Economie marocaine : «La richesse reste concentrée entre les mains d’un nombre trop restreint d’acteurs»
L’activité économique au Maroc devrait s’accélérer au second semestre 2026. Mais cette dynamique ne garantit pas une redistribution équitable des revenus. Les inégalités territoriales, la concentration de la richesse et les difficultés de création d’emplois restent autant de freins à un développement inclusif.

Finances News Hebdo : Le HCP prévoit une accélération de la croissance économique au second semestre 2026. Quels sont les principaux moteurs de cette dynamique et dans quelle mesure ces prévisions sont-elles solides ?
Khalid Doumou : Selon les prévisions du haut-commissariat au Plan (HCP), publiées dans sa note de conjoncture d’octobre 2026, la croissance de l’économie marocaine devrait atteindre 4,1% au troisième trimestre 2026, puis s’accélérer à 4,7% au quatrième trimestre, après une hausse de 4% enregistrée au deuxième trimestre. Cette croissance est essentiellement portée par la progression du PIB agricole, grâce à une bonne année agricole marquée par une pluviométrie record, avec une moyenne nationale de 136 mm en 2026 contre une norme habituelle de 71 mm, et une production céréalière de 93 millions de quintaux. Elle est également tirée par le secteur tertiaire, notamment le tourisme, l’hébergement et la restauration, le transport et la logistique, Casablanca Finance City, l’écosystème digital et l’offshoring. Ces activités ne servent malheureusement pas toujours en priorité les intérêts du consommateur marocain. Mais nous savons tous que le réchauffement climatique et ses conséquences météorologiques négatives, notamment le stress hydrique et les pluies diluviennes, sont devenus une réalité palpable et tangible à l’échelle mondiale.
Le HCP est reconnu pour la fiabilité de ses analyses prospectives à court terme. Il dispose de statisticiens et d’économètres prospectivistes chevronnés, ainsi que de données qualitatives et quantitatives suffisantes pour établir des projections économiques à un ou deux trimestres. Cela reste valable si l’on écarte la survenue de chocs externes inattendus «Black swans» et autres «Choke points», c’est-à-dire des facteurs exogènes pas toujours maîtrisables, susceptibles de pénaliser les prévisions de croissance sur plusieurs années.
Parmi ces facteurs, figurent l’évolution du coût d’achat des hydrocarbures et les pénuries, temporaires ou prolongées, de certaines matières premières stratégiques ou de certains intrants industriels importés, nécessaires à la production marocaine.
Au-delà d’un semestre, il faut s’en remettre à des analyses macroéconomiques et géopolitiques plus poussées, qui complètent le travail du HCP par les projections d’institutions comme Bank Al-Maghrib (BAM), l’Office des changes, le Conseil économique, social et environnemental (CESE), les cabinets de conseil internationaux, les institutions financières internationales, les think tanks marocains et les départements de recherche des grandes banques de financement et d’investissement, des banques d’affaires et des sociétés de capital-investissement et de gestion de fonds.
F. N. H. :Quels sont aujourd’hui les principaux facteurs qui freinent la transformation de la croissance en création de richesse ?
Kh. D. : Le principal facteur qui pénalise la redistribution de la croissance à l’échelle nationale est l’hyper concentration de la richesse entre les mains d’un nombre trop restreint d’acteurs privés et semipublics. Cette situation crée des monopoles et des oligopoles qui n’encouragent ni la libre concurrence ni l’équité sociale, territoriale, de genre et fiscale dans nos douze régions.
La concentration des pouvoirs administratifs et décisionnels à Rabat constitue un deuxième frein à un développement harmonieux et équilibré de nos régions.
Comme vous l’aurez constaté, durant la dernière mandature du gouvernement RNIste, de nombreuses affaires de conflits d’intérêts entre des sphères économiques et politiques trop interpénétrées ont éclaté dans les médias et nourri des débats houleux sous la coupole du Parlement.
Pour combattre efficacement ces conflits, les attributions du Conseil de la concurrence et des prix doivent être élargies, parallèlement au renforcement des pouvoirs juridictionnels de la Cour des comptes en matière de jugement et de sanction.
Les rapports de force politiques influencent la croissance sectorielle à travers l’approbation des Lois de Finances annuelles. Or, le progrès et le développement intègrent des critères économiques, sociaux, environnementaux et de gouvernance sur des horizons plus longs, au moyen de plans s’étalant sur 10 à 30 ans.
C’est le cas du nouveau modèle de développement 2021-2035, des stratégies nationales relatives à l’eau et à l’énergie, des programmes industriels à l’horizon 2030, de la stratégie «Digital Morocco 2030», des plans de développement ferroviaire et autoroutier, des projets de ports comme Nador West Med et Dakhla Atlantique, du contratprogramme de la RAM 2023-2037 et de la feuille de route du tourisme à l’horizon 2030, qui vise 26 millions de touristes.
Il est également important de suivre l’évolution des secteurs retenus dans le cadre du programme d’appui à l’investissement lancé par le Fonds Mohammed VI pour l’investissement, avec 19 milliards de dirhams injectés dans l’économie marocaine.
Il faut, en outre, garder à l’esprit l’importance de la mise en œuvre de la régionalisation avancée dans nos douze régions, en tenant compte des choix stratégiques adaptés aux avantages comparatifs de chacune. L’approche ascendante, ou «Bottom-up», est primordiale pour redessiner le visage de nos villes et de nos campagnes, en tenant compte des spécificités territoriales et des besoins de chaque communauté, de la commune au douar. Pour créer de nouvelles métropoles d’équilibre, en transformant des villes secondaires en pôles de première importance, la déconcentration et la décentralisation administratives doivent se concrétiser sur le terrain, à l’échelle territoriale.
F. N. H. : Le Maroc enregistre une croissance économique qui ne se traduit pas toujours par une amélioration ressentie des conditions de vie. Comment expliquer ce décalage entre les performances macroéconomiques et le pouvoir d’achat des ménages ?
Kh. D. : Pour transformer la croissance en richesses suffisantes et équitablement réparties, il faut que le capitalisme patrimonial marocain adoube le capitalisme entrepreneurial, à savoir TPE, PME, PMI et startup et accepte de ne plus s’étendre de manière toujours plus tentaculaire et hégémonique, en mettant la main sur plusieurs métiers à la fois et en phagocytant tout le foncier disponible. Le programme Cap Access du Fonds Mohammed VI pour l’investissement doit servir cet objectif.
Nous avons constaté, ces dernières années, une forte progression de la richesse privée des ultrariches. Ainsi, 432 capitalistes marocains posséderaient aujourd’hui plus de 30 millions de dollars, contre 305 en 2021. Quant aux millionnaires en dollars, ils seraient désormais 8.300. C’est positif si une partie de ces fortunes est réinjectée dans les circuits de production et de distribution domestiques.
Les 10 à 20% des ménages les plus aisés captent près de 50% des revenus globaux du pays, tandis que 80% de la population doivent se partager une portion congrue des fruits de la croissance.
Comme le rappellent les analyses du Policy Center for the New South et du Conseil économique, social et environnemental (CESE), la classe moyenne marocaine est très hétérogène. Elle ne constitue plus un ensemble homogène et bien défini comme par le passé, notamment parce que la sécurité de l’emploi à vie n’est plus garantie.
La frange inférieure de cette classe moyenne oscille ainsi en permanence aux frontières de la vulnérabilité économique. La crise de la Covid-19 a d’ailleurs illustré cette nouvelle réalité, marquée par la fragilité des chaînes logistiques. Le moindre choc sanitaire, la perte d’un emploi ou une hausse soudaine des prix alimentaires peuvent faire basculer ces ménages dans le déclassement social.
F. N. H. : Dans quelle mesure la faiblesse de la création d’emplois, les inquiétudes liées au chômage et les difficultés d’épargne des ménages risquent-elles de limiter la dynamique de la consommation intérieure ?
Kh. D. : Le piège de la pauvreté à l’échelle macroéconomique, souvent lié ou confondu avec le piège du revenu intermédiaire, désigne une situation dans laquelle un pays, après être sorti de la catégorie des nations les plus pauvres pour atteindre celle des pays à revenus intermédiaires inférieurs, comme le Maroc, l’Égypte ou l’Inde, voit sa dynamique de développement stagner ou s’inverser.
La pauvreté cesse alors de reculer et la croissance démographique dilue le revenu moyen par habitant créant une boucle de rétroaction négative dont il est très difficile de sortir.
Selon les dernières projections démographiques actualisées du HCP, la fin programmée du dividende démographique au Maroc, autrement dit la fermeture de sa «fenêtre d’opportunité», interviendrait à l’horizon 2038-2040.
Autant dire que le temps presse. Les quinze prochaines années, soit l’équivalent de trois mandatures législatives, seront cruciales pour le décollage économique du pays. Le Maroc est en train de contracter une dette démographique. La baisse rapide du taux de fécondité, passé sous le seuil de 2,1 enfants par femme à 1,97 selon les derniers indicateurs du HCP, combinée à l’approche de la fin du dividende démographique, rapproche l’échéance à laquelle le pays devra financer les besoins d’un nombre croissant de seniors avec une base d’actifs proportionnellement plus restreinte.
Pour transformer cette fenêtre démographique de quinze ans en dividende économique réel, il faut identifier quatre leviers majeurs, à savoir la création d’emplois productifs, avec une valeur ajoutée mesurable et des conditions d’exercice dignes, l’inclusion économique des femmes, l’investissement massif dans le capital humain et une gouvernance efficace.
F. N. H. : Quelles devraient être les priorités du nouveau gouvernement pour renforcer la dynamique économique et répondre aux principales attentes des ménages et des entreprises ? Kh. D. : Pour avoir un discours précis et concis, il faut bien séparer les deux notions de croissance et de développement, et ne plus continuer à les confondre à tout prix. Un pays peut connaître un essor économique important sur plusieurs années sans que celui-ci se répercute automatiquement, par effet de ruissellement ou de ricochet, sur toutes les couches et classes sociales. C’est désormais un constat avéré. Depuis 1990, seules 34 économies à revenu intermédiaire ont réussi à accéder au statut de pays à haut revenu, avec moins de 250 millions de personnes au total. Le Maroc se situe dans cette catégorie de marchés frontières qui cherchent à accéder au statut de pays émergent. Toutes les décisions politiques prises au plus haut niveau de l’État marocain traduisent la volonté de créer une croissance durable, en sécurisant des secteurs clés comme l’eau, la production d’énergie propre, le transport et la logistique.
Cette ambition doit également tenir compte des trois grandes transitions en cours, à savoir la transition écologique, portée notamment par les conférences des Nations unies sur le climat (COP), la transition numérique avec l’avènement de l’intelligence artificielle générale, ainsi que la transition démographique et sociétale, qui revêt une importance considérable pour réussir le défi de la construction de l’État social auquel aspirent encore tous les Marocains.





