Médicaments coûteux «Les génériques font baisser les prix des princeps de 38% en moyenne»
La maîtrise des dépenses de santé repose sur une meilleure évaluation de la valeur thérapeutique des traitements et le développement des médicaments génériques et biosimilaires. Ces enjeux ont été au menu des échanges du XIIème Congrès national et du Vème Congrès africain de pharmacoéconomie et pharmacoépidémiologie. Abdelmadjid Belaïche, expert des marchés pharmaceutiques et en économie des produits de santé, analyse l’évolution des prix des médicaments coûteux au Maroc et le potentiel encore sous-exploité des génériques et des biosimilaires. Entretien.

Finances News Hebdo : Le XIIème Congrès national et Ve Congrès africain de pharmacoéconomie et pharmacoépidémiologie s’est tenu à Rabat autour du thème «Du coût du produit de santé au coût de la maladie, vers un achat fondé sur la valeur». Quels sont les principaux enseignements de cette édition pour améliorer l’accès aux médicaments et maîtriser les dépenses de santé au Maroc ?
Abdelmadjid Belaïche : Effectivement, le thème de cette édition marque une évolution importante de la réflexion en économie de la santé. Il ne s’agit plus seulement de comparer le prix d’un médicament ou d’une technologie de santé, mais d’évaluer sa capacité à réduire le coût global de la maladie et à améliorer les résultats cliniques pour les patients.
Il s’agit tout d’abord de passer d’une logique de prix à une logique de valeur. Le principal enseignement de ce congrès est la promotion du concept de Value-Based Healthcare (VBHC), ou «santé fondée sur la valeur». Cette approche considère qu’un produit de santé doit être évalué non seulement selon son coût d’acquisition, mais également au regard de son efficacité clinique réelle, de son impact sur la qualité de vie des patients, de sa capacité à éviter les hospitalisations et les complications, ainsi que des économies qu’il peut générer à long terme pour le système de santé. Un médicament innovant plus coûteux peut ainsi être considéré comme économiquement pertinent s’il réduit significativement les dépenses futures liées à la maladie qu’il traite.
Le renforcement de l’évaluation des technologies de santé (Health Technology Assessment ou HTA) constitue également un enjeu important. Les travaux de ce congrès ont mis en avant son rôle dans les décisions de remboursement et d’achat. Les masterclasses organisées dans ce cadre étaient notamment consacrées à l’évaluation économique, aux données en vie réelle (Real World Evidence) et à l’intelligence artificielle appliquée à l’évaluation des interventions de santé. Pour le Maroc, cela implique une utilisation plus systématique des études coût-efficacité, une priorisation des interventions apportant le plus grand bénéfice sanitaire et une meilleure allocation des ressources limitées de l’AMO et des hôpitaux publics.
Le développement des données en vie réelle constitue un autre axe majeur. Issues de la pratique courante, elles sont devenues incontournables pour mesurer la valeur effective des traitements après leur mise sur le marché. Ces données sur l’utilisation des produits ou des technologies de santé permettent d’évaluer les performances réelles des médicaments, d’adapter les politiques de remboursement et de négocier des contrats fondés sur les résultats observés chez les patients. Le congrès a également abordé la nécessité d’évoluer vers des modèles innovants d’achat et de paiement. Parmi les pistes applicables au Maroc, figurent les accords de partage des risques entre les payeurs et les laboratoires, le remboursement conditionné aux résultats, les achats centralisés fondés sur la performance thérapeutique et les négociations de prix intégrant les gains de santé attendus. Ces mécanismes sont particulièrement pertinents pour les médicaments innovants, les biothérapies et les traitements des maladies rares.
En matière de maîtrise des dépenses de santé, l’approche défendue lors du congrès ne repose pas sur une simple réduction des prix, mais sur une optimisation de l’efficience globale du système. Concrètement, il s’agit d’investir davantage dans la prévention, de favoriser l’accès précoce aux traitements efficaces, de réduire les complications évitables, de limiter les hospitalisations coûteuses et d’améliorer l’observance thérapeutique.
En dernier lieu, l’accélération de la généralisation de la couverture sanitaire universelle nécessite des outils scientifiques permettant de hiérarchiser les priorités de financement, de garantir l’équité d’accès aux innovations et d’assurer la soutenabilité financière des régimes d’assurance maladie.
F. N. H. : Lors de ce congrès, vous avez présenté votre étude sur la dynamique des prix publics des médicaments coûteux au Maroc et l’impact des génériques. Quels sont les principaux enseignements de vos travaux et quels facteurs expliquent l’évolution de ces prix ?
A. B. : Notre étude intitulée Dynamique des prix publics des médicaments coûteux et/ou budgétivores et impact des médicaments génériques, a analysé l’évolution de prix de 189 médicaments à travers l’ensemble des 73 bulletins officiels (B.O.) relatifs aux prix des médicaments et qui ont été publiés entre le 8 avril 2014 et le 2 avril 2026. 31% de ces médicaments disposent de génériques et 69% n’en disposent pas. 59% de ces médicaments sont remboursables et 41% ne le sont pas. 57% sont des médicaments chimiques et 43% sont des biomédicaments. Les résultats de notre travail ont montré que des dynamiques de prix à la baisse étaient très différentes selon que le médicament en question dispose de générique ou pas. Ainsi, la moyenne des baisses dans le cas des médicaments sans génériques, sur toute la période étudiée, n’a pas dépassé les 14%, alors que dans le cas des médicaments avec génériques, la moyenne des baisses du médicament en question était de 38% et pour l’ensemble représenté par ce médicament et ses génériques, elle était de 62%.
L'arrivée des génériques apparaît comme le principal facteur associé aux réductions de prix. Les médicaments disposant de génériques enregistrent généralement un nombre plus élevé de baisses tarifaires et des diminutions plus importantes que ceux ne disposant pas de concurrents. Cette observation confirme le rôle central du médicament générique dans la maîtrise des dépenses pharmaceutiques et dans l'amélioration de l'accessibilité financière des traitements.
Notre étude a montré aussi qu’un médicament générique a 23 fois plus de chance quand le princeps est un médicament remboursable et 3,2 fois plus de chance quand le princeps est un médicament chimique. Enfin, l’ancienneté d’un médicament est un déterminant majeur dans l’apparition de ses génériques.
Notre travail a mis en évidence des trajectoires totalement différentes selon le type de médicament. Certains médicaments n’avaient subi aucune baisse depuis avril 2014. A ce titre, notre travail constitue une analyse critique de l’ancien système de fixation des prix et qui a été appliqué jusqu’au 2 avril 2026, et surtout de la manière dont il a été mal utilisé. Pourquoi certains médicaments avaient subi plusieurs baisses et souvent de grande ampleur et pourquoi d’autres n’avaient pratiquement pas été touchés. Autre constat, les médicaments innovants récemment introduits sur le marché présentent généralement des niveaux de prix élevés lors de leur commercialisation. Cette situation s'explique par plusieurs facteurs : les coûts de recherche et développement, les investissements nécessaires aux essais cliniques, la complexité de fabrication de certaines biothérapies, l'absence d'alternatives thérapeutiques et la protection conférée par les brevets.
Notre travail représente une étude préliminaire de la dynamique des prix des médicaments. Il sera élargi à l’ensemble des médicaments coûteux. Un travail similaire sera également réalisé sur les médicaments les moins coûteux (ceux de la première et de la deuxième tranche de prix), autrement dit les médicaments dont le prix public de vente est inférieur à 1.000 DH.
F. N. H. : Comment concilier l’accès des patients aux médicaments coûteux avec la maîtrise des dépenses de santé et la soutenabilité du financement de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) ?
A. B. : Concilier l’accès aux médicaments coûteux avec la soutenabilité financière de l’AMO repose sur un principe fondamental, celui de payer la valeur thérapeutique produite et non uniquement le produit consommé. Cette approche est au cœur du concept d’«achat fondé sur la valeur» mis en avant lors du XIIe Congrès national et du Ve Congrès africain de pharmacoéconomie et de pharmacoépidémiologie.
L’accès aux médicaments coûteux constitue aujourd’hui l’un des principaux défis des systèmes de santé modernes. Les progrès thérapeutiques, notamment en oncologie, dans les maladies rares et dans les biotechnologies, offrent des bénéfices cliniques majeurs, mais exercent simultanément une pression croissante sur les budgets de l’Assurance maladie obligatoire. La réponse ne peut être ni le refus de l’innovation ni un financement sans limite. Elle réside dans la recherche d’un équilibre entre équité d’accès, efficacité clinique et soutenabilité financière.
Primo, il est nécessaire de renforcer l’évaluation médico-économique avant le remboursement des innovations. Un médicament coûteux doit démontrer non seulement son efficacité clinique, mais également sa capacité à générer un bénéfice de santé proportionnel au coût engagé. Les analyses coût-efficacité et coûtutilité doivent ainsi devenir des outils d’aide à la décision pour les pouvoirs publics.
Secundo, le développement de l’offre de médicaments génériques et biosimilaires reste une voie incontournable pour maîtriser les dépenses de médicaments, aussi bien pour l’AMO que pour les patients, en améliorant l’accès économique aux traitements et en réduisant le reste à charge (Out of pocket). Les économies générées directement par les génériques et par les baisses des prix des princeps, sous la pression concurrentielle des génériques, permettent de dégager des marges budgétaires susceptibles d’être réinvesties dans le financement des innovations thérapeutiques à forte valeur ajoutée.
Tertio, les mécanismes de fixation et de révision des prix doivent intégrer davantage les résultats observés en vie réelle. Les accords de partage des risques et les contrats de paiement à la performance permettent de lier le niveau de remboursement aux bénéfices réellement obtenus chez les patients.
Quarto, la prévention, le diagnostic précoce et l’amélioration de l’observance thérapeutique constituent des investissements rentables. Réduire les complications, les hospitalisations et les situations de dépendance peut générer des économies substantielles tout en améliorant la santé de la population.
Quinto, la disponibilité de données robustes est essentielle. Les données en vie réelle permettent d’évaluer l’impact réel des traitements sur les patients marocains et d’orienter les décisions de financement vers les interventions les plus efficientes. En effet, la généralisation de l’AMO exige une gouvernance fondée sur la priorisation des interventions à forte valeur sanitaire. Chaque Dirham investi doit générer le maximum de bénéfices en matière de santé pour la population, tout en préservant l’équilibre financier du système. Ainsi, la soutenabilité ne doit pas être perçue comme une contrainte opposée à l’accès aux innovations, mais comme la condition indispensable pour garantir un accès durable et équitable aux traitements actuels et futurs.
Dans le cas du Maroc, cinq leviers stratégiques se dégagent, à savoir institutionnaliser l’évaluation des technologies de santé (Health Technology Assessment ou HTA), accélérer la pénétration des médicaments génériques et biosimilaires sur le marché marocain, développer les accords d’accès et de remboursement fondés sur les résultats, exploiter les données en vie réelle pour mesurer la valeur des traitements et réinvestir les économies réalisées dans le financement des innovations à fort impact sanitaire.
F. N. H. : Quel est l’impact réel des médicaments génériques sur les prix des traitements, les dépenses de l’Assurance maladie et le reste à charge des patients ? Dans quelle mesure leur développement peut-il contribuer à réduire le coût des médicaments au Maroc ?
A. B. : Malgré une pénétration relativement bonne, supérieure à 50% du marché, le potentiel des médicaments génériques et, surtout, des biosimilaires au Maroc reste largement sous-exploité. En effet, si la présence des génériques des médicaments chimiques est aujourd’hui raisonnable, il n’en est pas de même pour les biosimilaires, c’est-à-dire les médicaments biologiques comparables aux biomédicaments de référence, dont la présence reste faible, marginale, voire inexistante.
Or, nous parlons ici de certains des médicaments les plus coûteux, le plus souvent destinés au traitement de maladies lourdes ou coûteuses, telles que les cancers ou les maladies rares. Pourtant, ces génériques et biosimilaires, dont les prix sont largement inférieurs à ceux de leurs princeps, génèrent des économies substantielles, d’abord pour l’Assurance maladie, mais aussi pour les patients, en améliorant l’accessibilité financière des traitements et en réduisant leur reste à charge.
En amont, les prix plus bas de ces médicaments s’expliquent par des coûts de développement largement inférieurs aux coûts de recherche nécessaires à la mise au point d’un nouveau médicament. Il faut également tenir compte du fait que les génériques et biosimilaires bénéficient des connaissances et des données accumulées au fil des années sur les médicaments de référence.
En aval, leurs prix plus bas s’expliquent aussi par les réglementations des autorités sanitaires, qui leur attribuent des prix inférieurs à ceux des spécialités de référence, leur conférant ainsi un rôle économique majeur au bénéfice des assurances maladie et des patients.
L’apport économique des génériques et des biosimilaires est proportionnel à leurs volumes d’utilisation et inversement proportionnel à leurs prix publics. Il est donc important de développer leur utilisation en renforçant la confiance des patients et des professionnels de santé. Cela passe également par la prescription en dénomination commune internationale (DCI) et par des politiques de substitution fortes. Des mesures incitatives doivent être mises en place au bénéfice des prescripteurs comme des pharmaciens.
L’impact des génériques et des biosimilaires dépasse largement la simple réduction de leurs prix. Leur introduction peut modifier en profondeur la dynamique du marché pharmaceutique en favorisant la concurrence et en exerçant une pression à la baisse sur l’ensemble des prix.
Nos analyses montrent que les médicaments disposant de génériques connaissent généralement davantage de révisions tarifaires et une dynamique de baisse des prix plus marquée que les médicaments restés sans concurrence. L’arrivée d’un générique ou d’un biosimilaire sur le marché agit ainsi comme un catalyseur de réduction des coûts, non seulement pour le générique ou le biosimilaire luimême, mais également pour le médicament princeps.
Le développement des génériques représente l’un des instruments les plus efficients dont dispose aujourd’hui le Maroc pour réduire le coût des médicaments, améliorer l’accès aux soins, limiter le reste à charge des patients et préserver l’équilibre financier de l’Assurance maladie obligatoire.
Les médicaments génériques et biosimilaires, d’une part, et les médicaments innovants, d’autre part, ne doivent pas être considérés comme opposés, mais comme deux composantes complémentaires d’une même stratégie de soutenabilité du système de santé.
F. N. H. : Quels leviers permettraient de renforcer la pénétration des médicaments génériques sur le marché marocain et d’amplifier leur effet sur la baisse des dépenses de santé ?
A. B. : Les analyses économiques montrent que les bénéfices économiques et financiers des médicaments génériques dépendent non seulement de leur offre sur le marché, mais surtout de leur niveau réel d’utilisation, qui détermine les volumes consommés.
Les économies générées sont proportionnelles à la somme des volumes de chaque générique, multipliés par le différentiel de prix avec le médicament princeps. Les écarts de prix entre les génériques eux-mêmes sont également générateurs d’économies. Enfin, pour un même générique, chaque baisse de prix génère aussi des économies pour l’assurance maladie et les patients dans le cas des médicaments remboursables, et uniquement pour les patients dans le cas des médicaments non remboursables.
Le développement de l’utilisation des génériques repose sur plusieurs leviers.
Le premier consiste à renforcer la confiance des patients, des prescripteurs et des pharmaciens. Certaines réticences et certains doutes sur l’efficacité ou la qualité des génériques persistent, souvent alimentés par des campagnes de dénigrement de certains acteurs pharmaceutiques. Le ministère de la Santé, la Haute autorité de santé et l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé doivent expliquer à l’ensemble des acteurs concernés que les génériques autorisés répondent aux mêmes exigences réglementaires d’efficacité, de qualité et de sécurité que les spécialités de référence. Des campagnes d’information et de sensibilisation doivent être régulièrement organisées, tandis que les campagnes de dénigrement doivent être interdites et sanctionnées par les autorités sanitaires et le Conseil de la concurrence.
Le deuxième repose sur le développement de la prescription en dénomination commune internationale (DCI). Celle-ci favorise un choix thérapeutique centré sur les caractéristiques pharmacologiques du principe actif plutôt que sur la marque, facilitant ainsi le recours aux alternatives génériques lorsqu’elles existent.
Le troisième sert à impliquer davantage les pharmaciens à travers le droit de substitution. Pour porter ses fruits, cette politique doit être clairement encadrée et encouragée par des mécanismes d’incitation.
Le quatrième passe par la mise en place d’incitations économiques cohérentes pour l’ensemble des acteurs. Les mécanismes de remboursement, les politiques de référencement et les modalités de prise en charge par l’Assurance maladie obligatoire peuvent être conçus de manière à encourager le recours aux alternatives thérapeutiques les plus efficientes sur le plan économique.
Et le dernier levier concerne le développement des biosimilaires dans le domaine des biothérapies, notamment les plus coûteuses. Le potentiel d’économies est considérable. Pour rappel, les prix d’une grande partie de ces médicaments, utilisés en cancérologie, en rhumatologie, dans les maladies inflammatoires chroniques ou dans certaines maladies rares, atteignent quelques milliers à quelques dizaines de milliers de dirhams. Les écarts de prix entre ces médicaments et leurs biosimilaires représentent donc un important potentiel d’économies. L’expérience internationale a montré qu’une augmentation significative du taux de pénétration des génériques et des biosimilaires pouvait générer d’importantes diminutions des dépenses pharmaceutiques et améliorer la soutenabilité financière des régimes d’assurance maladie. Les économies réalisées sont très souvent réaffectées au financement des innovations thérapeutiques offrant la plus grande valeur pour les patients. Une meilleure pénétration des génériques améliore également l’accès aux médicaments et réduit le reste à charge (Out of pocket) des patients.
Dans notre contexte national de généralisation de la couverture sanitaire universelle, le développement de l’utilisation des génériques et des biosimilaires représente un choix stratégique incontournable, permettant de concilier accès aux soins, équité, innovation et soutenabilité financière.





