Dashy : «Le commerce a déjà investi WhatsApp, le prochain enjeu est d’y faire entrer le paiement»

Dashy : «Le commerce a déjà investi WhatsApp, le prochain enjeu est d’y faire entrer le paiement»

Au Maroc, WhatsApp est devenu bien plus qu’un outil de messagerie. Pour de nombreux commerçants, la conversation est déjà un point de vente. Mais le parcours s’interrompt encore souvent au moment du paiement. L’ANRT estime que plus de huit acheteurs en ligne sur dix déclarent encore payer à la livraison. C’est sur cette étape que Dashy entend agir, en permettant au client de régler son achat sans quitter la conversation. Entretien avec Imad Moujahid, fondateur et CEO de Dashy.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Quel besoin avez-vous voulu résoudre en lançant Dashy et quelle est aujourd'hui sa proposition de valeur ?

Imad Moujahid : Le point de départ est une scène que tout le monde connaît. Une cliente fidèle écrit sur WhatsApp à sa boutique de cosmétiques pour commander ses produits habituels. Tout se passe dans la conversation, jusqu'au paiement. Là, elle a deux options. Soit elle paie à la livraison, et le livreur n'a souvent pas de monnaie à rendre. Soit la boutique lui envoie son RIB : elle fait un virement, envoie une capture d'écran, et la gérante vérifie que l'argent est arrivé. Dans les deux cas, c'est une friction, pour la cliente comme pour le commerçant. Le même scénario se retrouve dans le retail, l'ecommerce, la restauration et bien d'autres secteurs. Nous avons observé ce rituel des centaines de fois. La commande est déjà dans WhatsApp, mais le paiement n'y est pas. Les chiffres confirment cette intuition. Selon l'ANRT, plus de huit acheteurs en ligne sur dix déclarent encore payer à la livraison. Pourtant, Bank Al-Maghrib relève une progression d'environ 20% des paiements par carte en e-commerce en 2024. Le client est prêt, c'est l'outil qui manquait au commerçant. Dashy permet aux commerçants de se faire payer directement dans la conversation WhatsApp, en quelques clics, sans que le client ait à quitter l'échange. Le commerçant est encaissé avant de préparer la commande. Il peut lancer une promotion ou une vente flash auprès de ses clients fidèles et encaisser immédiatement. Surtout, il garde la relation avec sa clientèle, sans intermédiaire. Nous ciblons en priorité deux familles de commerces. D'abord, le retail et l'e-commerce qui ont une clientèle récurrente. Ensuite, l'hospitalité (riads, maisons d'hôtes, hôtels), où WhatsApp est devenu un véritable outil de réservation, avec une expérience conversationnelle. Pour les uns comme pour les autres, WhatsApp est souvent déjà le premier canal de vente, bien avant leur site Internet.

 

F.N.H. : Quel regard portez-vous sur votre parcours entrepreneurial et sur les principales difficultés rencontrées lors du développement de Dashy ?

I. M. : Avec le recul, je dirais que la difficulté principale n'a pas été technologique. Elle a été culturelle. Au début, nous entendions les mêmes objections : «mes clients paient en cash», «ils ne cliqueront jamais sur un lien de paiement». Ce sont des craintes légitimes. On n'y répond pas avec une présentation, on y répond sur le terrain, commerçant par commerçant, en montrant que ses propres clients paient quand l'expérience est simple. La deuxième difficulté est propre au paiement, il s’agit de la confiance. Dans ce métier, on ne peut pas se permettre l'approximation. Il faut un cadre réglementaire, des partenaires solides et une sécurité irréprochable. J'ai aussi appris l'importance de la priorisation. Dans la fintech, la tentation est grande de vouloir tout faire à la fois  : paiement, financement, logistique, marketing. Nous avons fait le choix inverse. Un problème précis, bien résolu, pour un type de commerçant précis. Cela demande de la patience, mais c'est ce qui construit une base solide. Aujourd'hui, une centaine de commerçants nous font confiance et ce n'est qu'un début.

 

F.N.H. : Comment qualifiezvous aujourd'hui l'écosystème marocain de la fintech et du paiement digital ? Quelles opportunités offre-til aux startups ?

I. M. : C'est un écosystème en pleine maturation. Le cadre réglementaire s'est considérablement structuré sous l'impulsion de Bank Al-Maghrib, et autres régulateurs. L'inclusion financière est devenue une priorité nationale, et la stratégie «Maroc Digital 2030» fixe un cap en matière de transformation numérique. On voit aussi émerger des programmes d'accompagnement et des fonds dédiés aux startups, ce qui n'était pas le cas il y a encore quelques années. Le marché marocain présente un paradoxe intéressant. Le cash reste dominant, mais les usages digitaux sont déjà là. Le smartphone est omniprésent, la messagerie fait partie du quotidien, et les Marocains achètent de plus en plus en ligne. Pour une startup, l'opportunité est donc moins de créer de nouveaux comportements que de digitaliser ceux qui existent déjà. C'est exactement notre approche : nous ne demandons pas au commerçant de changer sa façon de vendre, nous équipons la façon dont il vend déjà. Les TPE et PME, qui forment l'essentiel du tissu économique, restent largement sous-équipées en outils simples et abordables. Beaucoup de solutions existantes ont été pensées pour de grandes enseignes ou importées sans adaptation. Il y a une vraie place pour des outils conçus pour le commerçant marocain, dans sa langue, avec ses réflexes et à son échelle. Les grands rendez-vous qui attendent le Royaume, dont la Coupe du monde 2030, vont par ailleurs accélérer l'exigence de paiements simples et fiables, y compris chez les petits commerces.

 

F.N.H. : Quel rôle le financement joue-t-il dans le développement de Dashy et dans son passage à l'échelle ? Quels leviers de financement privilégiez-vous pour accompagner cette croissance ?

I. M. : Le financement est un accélérateur, pas une fin en soi. Jusqu'ici, nous avons construit Dashy de manière frugale. Nos ressources proviennent en grande partie de nos fonds propres. Cette contrainte a été une chance, elle nous a obligés à vérifier très tôt que des commerçants étaient prêts à payer pour notre service, et à ne dépenser que là où cela crée de la valeur. Aujourd'hui, nous arrivons à une étape où la demande dépasse notre capacité à accompagner les commerçants. Nous préparons donc une levée de fonds. Elle doit nous permettre de renforcer l'équipe, notamment sur les volets commercial, accompagnement client et produit, et d'accélérer l'acquisition de commerçants au Maroc. Nous sommes attentifs au choix de nos partenaires financiers. Nous privilégions des investisseurs qui apportent plus que du capital, à savoir une connaissance du marché, un réseau, une exigence de gouvernance et une vision de long terme. Les programmes publics de soutien à l'innovation et les dispositifs d'accompagnement des startups font également partie de nos leviers. Ils jouent un rôle précieux à ce stade, en complément des fonds privés.

 

F.N.H. : Quels partenariats sont nécessaires pour accélérer le développement d'une fintech comme Dashy et renforcer son accès au marché ?

I. M. : Dans le paiement, on ne construit rien seul. Dashy opère en tant que prestataire de services de paiement, en partenariat avec Al Barid Cash, établissement de paiement, qui assure l'acquisition et l'autorisation des transactions. Ce partenariat est fondamental. Il garantit aux commerçants comme à leurs clients que chaque paiement est traité dans un cadre sécurisé et conforme à la réglementation. Le deuxième cercle de partenariats concerne les acteurs qui touchent déjà nos commerçants au quotidien, notamment, les banques, associations professionnelles, sociétés de livraison, éditeurs de logiciels de caisse ou de gestion. Ces alliances nous permettent d'aller plus vite et de nous intégrer dans les outils que le commerçant utilise déjà, plutôt que de lui ajouter une application de plus. L'écosystème d'accompagnement, qu'il s'agisse de programmes d'accélération ou de mentors, joue un rôle important sur des sujets comme la structuration, la gouvernance ou la préparation à la croissance. Nous en avons beaucoup bénéficié et nous comptons continuer à nous appuyer dessus.

 

F.N.H. : Quelle place l'IA et l'automatisation occupentelles dans votre stratégie et dans l'évolution de votre solution ?

I. M. : Une place fondamentale, mais toujours au service d'un objectif concret, celui de faire gagner du temps au commerçant et l'aider à vendre plus. Un commerçant qui vend sur WhatsApp passe une grande partie de sa journée à répondre aux mêmes questions, à confirmer des commandes, à envoyer des prix, à relancer des clients qui n'ont pas finalisé leur achat. Ce sont des heures qu'il ne consacre ni à son produit ni à ses clients. L'automatisation nous permet déjà de prendre en charge une partie de ces tâches, à savoir l'envoi du lien de paiement, les confirmations, les relances ou encore les campagnes ciblées vers les clients fidèles. L'IA nous permet d'aller plus loin, avec des réponses automatiques aux questions courantes, une prise de commande assistée dans la conversation ou des recommandations de promotions fondées sur l'historique d'achat de chaque client. Nous restons pragmatiques. L'IA ne doit pas être un argument marketing, elle doit être invisible pour le commerçant. Ce qui compte, c'est le résultat, plus de ventes, moins de temps perdu et une relation client qui reste humaine.

 

F.N.H. : Quelles sont vos ambitions pour Dashy et quelles seront vos prochaines priorités de développement ?

I. M. : Nous voulons que Dashy soit l'outil de référence des commerçants marocains qui vendent par messagerie. Celui qu'ils ouvrent le matin pour suivre leurs commandes, leurs paiements et leurs clients. À court terme, nos priorités sont évidentes. La première est d'accompagner davantage de commerçants au Maroc, dans le retail comme dans l'hospitalité, en gardant un haut niveau de service. La deuxième est de continuer à simplifier l'expérience de paiement pour le client final, en élargissant les moyens de paiement acceptés. La troisième est d'enrichir la solution avec des outils qui aident le commerçant à mieux connaître ses clients et à leur vendre davantage. Tout cela passe aussi par l'équipe, à savoir recruter des profils engagés, qui comprennent le terrain et partagent notre exigence de qualité, est pour nous une priorité aussi importante que le produit. L'horizon 2030 est aussi une opportunité. L'afflux de visiteurs attendu va accroître la demande de paiements simples et sécurisés. Offrir à ces voyageurs une expérience de réservation et de paiement entièrement conversationnelle, c'est ce qui nous anime. À plus long terme, la région MENA partage les mêmes usages et les mêmes défis. Le Maroc est notre point de départ. L'objectif est d'y bâtir un modèle capable de s'exporter dans la région.

 

 

 

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