Croissance - Emploi - Territoires: Les tests du programme économique
Au-delà des enveloppes annoncées et des objectifs chiffrés, le programme économique du gouvernement pose la question de son efficacité. Sami Amine, expert en planification stratégique et conduite du changement, en examine les ressorts et les limites, avec une attention particulière au financement des promesses sociales, à l’insertion durable des jeunes et aux retombées de l’investissement dans les territoires.

Finances News Hebdo : Comment apprécier le programme économique du gouvernement et sa conformité aux engagements électoraux ?
Sami Amine : Mon appréciation est favorable sur les orientations, mais réservée sur les conditions d’exécution. On peut dire que le programme cherche à articuler soutien au pouvoir d’achat, insertion des jeunes, investissement et souveraineté économique. Cette articulation est pertinente: une politique sociale durable suppose notamment une économie capable de créer davantage de valeur et de financer la redistribution.
Concernant les engagements électoraux, je parlerais de convergence plutôt que de conformité intégrale. Les priorités sociales, la lutte contre la rente et le soutien à l’emploi constituent un socle commun aux partis de la majorité. Mais leurs choix fiscaux présentent toutefois des différences significatives, notamment concernant l’imposition du capital et des hauts revenus. Le programme gouvernemental traduit donc un compromis de coalition. Un exemple concret: le PAM promettait une pension minimale de 3.000 DH à partir de la deuxième année du mandat. Le programme gouvernemental conserve ce montant comme objectif, mais dans une démarche progressive, sans reprendre cette échéance précise. La fidélité à une promesse se mesure aussi à son calendrier d'exécution.
Sur le fond économique, on peut dire que le véritable test sera la nature de la croissance : davantage de dépenses et de chantiers produisent une expansion de l’activité. Davantage de productivité, d’intégration industrielle et d’emplois durables permettent une transformation économique. C’est sur ce second terrain que le gouvernement devra être évalué.
F. N. H. : Les engagements sociaux et fiscaux menacent-ils l’équilibre budgétaire ?
S. A. : Le risque existe, mais il dépend du financement et du rythme de déploiement. Une baisse d’impôt réduit les recettes, tandis qu’une hausse des prestations peut créer une charge récurrente. C'est pour cela qu'il faut également distinguer entre les dépenses directement supportées par le budget de l’État, des engagements relevant des régimes de retraite et de leur équilibre propre.
À titre purement illustratif, une prestation supplémentaire de 100 DH par mois pour un million de bénéficiaires représente 1,2 milliard de DH par an. Cette mesure modeste à l’échelle individuelle peut donc devenir substantielle à l’échelle budgétaire.
La soutenabilité exige trois conditions : un chiffrage pluriannuel de chaque engagement, des recettes durables, et une montée en charge compatible avec les ressources effectivement mobilisées. L’élargissement de l’assiette fiscale, la réduction des exonérations inefficaces et l’amélioration du recouvrement doivent accompagner l’effort social.
Le programme prévoit précisément de mobiliser l’élargissement de l’assiette et l’amélioration de l’efficacité des dépenses pour préserver les équilibres. Ce sont des leviers pertinents, dont le rendement reste à concrétiser.
Enfin, on peut dire que le soutien aux ménages peut stimuler la consommation et l’activité. Il serait toutefois imprudent de considérer qu’il s’autofinancera intégralement : une partie de cette demande peut bénéficier aux importations.
F. N. H. : Que recouvrent les 100.000 opportunités de formation et d’expérience professionnelle ?
S. A. : Il faut préciser exactement le périmètre : le programme annonce, à partir de 2027, 100.000 formations par an adaptées aux besoins des entreprises et environ 100.000 premières expériences professionnelles par an. Il prévoit également de porter les capacités de formation par apprentissage, à une fourchette de 150.000 à 200.000 bénéficiaires annuels. Ces objectifs concernent des parcours d’insertion. Mais ils ne constituent pas une annonce de 200.000 créations nettes d’emplois annuelles.
Une formation améliore les compétences; la première expérience facilite l’accès au marché du travail, mais leur transformation en emploi durable dépend ensuite des recrutements réels. Le dispositif sera utile si les formations correspondent à des besoins identifiés dans les territoires et si les expériences professionnelles comportent un encadrement, une protection et des perspectives crédibles d’embauche. Il faudra aussi éviter que des entreprises remplacent des recrutements ordinaires par une succession de bénéficiaires subventionnés.
Mon appréciation est que l’évaluation devrait porter sur le taux d’insertion à six et douze mois, sur la stabilité des contrats, sur les rémunérations et sur le coût public par insertion durable. Le nombre de personnes accompagnées mesure l’activité du programme; leur situation après accompagnement mesure son efficacité.
F. N. H. : Un déficit budgétaire autour de 3% est-il réaliste et réalisable ?
S. A. : On peut dire oui, cet objectif est atteignable, mais sa réalisation reste conditionnelle. Car précisons d’abord que les 3% correspondent à un objectif de déficit rapporté au PIB. Aujourd’hui, le programme vise parallèlement une croissance réelle moyenne de 5% sur 2027-2031.
Le cadrage du PLF 2027 mentionné dans les débats parlementaires retient une croissance de 3,7% pour cette première année. Ces deux horizons doivent être distingués.
La difficulté consiste à maintenir cette trajectoire tout en finançant les engagements sociaux et l’investissement. Elle suppose que les recettes progressent effectivement et que les nouvelles dépenses soient maîtrisées dans leur calendrier.
Une sécheresse, un renchérissement énergétique ou un ralentissement des débouchés extérieurs pourraient simultanément réduire les recettes et accroître les besoins de soutien.
Le gouvernement doit donc disposer aujourd'hui de scénarios budgétaires alternatifs et de marges de précaution. Il faudra aussi regarder la qualité de l’ajustement : préserver le déficit en améliorant le recouvrement et l’efficacité des dépenses est souhaitable; l’obtenir par des reports de paiement ou la réduction d’investissements essentiels fragiliserait les exercices suivants. Le suivi doit également intégrer les risques des entreprises publiques et les garanties de l’État.
F. N. H. : Les 400 milliards de DH d’investissement garantissent-ils l’équité territoriale ?
S. A. : Le montant démontre un effort financier, mais il ne démontre pas, à lui seul, une répartition équitable. Les 400 milliards de DH correspondent à l’investissement global du secteur public prévu pour 2027.
Pour juger son équité, il faut examiner sa ventilation territoriale, son exécution et ses bénéficiaires effectifs. On peut dire aussi que l’équité ne consiste pas à attribuer la même somme à chaque région. Mais elle suppose de consacrer un effort proportionné aux déficits d’accès à l’eau, aux soins, à la formation, à la mobilité et à l’emploi.
Les territoires défavorisés ont aussi besoin d’un appui en ingénierie : sans projets préparés et d'équipes capables de les exécuter, une enveloppe peut rester sous-utilisée.
Je préconise donc une programmation combinant rattrapage des services essentiels et développement de capacités productives locales. Une route doit améliorer l’accès aux marchés; une zone d’activité doit accueillir des entreprises; un investissement industriel doit créer des débouchés pour les compétences et les fournisseurs du territoire.
Le programme prévoit des transferts aux régions d’au moins 12 milliards de DH dès 2027 et des contrats État-régions associés à des objectifs d’emploi, d’investissement et de réduction des disparités. C’est un levier utile à apprécier dans l’ensemble des financements pour éviter les doubles comptes.
Enfin, la bonne question est celle de la valeur retenue dans chaque territoire : emplois accessibles aux habitants, commandes aux entreprises locales et amélioration mesurable des services.





