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Afrique: comment les banques marocaines profitent du désengagement français

Afrique: comment les banques marocaines profitent du désengagement français

Longtemps dominé par les mastodontes français, le marché bancaire africain voit aujourd'hui une montée en puissance des banques marocaines, qui tirent profit du retrait progressif des acteurs hexagonaux. Explications.

Y. Seddik

En Afrique, le vent tourne pour les banques françaises. Autrefois leaders incontestés du marché bancaire africain, elles se retirent progressivement pour laisser la place à des acteurs locaux et panafricains plus agiles et mieux adaptés aux réalités du terrain. Après la crise financière de 2008, Crédit Agricole a été le premier établissement français à se désengager de ses filiales en Afrique de l'Ouest. En 2018, le groupe mutualiste BPCE (Banque Populaire, Caisse d'Épargne, Natixis) a suivi en cédant la majorité de ses banques africaines.

BNP Paribas a également adopté une stratégie similaire en se séparant de plusieurs de ses participations sur le continent, notamment au Gabon, au Mali et aux Comores. Les chiffres sont parlants : la part de marché des banques françaises en Afrique de l'Ouest a fondu de moitié en 15 ans, passant de 27% en 2007 à 11,6% en 2022. Cette tendance est loin de s'inverser, avec des cessions récentes de la part de la Société Générale au Congo, en Guinée Équatoriale, en Mauritanie et au Tchad, annoncées en juin dernier. Plusieurs facteurs expliquent en effet cette réduction de voilure.

Tout d'abord, la crise financière de 2008 a mis fin à une expansion tous azimuts, poussant les groupes à se recentrer sur leurs marchés domestiques face à des pressions réglementaires de plus en plus accrues. Ensuite, la faible rentabilité de certaines filiales africaines a également pesé, tout comme la concurrence des banques panafricaines et l'émergence de nouveaux acteurs, notamment marocains, chinois et turcs. L'environnement géopolitique en Afrique n'est pas non plus étranger à ce désengagement. Les tensions politiques et sociales dans certains pays ont incité les banques françaises à adopter une approche plus prudente. Enfin, ce retrait des institutions françaises va de pair avec la perte d'influence croissante de la France en Afrique. Mais là où certains voient des défis, d'autres voient des opportunités.

Les banques marocaines ont rapidement identifié le vide (lucratif) laissé par le désengagement des banques françaises et ont intensifié leurs efforts pour étendre leur présence en Afrique. Ces derniers ne cessent de gagner du terrain sur ce marché. Attijariwafa bank, Bank of Africa et la BCP contrôlent désormais près de 22% du marché de l'UEMOA, soit plus du double de leur part de marché en 2007. En Afrique, les groupes bancaires marocains sont présents à travers 45 filiales et 4 succursales réparties au niveau de 10 pays en Afrique de l’Ouest (dont 8 dans la zone UEMOA), 6 pays en Afrique centrale, 6 en Afrique de l’Est, 3 en Afrique du Nord et 2 pays en Afrique australe, selon le rapport sur la supervision bancaire de Bank Al-Maghrib.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes

Les chiffres du rapport de la commission bancaire de l'UEMOA pour l’année 2022 sont sans équivoque : les banques marocaines dominent désormais le marché bancaire ouest-africain. Plus en détail, le rapport indique que sur les 25 principaux établissements bancaires présents dans la région de l'UEMOA, 20,2% de la part de marché, 22% des dépôts, 21% des crédits octroyés à la clientèle et 24,6% du résultat net global sont concentrés entre les mains des acteurs marocains. Ils représentent également 27,3% des implantations, 22,9% des GAB, 28,1% des comptes bancaires et 22,7% des effectifs, démontrant ainsi leur influence grandissante dans la région. Il faut dire que l'un des principaux atouts des banques marocaines est leur proximité géographique et culturelle avec l'Afrique.

Cette proximité facilite la compréhension des marchés locaux, ainsi que l'établissement de relations commerciales solides avec les entreprises et les gouvernements africains. En outre, celles-ci bénéficient d'une solide réputation en matière de gestion des risques et de conformité réglementaire, qui est crucial dans un environnement financier de plus en plus complexe et réglementé. Leur expertise dans la gestion des flux financiers internationaux et dans la fourniture de services bancaires adaptés aux besoins locaux constitue également un avantage concurrentiel de taille. A cela, s'ajoute une autre opportunité unique au marché africain  : la faible pénétration bancaire du continent, avec un taux de bancarisation d'à peine plus de 15%. Là aussi, les banques marocaines ont capitalisé sur leur expérience sur le marché national, où le taux de bancarisation avoisine les 53% en 2022.

La recette fonctionne

La stratégie expansionniste de ces mastodontes porte bien ses fruits. Leurs filiales africaines contribuent de manière significative aux bénéfices nets, avec près de 27% pour la Banque Populaire, 38,9% pour Attijariwafa bank et 46% pour Bank of Africa en 2022. En somme, les profits réalisés en dehors du Maroc par les trois groupes bancaires, ont observé une amélioration significative de 37,4% à 4,5 milliards de DH à fin 2022. Leur contribution au RNPG s’est aussi renforcée de 4 points à 41%, selon le dernier rapport sur la supervision bancaire de BAM.

À fin 2022, le total-actif des filiales implantées à l’étranger des 3 groupes bancaires marocains transfrontaliers a observé une progression de 12,7% à 407,9 milliards de dirhams, contribuant en moyenne à hauteur de 27% au total-bilan consolidé de ces groupes, soit un point de plus par rapport à fin 2021. L’activité opérée à l’étranger a généré un PNB en hausse de 14,1% à 24,1 milliards de dirhams, contribuant à 39% du PNB des 3 groupes bancaires concernés. L’activité d’octroi de crédits a progressé de 14,5% à 205,7 milliards de dirhams, après 2,4% une année plus tôt. Sa part dans le portefeuille global d’activités s’est renforcée de 2 points à 24%.

De même, les dépôts collectés par les filiales transfrontalières se sont chiffrés à 293,7 milliards, en hausse de 14%, après 7,6% une année auparavant. Leur part s’est consolidée de 2 points à 29% du total des dépôts de ces 3 groupes bancaires. Ces chiffres illustrent parfaitement la manière dont les banques marocaines tirent parti de leur expansion africaine pour générer une croissance substantielle de leurs profits et de leurs opérations. Les filiales africaines constituent désormais un pilier essentiel des résultats nets des groupes bancaires, avec une part croissante dans le total du bilan et du produit net bancaire.

Au final, le retrait des banques françaises en Afrique sonne le glas d'une époque et annonce une nouvelle, où les banques marocaines s'affirment comme les nouveaux maîtres du jeu. Mues par une profonde connaissance des marchés locaux et une agilité face aux défis du continent, ces institutions semblent bien placées pour accompagner la croissance économique de l’Afrique pour les années à venir. 

 

 

 

 

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