Sebta: Cherchez l’erreur !
Depuis la crise migratoire qui a secoué Sebta fin juillet dernier, à Madrid chacun a sa vérité. Et, détail pratique, elle n’est pas forcément compatible avec celle du voisin.

Il y a eu des alertes. Enfin, non. Il n’y en avait pas. Enfin, si, il y en avait, mais elles n’alertaient pas vraiment. Le Maroc est soupçonné. Enfin, pas vraiment. Certains policiers marocains auraient facilité les passages. Mais aucun rapport ne prouverait que Rabat a organisé quoi que ce soit. Il y aurait eu planification. Mais personne ne sait exactement qui aurait planifié. Bienvenue dans la crise de Sebta, version espagnole.
Depuis les arrivées massives des 30 et 31 juillet, le feuilleton ressemble de moins en moins à une enquête et de plus en plus à une série où chaque épisode contredit le précédent.
Devant le Congrès, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez explique qu’aucune institution espagnole, européenne ou internationale n’a fourni «la moindre preuve solide» permettant d’affirmer que le Maroc aurait conçu ou exécuté l’opération.
De son côté, Fernando Grande-Marlaska, ministre de l’Intérieur, explique qu’aucun service de renseignement n’avait prévenu qu’un événement d’une telle ampleur allait se produire et assure toujours qu’il n’existe aucune preuve permettant d’identifier le Maroc comme commanditaire.
Puis arrive Margarita Robles, ministre de la Défense. Elle assure que le renseignement espagnol avait bien signalé, dès le 29 juillet, un appel à entrer à la nage à Sebta. La Délégation du gouvernement répond qu’elle n’a reçu aucune alerte permettant d’anticiper la catastrophe.
Et l’on découvre ensuite que le CENIF avait effectivement émis des alertes les 28 et 29 juillet, dont une évoquant un «risque extrême» d’entrées à la nage et d’un franchissement «coordonné» de la frontière. Résumons. Il n’y avait pas d’alerte. Finalement, oui, il y avait une alerte. Il y en avait même plusieurs. Mais les alertes n’avaient pas suffisamment alerté. À ce stade, ce n’est plus du renseignement. C’est de la cacophonie.
Arrive ensuite le fameux rapport de la Police nationale espagnole. Selon les premières révélations de presse, il démontrerait pratiquement que les forces marocaines ont planifié et facilité l’opération. Puis le Directeur général de la Police explique qu’«aucun rapport de police» n’attribue aux forces marocaines la planification ou l’exécution des événements. Voilà donc un document remarquable : il accuse suffisamment le Maroc pour faire la Une des journaux, mais pas suffisamment pour que le patron de la Police considère qu’il l’accuse.
Le rapport évoque pourtant la «permissivité» de certains agents marocains et même un «guidage actif». Mais il n’identifie ni commanditaire, ni chaîne de commandement, ni ordre provenant des autorités marocaines. Quelqu’un aurait donc organisé quelque chose. Mais on ne sait toujours pas qui a ordonné quoi à qui.
Enfin, Carlos Cuerpo, vice-président du gouvernement et ministre de l’Économie, recommande une «extrême prudence», pendant que la justice espagnole entre en scène en ouvrant une enquête et évoque une possible «guerre hybride».
Mais, dans tout ce capharnaüm, surgit une question embarrassante : si le Maroc avait réellement voulu utiliser les migrants comme arme contre l’Espagne, pourquoi a-t-il immédiatement coopéré avec Madrid pour les reprendre ?
Marlaska lui-même déclarait que la coopération marocaine avait permis de «renverser la situation en 24 heures». Sánchez a reconnu que cette coordination avait permis le retour de dizaines de milliers de personnes.
Voilà donc une hypothèse singulière : Rabat aurait organisé une opération de déstabilisation massive avant d’aider immédiatement l’Espagne à neutraliser sa propre opération. Même Machiavel aurait fini par perdre le fil.
Aujourd’hui, que la justice espagnole enquête est parfaitement normal. Mais depuis plus d’un mois, nos amis espagnols oscillent entre accusation et prudence, certitude et conditionnel, rapports policiers et démentis policiers, alertes inexistantes et alertes finalement reconnues.
Dans ce brouillard, une seule certitude semble résister aux déclarations contradictoires : à Madrid, on ne sait toujours pas exactement ce qui s’est passé à Sebta.
Fatima Ouriaghli





