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Maroc - France : «Les Marocains n’ont pas besoin des Français pour intervenir en Afrique»

À quelques mois de la visite d’État du Roi Mohammed VI à Paris, prévue pour janvier 2027, lors de laquelle un traité d’amitié doit être signé, et à l’approche de la présidentielle française, le rapprochement Rabat-Paris est-il assez solide pour survivre à l’alternance ? Journaliste, ancien directeur de La Lettre du Continent, devenue Africa Intelligence, et coauteur avec Pascal Airault du Piège africain de Macron, Antoine Glaser décrypte les scénarios RN et LFI, le poids des finances françaises et la concurrence entre Paris, Rabat et Alger sur le continent africain. Entretien.

LPar L.Ch
|Publié le 31 Octobre 2026 à 12:00
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france maroc macron

Finances News Hebdo : Après la visite d’Emmanuel Macron au Maroc en 2024 et la reconnaissance de la marocanité du Sahara par la France, que reste-t-il de ce rapprochement et peut-il résister à un changement de président ?

Antoine Glaser : C’est très difficile à prévoir, car cela dépend des positions des partis et des candidats. Il faut toutefois rappeler l’engouement extrêmement important suscité par la visite d’Emmanuel Macron au Maroc, en octobre 2024. Il avait longtemps cherché à équilibrer sa relation entre l’Algérie et le Maroc, mais c’est finalement le business qui a primé. L’Espagne a d’abord reconnu la marocanité du Sahara, puis l’Allemagne et d’autres partenaires européens de la France; la France l’a fait à son tour, un peu tardivement. Cela a permis de monter ce voyage.

L’engouement était réel en 2024: Emmanuel Macron est venu en grand équipage, avec 220 personnalités françaises, et une myriade de contrats ont été signés, notamment dans les transports, mais aussi avec Engie sur l’hydrogène vert et avec l’OCP.

Ce report est le deuxième : la visite de Sa Majesté, annoncée pour cet automne, a été repoussée au début de l’année. On a l’impression que l’engouement de 2024 est retombé, et les difficultés financières de la France vont peser de plus en plus sur les relations économiques et financières franco-marocaines. Les grands contrats français à l’étranger, en particulier au Maroc, sont très souvent accompagnés d’importants prêts français, de l’Agence française de développement (AFD) ou de Bpifrance. Or, compte tenu de la situation financière de la France, la capacité des banques françaises et des organismes d’État à emprunter pour accompagner ces contrats s’amenuise, car cela leur coûte de plus en plus cher. La situation financière de la France pèse donc aujourd’hui fortement sur les relations d’affaires.

Celui qui connaît le mieux le business franco-marocain est l’ancien ambassadeur de France à Rabat, Christophe Lecourtier, aujourd’hui à la tête de l’Agence française de développement.

F. N. H. : Le Rassemblement national (RN) arrive en tête de plusieurs sondages. Quelle place le Maroc pourrait-il occuper dans la politique étrangère d’un prochain président français, notamment au regard des liens économiques, sécuritaires et migratoires entre les deux pays ?

A. G. : Il est très difficile de répondre, car l’avenir des relations franco-marocaines dépend d’une situation politique française très incertaine. Aujourd’hui, c’est le Rassemblement national, avec Marine Le Pen, qui recueille le plus de suffrages. Or le RN a toujours entretenu des liens avec le Maroc: Hélène Laporte, vice-présidente de l’Assemblée nationale, y préside le groupe d’amitié France-Maroc. Plus largement, beaucoup de personnalités françaises, de tous bords, restent très proches du Maroc. Mais, compte tenu de ces incertitudes, je ne vois pas aujourd’hui de scénario clair.

F. N. H. : Justement, un gouvernement RN afficherait un soutien très net à Rabat, notamment sur le Sahara. Mais le RN, ce sont aussi des positions sur l’immigration, sur les binationaux, sur la double nationalité, et des propos parfois condamnés par la justice, qui visent une partie de la diaspora marocaine en France. Comment Rabat pourrait-elle s’accommoder d’un allié diplomatique hostile à ses ressortissants ?

A. G. : Ce sera la grande difficulté pour le Maroc. Il y a toujours eu des relations étroites entre les services français et marocains, même quand les choses allaient mal. Quand la diplomatie s’interrompt entre deux pays, le fil ténu qui tient toujours est celui des services secrets. C’est vrai entre la France et l’Algérie, comme entre la France et le Maroc.

La grande inconnue, si le RN arrive au pouvoir, c’est qu’il y aura sans doute, pour le Maroc, un effort soutenu de diplomatie relationnelle. Mais le grand écart portera sur le traitement des communautés marocaines : les Franco-Marocains de deuxième ou troisième génération, les Français d’origine marocaine. Tout dépendra de la place qu’occupera ce traitement des Français d’origine maghrébine face à une politique diplomatique, sécuritaire et militaire en Méditerranée. Compte tenu du problème avec l’Algérie, la relation entre le RN et l’Algérie est glaciale : il y a une inversion.

Mais, encore une fois, ce qui prime en France en ce moment, c’est la politique intérieure, pas la politique extérieure ni la diplomatie. C’est d’autant plus compliqué pour le Maroc que ce rapprochement a été assez décevant depuis la visite d’Emmanuel Macron : des contrats ont été signés, mais ils n’ont pas été suivis d’événements majeurs, et la visite de Sa Majesté a été reportée à plusieurs reprises.

Comme beaucoup de choses à l’Élysée ces dernières années, ces relations passaient beaucoup par Brigitte Macron et par un artiste marocain, Mehdi Qotbi, sur un plan culturel et artistique. La nouvelle présidente de l’Institut du monde arabe, Anne-Claire Legendre, s’est rendue au Maroc. Mais très franchement, ce qui va primer, c’est la façon dont la France traite l’immigration, c’est-à-dire les Marocains comme les Algériens et l’ensemble des communautés africaines.

F. N. H. : Si La France insoumise (LFI) arrivait au pouvoir, comment les relations avec le Maroc pourraient-elles évoluer, compte tenu de ses positions sur l’autodétermination des Sahraouis et des liens de certains de ses cadres avec Alger, malgré les attaches personnelles de Jean-Luc Mélenchon avec le Maroc ?

A. G. : C’est difficile à prévoir. Jean-Luc Mélenchon entretient des relations personnelles avec le Maroc, mais une arrivée de La France insoumise au pouvoir pourrait se traduire par une relation en dents de scie avec Rabat. La politique française au Maghreb serait également influencée par les évolutions régionales, notamment par l’activisme croissant de l’Algérie, qui a modifié sa Constitution pour pouvoir intervenir militairement à l’étranger, notamment dans des pays comme le Niger.

Un autre facteur pèserait dans les choix de Paris : le poids des diasporas africaines en France. On évoque souvent 300.000 Maliens, mais ils seraient plutôt entre 500.000 et 600.000. Leur rôle dans la société française reste pourtant peu discuté. Si les travailleurs originaires d’Afrique subsaharienne cessaient de travailler, de nombreux secteurs essentiels seraient paralysés, des hôpitaux aux Ehpad (Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) en passant par le nettoyage, les cuisines et la restauration. Cette réalité constitue un facteur important dont les responsables politiques français doivent tenir compte. Parallèlement, la DGSE reprend des positions stratégiques dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), notamment au Mali.

Si LFI arrivait au pouvoir, ces enjeux pourraient produire un effet boomerang. Un président français ne pourrait pas définir sa politique envers le Maghreb sans tenir compte du poids des diasporas et de leurs liens avec les pays d’origine. Il faut d’ailleurs rappeler qu’une grande partie des personnes d’origine malienne vivant en France sont françaises, souvent de deuxième ou troisième génération. Elles restent néanmoins attentives à la situation dans leur pays d’origine, avec des liens qui peuvent être très ancrés dans certaines régions, comme celle de Kayes. Cette dimension pèserait donc aussi sur les choix diplomatiques de Paris.

F. N. H. : Un changement de majorité pourrait-il remettre en cause la reconnaissance française de la marocanité du Sahara ?

A. G. : Mon impression globale est que non : j’ai l’impression qu’une page est tournée. Ce ne serait pas cela qui jouerait, mais beaucoup plus les relations d’État à État, sur les plans diplomatique, sécuritaire et du business. En ce moment, le patronat français se plaint beaucoup, sans que ce soit affiché, des réticences des Algériens à accepter des importations de produits français. Ces éléments pèseront beaucoup plus que la question de la marocanité du Sahara, qui est pour moi un peu dépassée. Supposons qu’un chef d’État prenne une position de soutien total à la position adverse : je n’y crois pas, la France serait trop isolée sur ce dossier.

F. N. H. : Vous étudiez depuis des décennies l’influence française en Afrique et son recul en Afrique subsaharienne. Le Maroc pouvait apparaître il y a quelques années comme un relais pour Paris là où la France a perdu pied. Est-ce toujours le cas ?

A. G. : Il y a, dans les milieux d’affaires français, une sorte de leurre. Pendant toute la période postcoloniale, des indépendances jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989-1990, la France a continué à se croire chez elle en Afrique. Elle avait exporté non seulement sa langue, ce qui n’est pas une mauvaise chose, mais aussi toutes ses institutions et ses militaires, et elle faisait à la place des Africain

Elle s’est fait chasser d’Afrique, et elle a cru que cela pouvait se poursuivre. À la chute du mur de Berlin, la France était obsédée par la réunification de l’Allemagne, à laquelle Mitterrand ne croyait d’ailleurs pas, et elle a pensé qu’elle pouvait continuer à l’ancienne, en se substituant un peu aux Africains.

Ensuite, les milieux d’affaires ont pensé que les relais du business passeraient par le Maroc, avec des partenaires marocains intervenant en Afrique subsaharienne. Mais on a bien vu, en particulier dans le secteur bancaire, que les Marocains n’ont pas besoin des Français pour y intervenir. Ils ont repris un certain nombre de banques françaises, et dans tous les secteurs, les Marocains agissent directement. On peut seulement constater qu’un certain nombre d’étudiants et de cadres d’Afrique subsaharienne passent par des universités comme celle de Fès : le Maroc est devenu extrêmement important pour de jeunes diplômés d’Afrique subsaharienne. La francophonie joue toujours, et les relations aussi.

Mais, très honnêtement, c’est normal. La France a vécu un anachronisme historique, et elle retombe d’autant plus bas qu’elle a cru, ces dernières années, pouvoir continuer à faire le gendarme en Afrique, alors que ses partenaires européens, les Allemands, les Italiens, les Espagnols, venus au Niger, faisaient chacun leur business de leur côté. Avant, tout le monde se tournait vers la France pour se lancer.

F. N. H. : Le Maroc joue-t-il plutôt un rôle de médiateur pour la France en Afrique, ou devient-il un concurrent de Paris dans son ancien pré carré ?

A. G. : Je pense que ce sera de plus en plus une concurrence. La seule position qui reste à la France, c’est qu’elle sert toujours un peu de relais auprès du FMI et de la Banque centrale européenne, et qu’elle joue encore un rôle au Club de Paris, sur la dette extérieure. Mais on sous-estime le fait que l’endettement de la France va l’empêcher de continuer à jouer un rôle important, d’annuler ou de réaménager des dettes, parce qu’elle sera elle-même forcée d’emprunter à des taux beaucoup plus élevés, même pour aider d’autres pays, dont le Maroc. Si l’on regarde les grands contrats un par un, face à la Chine, à l’Asie ou aux Turcs, les entreprises françaises ont toujours été accompagnées de financements préférentiels qui, à mon avis, n’existeront plus demain.

F. N. H. : Les investissements triangulaires, longtemps évoqués entre Paris et Rabat, associaient capitaux français, savoir-faire marocain et marchés africains, au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou au Sahel. Ce modèle n’est donc plus viable face à l’endettement de la France ?

A. G. : Oui. Tout cela avait un sens: accompagner financièrement des projets franco-marocains en Afrique subsaharienne. Et maintenant, on voit la puissance de la Chine, de plus en plus implantée au Maroc, même si les Chinois interviennent plutôt seuls sur le continent.

F. N. H. : L’Algérie développe aussi ses ambitions en Afrique de l’Ouest et au Sahel, et a d’ailleurs sa propre lecture du rôle de la France sur le continent. Comment la rivalité entre Alger et Rabat se combine-t-elle avec le recul français et la concurrence économique et diplomatique entre Paris et le Maroc ?

A. G. : Ce qui va primer de plus en plus dans le monde, ce n’est pas seulement la mondialisation ni le retour des empires : c’est aussi, je dirais, le retour des relations de voisinage. Entre l’Algérie et le Maroc, ce n’est pas un hasard si l’Algérie a changé sa Constitution : ce qui prime pour elle, c’est de pouvoir intervenir de plus en plus dans son environnement. Elle joue une nouvelle carte, en dehors même de la France, qui n’a plus du tout la main. La France a perdu toute sa position dans l’ensemble des pays du Sahel, et la nature a horreur du vide. Il y aura peut-être demain une base algérienne au Niger.

On voit aussi l’importance du sud de la Libye et de la passe de Salvador : tout le monde surveille les relations entre la Libye, le Tchad, le Niger, le Mali et le reste des pays du Sahel.

Du côté marocain, il y a une proposition faite aux États du Sahel d’avoir une sortie sur l’Atlantique, avec l’aide du Maroc. Il y a aussi les grands projets d’évacuation du gaz du Nigeria, avec le gazoduc, par la voie algérienne ou par la voie marocaine. Ce qui va primer, c’est «dis-moi qui est ton voisin, dis-moi la politique de ton voisin». C’est vraiment le voisinage.

F. N. H. : On est donc dans une logique purement pragmatique ?

A. G. : Complètement. C’est le pragmatisme. Cela ne sert à rien d’appartenir à un grand ensemble, parce que personne ne viendra vous aider pour vos problèmes de frontières.

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