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Sahara marocain: La Minurso sort de scène après 35 ans

Vendredi soir, le Conseil de sécurité a rejeté deux textes en quelques dizaines de minutes. Samedi, le mandat de la Minurso expirait. Lundi, l’ONU détaillait le démontage : 340 départs, 13 sites à rendre. En trois jours, la plus ancienne mission de paix en Afrique est passée de l’enjeu diplomatique à l’inventaire.

Récit d’une séquence que certains observateurs avaient vu venir.

LPar L.Ch
|Publié le 5 Novembre 2026 à 13:00
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Sahara marocain La Minurso sort de scène après 35 ans

Trente-cinq ans de présence et un dénouement réglé entre un vendredi soir et un lundi matin. Le 30 octobre, au Conseil de sécurité, aucun des quinze membres n’a voté contre la Minurso en tant que telle : chacun a voté pour son propre texte, et aucun des deux n’a été adopté. Faute de résolution, le mandat n’a pas été renouvelé. C’est une première depuis la création de la mission, en 1991.

La scène n’a pas surpris tout le monde. Quelques jours avant le scrutin, le politologue Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), avait posé les pièces dans un entretien accordé à Finances News Hebdo. Il attendait «11 à 12 voix» pour le texte américain, prévoyait que le Pakistan, «affilié de la Chine», «pourrait de nouveau s’abstenir» et gardait un «doute» sur la Somalie. Sur la Russie, il n’avait pas tergiversé : «la Russie, elle, ne bougera pas». À la question de savoir si Moscou pouvait bloquer le texte, il avait répondu : «s’il y avait un vote, je parierais effectivement dessus». Il misait sur l’adoption, mais il avait désigné le seul obstacle capable de l’enrayer. C’est celui-là qui s’est présenté.

Vendredi soir : deux textes, zéro mandat

Premier acte, le projet de Washington, porte-plume du dossier. Il proposait de prolonger la mission d’un an, jusqu’au 31 octobre 2027, érigeait le plan d’autonomie marocain en seule base des négociations et supprimait la lettre «R», celle du référendum, du nom de la mission, rebaptisée Minuso. Il demandait aussi au secrétaire général des propositions sur sa structure et ses moyens avant le 30 janvier 2027. Bilan : onze voix pour, trois abstentions (Chine, Pakistan, Somalie), et le vote négatif de la Russie. Un seul vote négatif d’un membre permanent suffit à tout arrêter. Ce virage américain, Emmanuel Dupuy l’avait lui aussi pressenti : «les États-Unis ne souhaitent pas que la mission se poursuive, ou voudraient en limiter singulièrement la portée».

Deuxième acte, quelques dizaines de minutes plus tard : le contreprojet déposé le matin même par Moscou. Une simple prorogation technique d’un an, sans changement de nom ni de mandat. Il a recueilli trois voix pour (Russie, Chine, Somalie), une contre, celle des États-Unis, et onze abstentions. Faute des neuf voix requises, le vote américain n’a pas valeur de veto. Plusieurs médias ont pourtant parlé de «double veto». Le décompte ne le confirme pas. À la sortie, chacun a défendu sa lecture. L’ambassadeur américain, Michael Waltz, a reproché à certains membres d’avoir voulu sauver la lettre «R». Son homologue russe, Vassili Nebenzia, a présenté son texte comme une «dernière occasion» de maintenir la mission sous sa forme d’origine, et prévenu que les adversaires de son projet porteraient la responsabilité de sa disparition.

Pourquoi la Russie, qui s’était abstenue il y a un an sur la résolution 2797, est-elle passée au vote négatif ? Mohamed Badine El Yattioui, professeur de géopolitique au Collège royal des Emirats Arabes Unis, refuse de choisir entre l’accident et le plan: «c’est à la fois une stratégie de compétition et de blocage entre les Américains et les Russes». Selon lui, Moscou s’est «braqué» sur la disparition du «R», alors que le référendum ne figure plus dans le vocabulaire onusien depuis 2003, et a saisi une occasion rêvée de contrarier Washington, déjà son adversaire en Ukraine et au Moyen-Orient. Il y ajoute une lecture : «beaucoup de pays, dont la Russie, sont très contents de maintenir une forme de statu quo», et la résolution 2797 avait justement changé la donne.

La Chine, elle, s’est abstenue sans suivre Moscou jusqu’au veto. Le professeur y voit deux partenaires, pas deux alliés. Pékin, explique-t-il, a un «besoin impérieux» de bonnes relations avec le Maroc, où elle investit lourdement dans l’industrie pour exporter vers l’Europe. La Russie, elle, garde l’Algérie comme premier partenaire commercial en Afrique, notamment grâce à ses ventes d’armes.

Rabat acte, Alger regrette

Dès vendredi soir, le Cabinet royal a publié un communiqué affirmant que le mandat n’était pas reconduit et que la présence de la mission dans les provinces du Sud, avec son personnel, ses véhicules, son matériel et ses symboles, devrait cesser «dans les prochains jours». Le texte en tire une conséquence politique : cette non-reconduction doit aussi mettre fin à la saisine du Conseil de sécurité et sortir le dossier de son ordre du jour.

Le lendemain, le porte-parole du gouvernement, Samir Belfkih, a commenté ce communiqué en le replaçant à la veille de la première Fête de l’unité, instituée après la résolution 2797. Il y voit une «étape notable vers la clôture définitive du dossier» aux Nations unies et décrit la Minurso comme une mission «héritée d’un contexte dépassé». Il a aussi rappelé que le texte américain avait recueilli onze voix pour et une contre, sur quinze, sans mentionner les trois abstentions. Samedi, sur 2M, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a promis une «opération exemplaire, qui n’est pas une opération d’expulsion», avant de préciser que le départ de la mission «ne signifie pas la fin du cessez-le-feu», engagement pris par le Maroc depuis 1991.

Côté algérien, le ton est celui du regret, avec des griefs précis. Dans un communiqué daté du 31 octobre, le ministère des Affaires étrangères exprime son «profond regret» et impute le résultat au parti pris excessif» d’un projet de résolution qui penchait, selon lui, en faveur du Maroc au détriment du Front Polisario. Alger y dénonce l’adoption du plan d’autonomie comme base unique des négociations, qui viderait de sa substance le droit à l’autodétermination, et voit dans la disparition du «R» un signal politique préoccupant. Il réaffirme son attachement à une solution politique «juste, durable et acceptable par les deux parties».

À New York, la langue devient administrative. Dimanche 1er novembre, le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric, a cité le secrétaire général, Antonio Guterres, qui salue le rôle de la mission depuis 1991, rend hommage aux vingt membres morts en service et rappelle que la Minurso avait été créée «pour protéger et servir le peuple du Sahara». Le départ de la mission, a-t-il ajouté, «ne remet pas en cause» ces droits. Lundi 2 novembre, le même Dujarric a présenté le plan de liquidation, et l’on a vu ce que trente-cinq ans de diplomatie pèsent en logistique. Rapatriement d’environ 160 observateurs militaires, départ de 180 civils, soit 340 départs au total. Fermeture et rétrocession de 13 sites, cession ou transfert du matériel, retrait des systèmes de communication, gestion des archives, clôture des contrats sur le terrain. Le tout confié à une équipe réduite rattachée au Département de l’appui opérationnel de l’ONU, pour une fermeture «ordonnée et respectueuse de l’environnement». Il n’est plus question de cessez-le-feu, de rapports au Conseil ni de référendum : la plus ancienne mission de maintien de la paix en Afrique se referme par l’inventaire.

Ce que le veto laisse en suspens

Ironie de la séquence : en bloquant le texte américain, Moscou a laissé intacte la résolution 2797. Pour Mohamed Badine El Yattioui, c’est le paradoxe central. Le texte du 31 octobre 2025 reste «le dernier texte voté sur ce dossier» et conserve donc son autorité juridique sur le processus politique, avec le plan d’autonomie comme base de négociation. La mission, elle, est condamnée : «sans budget, c’est une mission qui est morte». En bloquant son renouvellement, ajoute-t-il, la Russie a «validé une seconde fois» la résolution qu’elle prétendait contester, sans que l’on sache si elle l’a voulu. Sa lecture est sans détour : le référendum est «inapplicable» faute de recensement des populations de Tindouf, et le plan d’autonomie n’est plus seulement une base de discussion, il est «aussi la finalité».

À l’ONU, on parle une autre langue. Le secrétaire général évoque l’autodétermination, pas le référendum, et se garde de dire ce qu’elle recouvre. Emmanuel Dupuy y voyait déjà une ambiguïté constitutive : «la raison d’être du multilatéralisme est de rester ambigu, sans objectif précis». Il mettait aussi en garde contre l’idée que le vote scellerait quoi que ce soit : «non, il ne sera pas définitif». Antonio Guterres, rappelait-il, «y voit un peu son testament politique». Et surtout, il fixait la condition d’un dialogue qui tienne : «à un moment ou à un autre, il faut dialoguer, y compris avec ceux qui, pour l’instant, ne le veulent pas».

Reste une question, celle de l’après: que devient le terrain sans la mission ? Mohamed Badine El Yattioui ne l’écarte pas : le risque est «réel», dit-il. Du côté du Polisario, prévient-il, «il y aura très certainement une frustration», notamment chez une jeune génération née et grandie à Tindouf, qui pourrait vouloir remettre en cause le cessez-le-feu de 1991. Il place la zone tampon au centre des prochaines semaines. Selon lui, elle représente 15% du territoire du Sahara marocain, et le Maroc devra montrer qu’elle ne peut servir d’«arrière-cour» pour l’attaquer. Le secrétaire général luimême se dit préoccupé par la situation sécuritaire et le risque d’escalade, et appelle toutes les parties à la «plus grande retenue».

Sur le plan politique, le professeur voit une impasse. Les négociations de Madrid et de Washington n’ont pas débouché sur un accord concret, la fin de mandat de Guterres ouvre une période d’incertitude, et rien ne garantit que Washington, concentré ailleurs, fasse du Conseil de sécurité son instrument. L’Envoyé personnel, Staffan de Mistura, reste en poste, mais sans mission sur le terrain ni mandat renouvelé pour l’adosser. Rabat, de son côté, pourrait demander que le territoire soit retiré de la liste des territoires non autonomes de la Quatrième Commission, une étape que Mohamed Badine El Yattioui présente comme une priorité.

Trois jours ont donc suffi pour défaire une mission de trente-cinq ans. Rabat, qui plaide pour la clôture du dossier à New York, tient son calendrier : un départ ordonné, une résolution 2797 toujours en vigueur et un plan d’autonomie au centre de la discussion. Alger, Moscou et Washington, eux, n’ont rien tranché : ils ont déplacé la scène. Il reste à la MINURSO à rendre les clés. Pour le Maroc, la discussion se poursuit désormais sur ses propres termes.

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