À l’occasion du Morocco Gaming Expo 2026, Hans Saleh, Head of Garena pour le Moyen-Orient et l’Afrique, revient sur les transformations de l’écosystème gaming et les leviers qui pourraient permettre au Maroc de renforcer sa place dans l’industrie.
Propos recueillis par K.A
Finances News Hebdo : Le Maroc possède déjà une vraie culture gaming et une communauté très active depuis des années, notamment sur le mobile et l’esport. Qu’est-ce qui distingue aujourd’hui la scène marocaine par rapport à d’autres marchés de la région MENA ?
Hans Saleh : Je suis convaincu que chaque communauté gaming développe sa propre identité. Celle du Maroc se distingue toutefois par une intensité particulière. À chaque rencontre avec les joueurs sur le terrain, nous mesurons le niveau d’engagement, d’énergie et de passion qui anime cette communauté.
Nous l’avons observé de manière très concrète à travers le Free Fire Battle of Morocco, en 2024 puis en 2025. Lors de la dernière édition, près de 10 000 joueurs se sont inscrits aux phases de qualification, avec 192 équipes engagées dans plusieurs villes, notamment Agadir, Marrakech, Tanger et Casablanca. Ces chiffres montrent à quel point la compétition est prise au sérieux par les joueurs marocains.
La grande finale reste, pour moi, le moment le plus marquant. Près de 4 000 spectateurs étaient présents pour encourager leurs équipes. Chaque élimination, chaque action décisive et chaque victoire étaient accueillies avec une émotion sincère et une ferveur impressionnante.
Le début de l’événement a également été très fort. Tout le public s’est levé pour chanter l’hymne national. Joueurs, coachs, supporters, équipes d’organisation, tout le monde a vécu ce moment ensemble. C’était particulièrement émouvant. L’ambiance rappelait celle d’un grand rendez-vous de football.
C’est ce qui distingue, selon moi, la scène marocaine. Il ne s’agit pas seulement d’une grande communauté, mais d’une communauté portée par la passion, la fierté et un véritable esprit de compétition.
F.N.H : Aujourd’hui, le Maroc cherche de plus en plus à structurer une véritable industrie du gaming autour des événements, de l’esport, du contenu et des studios. Selon vous, quelles sont les prochaines étapes importantes pour faire grandir cet écosystème ?
H.S : Je pense que le Maroc a déjà franchi une étape essentielle, celle de la continuité. Le MGX en est aujourd’hui à sa troisième édition, et ce signal est important. Un écosystème gaming ne se construit pas autour d’un seul événement, ni sous l’impulsion d’un seul acteur. Il se consolide lorsque les parties prenantes s’engagent dans la durée, progressent ensemble et construisent, année après année, une relation de confiance avec la communauté.
C’est aussi ce qui explique l’engagement renouvelé de Garena au MGX. Nous avons participé à la première édition en 2024, à travers une intervention en panel pour partager notre expérience. En 2025, nous avons renforcé notre présence avec un stand dédié, des prises de parole et un tournoi esport communautaire. Cette année, nous revenons avec des démonstrations de jeux et des panels professionnels, car nous percevons un véritable potentiel au Maroc.
Le pays dispose déjà de nombreux atouts. Il compte des joueurs passionnés, des communautés compétitives, de jeunes talents, un soutien croissant des pouvoirs publics et un événement fédérateur comme le MGX, capable de rassembler les différentes composantes de l’écosystème. La prochaine étape consiste à transformer cette énergie en un vivier plus structuré. Cela suppose de renforcer l’écosystème à la base, d’offrir davantage d’opportunités aux joueurs et aux créateurs de contenu, d’accompagner les jeunes professionnels et de favoriser un dialogue plus constructif entre l’industrie, les pouvoirs publics, le monde de l’éducation, les familles et les communautés.
Ce dernier point me paraît essentiel. Une industrie du gaming saine ne peut pas se développer uniquement à travers des tournois ou des lancements de jeux. Elle doit aussi se construire sur la confiance. Cela implique d’ouvrir des discussions sur le bien-être des joueurs et sur la manière dont le gaming peut s’inscrire dans un mode de vie équilibré. Ces échanges doivent être portés par une ambition commune, celle de bâtir l’industrie de manière saine, durable et constructive pour l’ensemble de l’écosystème.
Pour des entreprises comme Garena, cela passe également par une présence locale forte. Depuis l’ouverture de notre bureau au Maroc en 2022, nous avons constitué une équipe marocaine solide, placée au cœur de nos opérations, tout en bénéficiant de l’accompagnement de mentors régionaux et de notre expérience de publication sur plusieurs marchés. Cette combinaison est importante, car les meilleures décisions naissent d’une compréhension fine du terrain, enrichie par une vision plus large de l’industrie.
F.N.H : Le mobile gaming domine désormais une grande partie du marché mondial. Est-ce que des pays comme le Maroc sont justement en train de redéfinir les codes de l’esport à travers le mobile plutôt que le PC traditionnel ?
H.S : Je viens d’une génération de l’esport où le PC occupait une place centrale. À cette époque, la pratique compétitive reposait souvent sur les cybercafés, les ordinateurs, les espaces physiques et toute une infrastructure dédiée. Cet écosystème a joué un rôle déterminant dans le développement de l’esport, mais il comportait aussi des barrières d’accès plus importantes.
Aujourd’hui, la dynamique a profondément changé. Les études récentes montrent que le gaming dans la région MENA est très largement porté par le mobile. Selon Niko Partners, environ 87 % des joueurs dans les marchés MENA-3 jouent principalement sur smartphone, et le Maroc s’inscrit pleinement dans cette tendance. Le support de jeu est désormais déjà entre les mains du joueur. Cela rend la compétition plus accessible, plus sociale et beaucoup plus facile à déployer à grande échelle. Pour nous, cette évolution rejoint une conviction forte, celle d’un esport ouvert au plus grand nombre.
Le Battle of Morocco en est une illustration très concrète. Lorsque près de 10 000 joueurs s’inscrivent, que des qualifications sont organisées dans plusieurs villes et que des milliers de fans se déplacent pour assister aux grandes finales, il devient évident que l’esport mobile n’est pas une simple déclinaison de l’esport sur PC. C’est un écosystème à part entière, avec ses propres codes, son rythme, ses formats et sa dynamique communautaire.
Oui, je pense donc que le Maroc s’inscrit dans un mouvement plus large. Le mobile ne rend pas seulement l’esport plus accessible. Il le rend aussi plus immédiat, plus communautaire et plus proche des usages quotidiens du divertissement.
F.N.H : Le Morocco Gaming Expo prend une autre dimension cette année, avec des conférences internationales, des tournois esport, des studios, des investisseurs et même des acteurs mondiaux comme Garena. Quand vous regardez cette édition 2026, est-ce que vous avez le sentiment que le Maroc est en train de devenir un vrai point stratégique du gaming dans la région MENA et en Afrique ?
H.S : Je pense d’abord qu’il faut souligner la continuité du MGX. Réunir, pour la troisième année consécutive, les pouvoirs publics, les organisateurs, les studios, les investisseurs, les éditeurs, les joueurs et les communautés est un signal fort. Cela montre que l’écosystème se construit avec sérieux et dans la durée.
Pour Garena, cette continuité compte beaucoup. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous revenons chaque année. Nous avons pris part à la première édition en 2024, renforcé notre présence en 2025, puis renouvelé notre engagement cette année. Nous considérons le MGX comme une plateforme importante pour accompagner le développement de l’écosystème gaming marocain dans les prochaines années.
Cela dit, devenir un hub ne se décrète pas. Ce n’est pas une position qu’une entreprise peut attribuer à un pays. C’est une ambition qui se construit progressivement, à travers des efforts constants, une vision partagée et un engagement collectif. Ce que je peux dire, c’est que les conditions sont clairement réunies au Maroc. Le pays dispose d’une communauté passionnée, d’une jeunesse fortement engagée, d’un intérêt croissant des pouvoirs publics, d’événements structurants et d’une attention de plus en plus marquée de la part des acteurs internationaux.
C’est aussi pour cette raison que nous avons choisi d’opérer localement au Maroc. Nous croyons au potentiel de long terme du pays et nous souhaitons continuer à travailler étroitement avec les talents, les partenaires et les communautés locales.
Oui, nous pensons que le Maroc avance dans la bonne direction. L’enjeu, désormais, est de maintenir cette dynamique, grâce à une collaboration continue et à un engagement inscrit dans la durée.
F.N.H : Enfin, quand vous regardez l’évolution actuelle du gaming dans la région, est-ce que vous considérez aujourd’hui le Maroc comme un simple marché important, ou comme un futur acteur régional capable d’influencer l’industrie gaming en Afrique et dans le monde arabe ?
H.S : Je dirais les deux. Mais réduire le Maroc à un simple « marché » serait passer à côté de la dynamique plus profonde qui est en train de se construire. Pour nous, le Maroc est déjà une communauté avec laquelle nous échangeons, dont nous apprenons et autour de laquelle nous développons notre présence.
Lorsque l’on regarde les pays où l’industrie du gaming est aujourd’hui arrivée à maturité, on voit qu’ils ne sont pas devenus influents du jour au lendemain. La Chine en est un bon exemple. Au début des années 2000, beaucoup des jeux les plus populaires sur son marché provenaient du Japon, de Corée, d’Europe ou des États-Unis. Puis, progressivement, avec le développement des talents locaux, des plateformes, des éditeurs et d’une meilleure compréhension des attentes des joueurs, la Chine a fait émerger ses propres grands titres et certaines des plus grandes entreprises de gaming au monde.
L’enseignement est clair. Les usages locaux comptent. Chaque marché a ses propres références, ses formats, ses habitudes de jeu, ses récits et ses comportements communautaires. Et ce sont souvent les acteurs locaux qui sont les mieux placés pour les comprendre en profondeur.
C’est ce qui rend le potentiel du Maroc particulièrement intéressant. Le pays dispose déjà de joueurs passionnés, de communautés esport engagées, de créateurs de contenu actifs et d’un public jeune, digitalisé, capable de faire le lien entre la culture locale et les grandes tendances mondiales du gaming. Avec une stratégie de long terme et un engagement continu des différents acteurs, le Maroc est bien positionné pour devenir une voix influente dans l’industrie régionale du gaming, en Afrique comme dans le monde arabe.
F.N.H: On voit que les communautés gaming marocaines sont très engagées, notamment autour du streaming, des compétitions et des réseaux sociaux. À quel point cette force communautaire compte aujourd’hui dans la stratégie d’un acteur comme Garena ?
H.S : La communauté n’est pas simplement un volet de la stratégie de Garena. Elle constitue la base même de notre manière d’opérer. Nous avons toujours développé nos jeux autour d’une conviction forte, à savoir que les expériences les plus intéressantes naissent dans l’espace qui relie le joueur aux personnes avec lesquelles il partage le jeu, ses amis, son équipe, les streamers qu’il suit ou encore la communauté à laquelle il appartient.
Le Maroc est particulièrement fort sur ce plan. La culture du streaming y est active, les compétitions attirent de véritables audiences et les conversations autour du gaming sur les réseaux sociaux sont très dynamiques.
C’est un point essentiel, car une stratégie de publication à long terme ne peut pas se construire uniquement à travers des campagnes. Elle doit reposer sur une relation de confiance avec la communauté. Certaines de nos initiatives les plus significatives dans la région sont nées de l’écoute des attentes et des centres d’intérêt des joueurs. Des campagnes comme Eid Royale ou Ramadan Treasure au Maroc ont montré que le jeu pouvait devenir plus qu’un simple divertissement. Elles ont créé des moments permettant aux joueurs de se retrouver autour de valeurs comme la générosité, la famille et le partage.
Cette année, au MGX, nous organisons également une initiative simple de reconnaissance académique. Les étudiants éligibles qui souhaitent présenter volontairement une preuve de bons résultats scolaires peuvent recevoir une récompense dans le jeu. Il ne s’agit pas d’une grande campagne, mais d’un geste communautaire porteur d’un message clair, celui d’une complémentarité entre gaming et éducation.
C’est très important pour nous. Nous voulons accompagner les communautés non seulement en tant que joueurs, mais aussi en tant que jeunes ayant une famille, des études, des ambitions et des responsabilités au-delà du jeu. Cela reflète notre conviction profonde, selon laquelle le gaming et l’éducation doivent avancer ensemble.