaire» avec le pétaradant JeanClaude Van Damme. En second lieu, une série d’agréments traduits par la diligence administrative, les facilités de douane, les exonérations fiscales, les tarifs hôteliers préférentiels (200 à 3.000 DH la nuitée et le petit déjeuner dans un palace), le faible coût de la main-d’œuvre… Résultat : la facture d’un tournage au Maroc représente moins de la moitié de celle d’un tournage en Europe ou aux Etats-Unis. On comprend dès lors que les cinéastes et les producteurs n’aient d’yeux que pour ce pays.

La veine des productions étrangères ne tarira pas de sitôt, au grand bonheur des comédiens marocains (2.000 à 20.000 DH par jour, selon l’importance de leur rôle), les techniciens (de 4.000 à 12.000 DH par semaine, suivant leur rang) et les figurants (150 à 300 DH par jour), sans compter les nombreux petits futés qui s’arrangent pour empocher quelques dirhams. Cela fait aussi partie des attraits du Maroc. ◆

 

(1) Parfois, pour les prises de vue cinématographiques, certains optaient pour une autre alternative : les hangars industriels. Ce qui n’a rien d’abaissant quand on sait que les premiers intérieurs hollywoodiens furent tournés dans des granges et dans une blanchis- serie chinoise restée légendaire. Mais c’était en 1913 !

(2) Les studios Cinedina : inaugurés en janvier 2001 pour un investissement de 30 MDH et s’étendant sur 7,5 hectares.

(3) 1.000 militaires avaient été engagés comme figurants pour les scènes de bataille dans «Alexandre le Grand» du réalisateur américain Oliver Stone.

 

Revenons à notre visiteur
Emoustillé par le spectacle offert à ses yeux (les débris d’un avion de chasse qui évoquent les hautes voltiges de ce casse-cou de Michael Douglas dans «le Diamant du Nil»; les chars romains, vus dans «Gladiator», qui languissent de donner l’assaut ; les bris de l’antique Egypte, avec ses palais, sa galère et sa tête de sphinx, qui surgissent de «Cléopâtre», de Franc Roddam…), il se met, histoire de prolonger le plaisir, à chercher une salle de cinéma. En vain, car il n’y en a plus qu’une. Il en existait deux, lui dira-t-on, Sahara et Atlas. Mais lassées de vivoter éperdument, elles ont mis la clé sous la porte. Le Hollywood marocain avec un seul cinéma ! On croit rêver ! Impensable, il est vrai. Et surtout révélateur de la sinistrose qui étreint le parc des salles de cinéma.

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