BTP : Derrière le boom, la bataille de la trésorerie
Les grands chantiers offrent plusieurs années d’activité aux opérateurs du BTP, mais leur exécution réclame toujours plus de trésorerie. Entre matériaux plus chers, compétences disputées et règlements tardifs, les entreprises avancent les frais d’un boom dont elles ne maîtrisent pas toutes les conditions.

Avec 400 milliards de dirhams d’investissement public programmés en 2027 contre 380 milliards un an auparavant, les perspectives du secteur du BTP ont de quoi susciter l’enthousiasme. Stades, lignes ferroviaires, extensions aéroportuaires, barrages…les programmes se multiplient, avec des échéances qui imposent de mobiliser rapidement les équipes et les équipements. Toute cette enveloppe ne revient pas à la construction, mais elle donne la mesure de l’effort auquel le secteur doit participer.
Pour les entreprises attributaires, cette accélération se paie avant de rapporter. Il faut installer les chantiers, commander les matériaux et recruter sur la base d’offres parfois chiffrées plusieurs mois auparavant. Entre-temps, le carburant a augmenté, les conditions d’approvisionnement ont changé et certaines qualifications sont devenues plus difficiles à trouver. Les marges prévues à la signature se réduisent, tandis que les compensations éventuelles restent soumises aux clauses du marché et à leur application.
L’enquête du HCP portant sur le deuxième trimestre 2026 rend à cet effet compte de cette tension. Malgré une activité de construction en progression, 28% des dirigeants interrogés jugent leur trésorerie difficile. Les carnets sont, eux, considérés comme normaux à l’échelle du secteur. L’abondance des commandes chez les grandes entreprises ne doit donc pas faire oublier les contraintes du reste du tissu, notamment celles des structures qui disposent de peu de réserves pour préfinancer les travaux.
Le gasoil revient dans plusieurs factures
Le choc énergétique du printemps qui se prolonge jusqu’en autonome a frappé des entreprises dont plusieurs postes de dépenses s’étaient déjà renchéris. Selon le Conseil de la concurrence, les variations successives du gasoil à la pompe représentent une hausse cumulée de 4,18 DH par litre entre le 1er mars et le 16 mai 2026 (derniers chiffres en date). Le recul de 0,89 DH durant la première quinzaine de mai n’avait effacé qu’une partie des augmentations précédentes.
Sur les terrassements et les chantiers routiers, le carburant peut représenter plus du quart du coût de revient, selon des éléments recueillis auprès de la profession. À ce niveau d’exposition, les variations du gasoil peuvent compromettre la rentabilité prévue lors de la soumission. D’autant que leur effet dépasse la consommation des propres engins de l’entreprise, puisqu’il se retrouve dans l’acheminement des granulats, les rotations de camions et les prestations des sous-traitants.
Les remontées de certains opérateurs font également état de hausses supérieures à 45% pour le bitume et à 30% pour le fret maritime entre mars et avril 2026. Sur une période plus longue, depuis 2024, elles évaluent la progression du ciment à 18% et celle de l’acier à 8%. Ces estimations, établies sur des périodes distinctes, décrivent une accumulation de surcoûts que la détente ponctuelle (et partielle) de l’énergie ne suffit pas à effacer.
Une partie des achats a déjà été engagée aux nouvelles conditions. Pour préserver les délais, les entreprises peuvent aussi avoir accepté des transports plus coûteux ou constitué des stocks supplémentaires. Le reflux des prix bénéficie aux commandes suivantes, sans alléger les dépenses déjà supportées ni les financements mobilisés pour les couvrir.
À ces hausses s’ajoutent les difficultés d’approvisionnement. Selon les éléments recueillis auprès de la profession, les délais peuvent s’allonger de plus de trois mois supplémentaires pour certains matériels, équipements et matériaux importés. Pendant ce temps, les locations et les frais d’encadrement courent, tandis que les interventions doivent être reprogrammées. Sans aménagement du calendrier contractuel, l’entreprise peut même subir des pénalités pour un retard dont elle supporte déjà le coût.
Les chantiers recrutent dans le même vivier
La concentration des projets accentue parallèlement la concurrence pour les compétences. Conducteurs d’engins, chefs de chantier, techniciens et ouvriers spécialisés sont recherchés au même moment par plusieurs employeurs, parfois dans les mêmes régions. Leur disponibilité conditionne la capacité des entreprises à tenir les cadences annoncées.
Cette concurrence pèse sur les rémunérations et complique la fidélisation des équipes. Le départ d’un salarié expérimenté oblige à recruter, mais aussi à réorganiser le travail, avec un risque de ralentissement pendant la transition. Sur un chantier où les équipements et l’encadrement restent mobilisés, cette perte de rendement ajoute des dépenses à celles déjà provoquées par les matériaux et l’énergie.
La formation apporte encore une réponse trop lente, puisque selon les remontées professionnelles, «certains plans de formation groupée nécessitent plusieurs années avant leur mise en œuvre effective. Un tel délai s’accorde mal avec les besoins des entreprises, qui doivent pourvoir les postes au démarrage des travaux». Faute de voir arriver suffisamment de personnel qualifié, elles continuent de recruter dans un vivier étroit, alimentant la concurrence entre chantiers.
Les demandes portent donc sur l’accélération des procédures et sur une meilleure reconnaissance des compétences acquises sur le terrain. L’enjeu concerne aussi les sous-traitants, qui doivent conserver des équipes capables de suivre les exigences des grands projets, avec moins de latitude pour répondre à la hausse des rémunérations. Les tensions varient toutefois selon les métiers et les régions, sans permettre de dégager une progression salariale représentative de tout le secteur.
La révision des prix tarde à rattraper les dépenses
Face à ces surcoûts, les entreprises attendent beaucoup de la réforme de la révision des prix engagée depuis 2023. D’après les éléments recueillis auprès de la profession, “la définition des nouveaux indices a avancé, mais leur mise en service dépend encore du dispositif de collecte, de l’engagement des fournisseurs de référence et de la plateforme de traitement”.
Les marchés continuent donc de s’exécuter avec des mécanismes dont les professionnels contestent l’adéquation aux dépenses supportées.
Même lorsqu’une clause de révision existe, les postes retenus et leur pondération peuvent laisser une partie de la hausse à la charge de l’entreprise. Les retards de publication des barèmes prolongent aussi l’effort de financement : les achats sont réglés aux nouvelles conditions, tandis que leur compensation reste attendue. Une révision obtenue plusieurs mois après la dépense ne dispense pas d’avoir financé l’intervalle.
L’exposition est plus directe encore pour les marchés à prix fermes ou plafonnés signalés auprès de certains établissements et entreprises publics. La profession réclame «un dispositif exceptionnel couvrant les contrats en cours, parallèlement à la réforme durable du système». Elle propose également d’«étudier un allègement temporaire de la fiscalité du gasoil et un carburant professionnel réservé aux engins de chantier. Ces pistes restent, à ce stade, des demandes».
Les difficultés de trésorerie commencent cependant parfois avant même le calcul de la révision. Lorsque les attachements constatant les travaux réalisés tardent à être validés, l’établissement des décomptes et les encaissements prennent du retard. Les fournisseurs et les salariés ont pourtant été payés, ou doivent l’être, tandis que les garanties immobilisent d’autres ressources.
La profession propose notamment une validation des attachements sous quinze jours, avec acceptation tacite à l’expiration du délai. Cette demande répond à une situation coûteuse pour les entreprises, puisqu’elles ont engagé les dépenses correspondant aux travaux dont elles attendent encore la reconnaissance, puis le règlement. La restitution tardive des garanties prolonge cette immobilisation de fonds, au moment où d’autres marchés exigent de nouvelles avances.
Pour les structures dont les lignes bancaires sont déjà utilisées, ces décalages peuvent compromettre les achats et les recrutements du chantier suivant. À mesure que les programmes se superposent, les retards de paiement risquent ainsi de se transmettre d’une entreprise à l’autre, jusqu’à affecter l’exécution des travaux. Les donneurs d’ordre qui attendent des livraisons à date fixe ont donc aussi la responsabilité de faire parvenir les financements à ceux qui construisent.





