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Rachid Boudjedra : «Nous avons une histoire coloniale très lourde»

Rachid Boudjedra : «Nous avons une histoire coloniale très lourde»

Rachid Boudjedra, l’auteur de «La répudiation» et de «L’escargot entêté», «Les funérailles» ou encore  «L’insolation» est l'un des grands noms de la littérature maghrébine. Ce grand écrivain et poète algérien livre dans cette interview ses points de vue sur les faux problèmes d'identité dans la littérature maghrébine d'expression arabe ou française, sur l'avenir de l'écriture dans la région, sur les changements dans la société maghrébine et sur cette pléthore de publications qui pourraient un jour accoucher de quelque qualité.

 

Propos recueillis par Abdelhak Najib

Écrivain-journaliste

 

Finances News Hebdo : Croyez-vous à tous ces discours sur les conflits d'identité dans la littérature maghrébine?

 

Rachid Boudjedra: je ne crois pas à toutes ces histoires sur l'identité. Il n'y a jamais eu de problème d'identité dans la littérature maghrébine. Je pense que tout homme a eu à un moment ou un autre de sa vie un problème d'identité. Il n'y a pas que les Maghrébins qui ont ce type de problème. Ceci est une invention d'anthropologues coloniaux et surtout des anthropologues dits les pères blancs qui ont constitué l'anthropologie coloniale imaginaire et surréelle et ils ont créé ces problèmes d'identité. Pour ma part, je n'y crois pas du tout. Pour ma part, je n'ai jamais eu de problème d'identité. Je sais qui je suis, et je le sais très bien. Je suis Algérien, je suis Maghrébin, je suis arabe, je suis musulman. Il s'agit plutôt de crise personnelle d'un individu. Le roman est l'expression de cette crise. Vous pouvez le retrouver chez William Faulkner, chez James Joyce, chez Gustave Flaubert… C'est en fait le problème du doute de soi-même.

 

F. N. H. : Pensez-vous réellement que le roman maghrébin a une particularité?

 

R. B. : Oui. Il a une particularité parce qu'il a une histoire terrible. Une histoire coloniale très lourde. Cette histoire que les pays orientaux n'ont pas vécue. Le colonialisme anglais a été très court en Egypte ou en Mésopotamie. Mais nous dans le Maghreb, nous avons réellement été écrassé par le colonialisme. L'enseignement de l'arabe a été interdit en Algérie, c'est très lourd de sens. Ceci a généré beaucoup de dégâts. Et là apparaît le problème du rapport à la langue. Au Maghreb, nous avons pris la langue du colonisateur, malgré plus d'une cinquantaine d'années des indépendances. Mais la langue française est toujours là. Pour les gens au Moyen orient, l'anglais est parlé parce que c'est la langue la plus importante dans le monde pour des raisons politiques et économiques. Vous voyez que la donne est différente pour nous dans le Maghreb. Nous sommes attachés à la langue française, d'où la spécificité de la littérature maghrébine.

 

F. N. H. : Il faut aussi souligner qu'il y a deux littératures maghrébines, celle d'expression française et celle d'expression arabe. Y a-t-il une différence entre les deux types?

 

R. B. : Non, il n'y a absolument pas de distinction possible. Vous savez que Kateb Yassine a écrit Nejma, c'était un roman absolument maghrébin sans prendre en compte sa langue d'écriture. Quand moi-même je suis passé à l'écriture en arabe en 1986, après avoir longuement écrit en français, ceci a été un tournant dans la littérature. J'ai introduit la sexualité, la psychanalyse, la peinture, le cinéma, même les sciences exactes. Et là, je considère que ce que Kateb Yassine a fait avec le roman en français, je l'ai fait avec le roman maghrébin écrit en arabe.

 

F. N. H. : Comment avez-vous vécu le passage du roman écrit en français à celui en arabe?

 

R. B. : Il n'y pas eu de transition du tout dans mon cas. J'ai écrit le démantèlement (Attafakouk) en arabe comme premier roman en arabe, après j'ai continué à écrire dans cette langue sans me poser de questions. Vous savez l'écriture, c'est d'abord un problème de désir. Et la langue, c'est la maison de l'Etre dont parle Martin Heidegger. Pour moi, qui suis bilingue, j'avais très envie d'écrire en arabe parce que c'est une écriture qui peut être complexe, où le texte est fondamental en tant que structure et non pas l'histoire. J'ai introduit aussi la langue latine dans mes textes en arabe. Parce que je crois que nous sommes Latins, nous avons un héritage et un patrimoine archéologique latin très important qu'il faut exploiter véritablement. Vous savez, à un moment donné le pouvoir idiot algérien a interdit l'enseignement du latin dans les universités. C'était une grossière erreur. Au bout de cinq, six ans, ils sont revenus au Latin. C'est pour vous dire que c'est une composante importante de notre culture. Sans oublier que le pouvoir avait besoin d'archéologues. Peut-on former des archéologues sans une connaissance et un enseignement du latin et du grec?

 

F. N. H. : Que pensez-vous de ce que l'on pourrait appeler aujourd'hui l'actuelle littérature maghrébine teintée par une mièvrerie criarde?

 

R. B. : Oui, c'est vrai. Aujourd'hui, il y a la quantité et moins de qualité, alors qu'avant, il y avait moins de quantité mais beaucoup de belles choses écrites. Je pense aussi qu'avec l'accumulation de cette quantité va finir par donner de la qualité. Ce qui est intéressant là, c'est que des auteurs jeunes arabophones ou francophones, malgré le fait qu'il n'y ait pas cette maturité à la Mohamed Dib dans la Trilogie ou d'un Driss Chraïbi dans les Boucs ou d'un Kateb Yassine dans Nejma, nous sommes là dans des sujets et des thèmes qui n'ont pas été abordés auparavant. Le thème de la femme, de la sexualité que ni Dib ni Chraïbi n'avaient abordés. Aujourd'hui, il y a tout cela et c'est une bonne chose.

 

F. N. H. : Quel pourrait être l'avenir de la littérature maghrébine?

 

R. B. : Il faut que l'on quitte la poésie. Celle-ci est l'expression d'une société non-urbaine. Une société nomade. Avec le développement de l'urbanité dans le Maghreb, avec la modernité, le roman sera de plus en plus ancré dans la vie parce qu'il est l'expression urbaine par excellence.

 

F. N. H. : Quel impact auront les changements politiques dans le Maghreb sur la littérature?

 

R. B. : Il y a une complémentarité entre le développement de la littérature et le développement de la démocratie dans le Maghreb même si elle est balbutiante. Il y a quelque chose de nouveau dont on peut beaucoup attendre. Vous savez, la littérature, la vraie, c'est celle qui refuse, celle de la rébellion. Quand on est dans le refus et la négation avec des capacités techniques indéniables, c'est là qu'une littérature devient intéressante et crédible. C'est ce qui se passe dans le Maghreb et surtout au Maroc et en Algérie. Un multipartisme qui tient la route et une presse indépendante, très culottée. C'est là une ouverture qui peut accoucher de belles choses sur le plan littéraire.

 

 

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