De nombreux modèles d'intelligence artificielle sont aujourd'hui accessibles, mais la plupart sont développés hors du continent africain, soulevant des interrogations quant aux biais qu'ils peuvent véhiculer, au risque d'occulter certaines réalités culturelles, sociales ou économiques propres à l'Afrique. Pour le Pr. Saida Belouali, spécialiste de l'éthique appliquée à l'IA, l'enjeu pour l'Afrique serait de construire un écosystème propre, capable de mettre l'IA au service des priorités du continent.
Propos recueillis par J. M.
Finances News Hebdo: Dans la course à l'IA, quelles devraient être les priorités pour les États africains pour développer leur souveraineté numérique ? Que recouvre exactement cette notion ?
Saida Belouali : La notion de «souveraineté numérique» est associée à la disponibilité des infrastructures technologiques, alors qu'elle relève d’une réalité plus complexe. Dans le cas des pays africains, la souveraineté ne devrait pas être uniquement renvoyée à la notion de contrôle, mais à celle de potentiel également. Les pays ne disposent pas de toutes les ressources pour développer seuls l’ensemble des briques de l'intelligence artificielle. Il devient judicieux de souligner que, dans ce contexte, la souveraineté numérique gagnerait à être redéfinie moins par rapport à une logique d'autonomie globale que par rapport à la capacité à maîtriser certaines briques du développement et usage de l'intelligence artificielle au profit des priorités locales et endogènes. La réduction des dépendances technologiques et la souveraineté s'apprécieraient notamment à la capacité des États à former, à produire de la recherche et à développer des solutions adaptées à leurs propres priorités économiques et sociales. L'enjeu consiste, par ailleurs, à réduire les dépendances critiques et à créer une souveraineté intelligente en combinant frugalité, éthique, sécurité et cas d'usages locaux. Opter pour des choix contextuels -sans un copier-coller littéral- et pour une IA locale, constitue une alternative pour une souveraineté adaptée. Un dernier point à soulever ici est, qu’en matière d’IA, il est important pour l’Afrique de ne pas se présenter en «ordre dispersé». Sur ce sujet, le destin souverain des Africains se profile collectif. Un groupement de pays créera les conditions de complémentarité des briques nécessaires à l’IA et permettra une mutualisation des avantages pour un potentiel destin technologique, sans aliénation numérique ou algorithmique.
F. N. H. : Les modèles d’IA étant principalement entraînés dans des régions en dehors du continent, quels sont les enjeux en termes de souveraineté culturelle africaine ?
Pr S. B. : Les grands modèles actuels sont alimentés par des volumes de données provenant majoritairement des régions les plus numérisées du monde. Pour l'Afrique, 20% de la population mondiale, cette réalité engendre un enjeu de souveraineté culturelle majeur. Cela peut conduire à une invisibilisation de ses langues, ses références culturelles, ses savoirs et ses réalités sociales et économiques et, à terme, à une réelle aliénation cognitive. Une réalité très probable parce que les données se transforment en de vrais instruments normatifs orientant les décisions et modelant les perceptions ainsi que des représentations du monde. Une réelle «mythopoésie algorithmique» est en marche et elle finira par reléguer certaines cultures, langues et réalités aux bords de l'histoire. Dès lors, les enjeux sont ceux de la capacité à valoriser ses propres données en renforçant la production de contenus numériques locaux, la numérisation des patrimoines, le développement de corpus linguistiques africains et l’ouverture de données publiques de qualité.
F. N. H. : Vous évoquez souvent le retard technologique de l’Afrique tout en soulignant sa capacité à adapter les usages de la technologie selon ses besoins. Quelle forme pourrait prendre cette adaptation dans le cas de l'IA ?
Pr S. B. : L’histoire récente du numérique montre que les trajectoires technologiques ne sont pas nécessairement linéaires. Il est donc possible d’opérer un raccourci technologique. Opter pour le contexte plutôt que la taille. Au lieu de vouloir reproduire les mégamodèles, nous pouvons aller directement à l'étape suivante : celle d'une IA frugale, contextuelle et ciblée, immédiatement adaptée à nos besoins. Le raccourci technologique est une rupture stratégique potentielle qui peut nous permettre d’accéder à un accélérateur d'autonomie cognitive et économique. L’Afrique a pu développer, par le passé, des formes originales d’innovation. Le paiement mobile constitue un exemple particulièrement édifiant. La question n’est donc pas seulement de combler un écart technologique infrastructurel ou autre. L’adaptation et la contextualisation s’expriment également dans la construction de choix de développement en harmonie avec les réalités économiques, sociales et environnementales du continent. Il s’agit d’opérer des choix de modèles d’IA agiles, spécialisés (dites verticales) et particulièrement adaptés aux contraintes de l’Afrique en matière de connectivité et d’énergie notamment. Adapter l’IA doit passer par un discernement réaliste qui s’exprime par la construction de sa propre trajectoire et non par un mimétisme passif. En reconnectant les stratégies africaines de l’IA aux réalités des pays et à leurs besoins comme à leurs capacités, nous éviterons probablement l’exclusion des nations africaines du concert mondial de l’IA.
F. N. H. : A l’exemple des géants américains de l'IA qui se sont tournés vers les marchés financiers pour accélérer leur croissance, comment les Etats africains peuvent financer aujourd'hui une IA souveraine ?
Pr S. B. : Les trajectoires des géants américains sont le résultat d'investissements continus dans la recherche scientifique, l'innovation et les infrastructures numériques. Il convient peut-être aussi d’opérer une distinction entre la financiarisation de l’innovation et la construction d’un écosystème technologique durable. Pour les pays africains, la question demeure celle de la consolidation des fondamentaux. Les différents indicateurs soulignent des besoins en matière d'infrastructures, de compétences à former, de production de recherche et de gouvernance des données, etc. Dans ce contexte, l'enjeu ne serait pas de copier des modèles de financement, mais de favoriser les conditions qui permettent à l'intelligence artificielle de contribuer aux priorités de développement. L'accélération de la croissance passera certainement par d’autres leviers pragmatiques s’inscrivant dans une architecture africaine propre : une mutualisation des fonds souverains ou des partenariats public-privé avec transfert de compétences par exemple. La question n'est probablement pas donc de savoir si l'Afrique doit emboîter le pas à certaines entreprises géantes. Elle consiste plus, à mon sens, à repérer, voire créer un modèle endogène - une voie singulière et spécifique - et à identifier les leviers permettant de mettre l'IA au service des attentes de l’Afrique.