Vie quotidienne des ménages : pourquoi les familles ressentent-elles si peu les effets de la croissance économique ?

Vie quotidienne des ménages : pourquoi les familles ressentent-elles si peu les effets de la croissance économique ?

Une grande partie des familles marocaines estime que la dynamique de croissance ne se traduit pas concrètement dans leur vie quotidienne. Une note d’information publiée par le Centre Omega des recherches économiques et géostratégiques met en lumière les principaux facteurs à l’origine de ce décalage.

 

Par C. Jaidani

En croisant les comptes régionaux de 2024 avec les résultats de l’enquête de conjoncture du HCP auprès des ménages du deuxième trimestre 2026, une réalité plus complexe apparaît que celle d’une simple croissance économique accompagnée d’un recul de la confiance des ménages. Le Maroc produit davantage de richesse, mais sa transmission vers la sécurité économique des ménages demeure inégale sur les plans sectoriel, territorial et social. A cet effet, le Centre Omega des recherches économiques et géostratégiques a publié une note d’information intitulée : «Pourquoi la dynamique des indicateurs économiques ne se reflète-t-elle pas au même rythme dans la vie quotidienne des ménages ?» Le document souligne que malgré la progression du PIB et les fortes performances enregistrées dans plusieurs régions, les ménages continuent de ressentir une dégradation de leur niveau de vie, une faible capacité d’épargne et des difficultés à acquérir des biens durables. Autrement dit, le problème réside principalement dans la répartition géographique, la composition sectorielle, les mécanismes de redistribution et la capacité à se transformer en revenus stables pour les familles. «On peut affirmer que l’économie marocaine a enregistré en 2024 une croissance réelle de 4,4%, le PIB à prix courants atteignant environ 1.614,6 milliards de dirhams. Toutefois, cette croissance s’est caractérisée par de fortes disparités régionales liées à la structure des activités, au degré de diversification économique et à la capacité de chaque région à contribuer à l’économie nationale. 8 régions ont ainsi dépassé la moyenne nationale, en tête desquelles Laâyoune-Sakia El Hamra avec 7,6% et Dakhla-Oued Eddahab avec 7%, tandis que Fès-Meknès est restée à 1,6% et Béni MellalKhénifra à 2,1%», souligne Sami Amine, membre du Centre Omega et expert en planification stratégique et conduite du changement. La note précise également que toute croissance régionale n’est pas équivalente en termes de qualité ou de durabilité. Une croissance tirée par le bâtiment et les travaux publics peut être élevée, mais rester conjoncturelle si elle ne débouche pas sur un système productif durable. De même, une croissance portée par la pêche ou l’agriculture demeure fortement dépendante des conditions climatiques et des marchés internationaux. À l’inverse, une croissance fondée sur une industrie diversifiée et des services à forte valeur ajoutée est davantage susceptible de créer des emplois stables, d’améliorer la productivité et de développer un tissu économique durable. «Il convient donc de distinguer entre la vitesse de la croissance, sa qualité et sa capacité à créer de l’emploi, à se diffuser sur l’ensemble du territoire et à se convertir en revenus, en consommation et en épargne pour les ménages», explique-t-il. Il ajoute que «la croissance d’une grande région affichant un taux moyen peut générer une valeur absolue supérieure à celle d’une petite région enregistrant un taux plus élevé. Ainsi, la croissance de Casablanca-Settat, établie à 4,3%, produit un impact économique supérieur à celle d’une région du Sud affichant 7%. Mais cette concentration crée une vulnérabilité structurelle. Ainsi, l’économie nationale devient fortement dépendante d’un nombre limité de pôles. Tout choc affectant l’industrie de Casablanca, les services de l’axe Rabat-Kénitra ou la logistique de Tanger se répercute rapidement sur l’ensemble de la croissance nationale». La note indique également que le secteur tertiaire représente 52,9% du PIB national, contre 25,6% pour le secteur secondaire et 10,7% pour les activités primaires, les impôts nets sur les produits représentant les 10,8% restants. «La progression de la part des services ne signifie pas automatiquement une transition vers une économie de la connaissance. Il existe une différence fondamentale entre les services à forte productivité, comme la finance, le numérique, l’ingénierie ou la recherche-développement, les services à faible productivité, tels que le petit commerce et les activités informelles, et les services non marchands comme l’administration, l’éducation ou la santé publique. Le véritable défi consiste donc moins à accroître la part des services qu’à en améliorer le contenu technologique et la productivité», affirme-t-il. Selon la même note, le PIB national par habitant a atteint environ

43.891 dirhams en 2024. Cinq régions dépassent cette moyenne, en tête desquelles Dakhla-Oued Eddahab avec 92.904 dirhams et Laâyoune-Sakia El Hamra avec 73.718 dirhams, tandis que les autres régions affichent des niveaux compris entre 28.692 dirhams à Marrakech-Safi et 42.761 dirhams à Tanger-Tétouan-Al Hoceïma. «Il faut toutefois éviter d’interpréter ces chiffres comme un revenu réellement perçu par les habitants. Le PIB par habitant mesure la valeur de la production rapportée à la population. Il peut être élevé en raison d’activités fortement capitalistiques, de la présence de grandes entreprises, de l’exploitation des ressources naturelles ou d’activités exportatrices dont les profits ne restent pas intégralement dans la région. Une région peut ainsi afficher un PIB par habitant élevé sans que ses ménages bénéficient d’un niveau de vie comparable. Cela explique en partie le paradoxe entre l’amélioration des indicateurs économiques et la dégradation des indicateurs de confiance et d’épargne», souligne Sami Amine. La note du centre Omega révèle également que la comparaison entre le PIB régional par habitant et la consommation finale individuelle met en évidence un important décalage dans les régions du Sud. À Dakhla, le PIB par habitant atteint 92.904 dirhams, contre une consommation individuelle de seulement 34.515 dirhams. À Laâyoune, la production par habitant s’élève à 73.718 dirhams, alors que la consommation ne dépasse pas 25.696 dirhams. Une part importante de la valeur ajoutée est captée par les bénéfices des entreprises, les activités exportatrices ou les investissements, sans alimenter directement le revenu des ménages.

 

Les contradictions qui expliquent le décalage entre croissance et niveau de vie

Selon Sami Amine, le faible impact ressenti de la croissance sur le quotidien des ménages s’explique par sept contradictions majeures. • Le PIB ne correspond pas au revenu disponible des ménages : une partie de la richesse est absorbée par les profits, les impôts, l’amortissement du capital ou les transferts entre régions. • Une croissance de plus en plus capitalistique : l’investissement progresse mais ne génère pas suffisamment d’emplois. • L’effet de l’inflation : le PIB à prix courants a augmenté de 8,7%, contre une croissance réelle de 4,4%, ce qui réduit les gains perçus par les ménages. • Des dépenses en hausse qui ne traduisent pas forcément une consommation plus élevée, mais reflètent souvent l’augmentation des prix. • Les moyennes régionales masquent d’importantes disparités entre catégories sociales, entre villes et campagnes, ainsi qu’entre centres et périphéries. • Le coût du logement, du transport et des services progresse dans les grandes agglomérations à mesure que les revenus augmentent. • L’épuisement de l’épargne et le recours à l’endettement permettent temporairement de maintenir le niveau de consommation, mais fragilisent durablement la sécurité financière des ménages.



 

 

 

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