Réforme du système de santé: «Il faut oublier la santé gratuite pour tout le monde sans aucune contrepartie»

Réforme du système de santé: «Il faut oublier la santé gratuite pour tout le monde sans aucune contrepartie»

Lors des questions orales à la Chambre des représentants, le 27 novembre 2023, le chef du gouvernement a fait le point sur les étapes parcourues pour la mise en place de la réforme du système de santé.

Entretien avec Abdelmajid Belaiche, expert en industrie pharmaceutique, analyste des marchés pharmaceutiques et membre de la Société marocaine de l’économie des produits de santé.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Le chef du gouvernement a dressé au Parlement le bilan de la réforme en cours du système de santé. Qu’est-ce qui ressort de son discours et quels sont les grands enseignements à retenir ?

Abdelmajid Belaïche : La couverture sanitaire universelle est certes un projet historique par son ampleur et les impacts attendus pour l’ensemble de la population. Et en même temps, c’est un véritable défi du fait de sa complexité et l’ampleur de son financement. Lors de son intervention devant les élus de la nation, le 27 novembre 2023, le chef du gouvernement a tracé toutes les étapes parcourues pour la mise en place d’une refonte du système de santé, véritable préalable à l’instauration d’une couverture sanitaire universelle. Celui-ci a été ensuite doublé par la protection sociale, puis par le filet social dans le cadre de l’Etat social voulu par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste. Ces projets d’une ampleur jamais atteinte dans l’histoire du Maroc exigent un financement colossal. Et ce, dans un contexte défavorable qui a commencé par la pandémie de la Covid-19, a continué par la guerre russo-ukrainienne et ses conséquences économiques au niveau mondial et une économie mondiale inflationniste, et s’est terminé par le terrible tremblement de terre dans la région d’Al Haouz. Il ne faut pas non plus oublier les engagements du Maroc pour sa coparticipation à l’organisation de la Coupe du monde 2023. Tous ces projets exigent la mobilisation de budgets colossaux et un endettement inévitable.

 

F.N.H. : La souveraineté sanitaire, notamment médicamenteuse, a été largement débattue lors du discours. Pourquoi aujourd’hui est-il important de maîtriser la politique des médicaments ?  

A. B. : La souveraineté pharmaceutique (médicamenteuse et vaccinale) est au cœur de la souveraineté sanitaire nationale. Notre pays doit sauvegarder et sanctuariser ses souverainetés, en général, et sa souveraineté sanitaire, en particulier. Le Maroc, qui a si bien géré la pandémie de la Covid-19 et limité les dégâts pour sa population, notamment en sécurisant l’approvisionnement en médicaments et en d’autres produits de santé, est conscient, plus que jamais, de la nécessité de construire un système de santé robuste et surtout résilient. La sauvegarde de cette souveraineté passe par le renforcement de la fabrication pharmaceutique locale, non seulement pour la réduction des déficits de la balance commerciale pharmaceutique, le développement de la valeur ajoutée industrielle nationale ou encore la création de postes d’emplois. Mais aussi et, surtout, par la réduction de la dépendance du Maroc vis-à-vis de pays tiers, en matière d’approvisionnement en produits de santé, en substituant une bonne partie des importations pharmaceutiques par leur fabrication locale. A ce titre, il est possible de fabriquer l’équivalent de la moitié en valeur des médicaments importés. Il s’agit déjà de médicaments parfaitement fabricables au Maroc et dont une bonne partie a des équivalents déjà fabriqués dans notre pays, avant de s’attaquer à la fabrication de médicaments plus complexes, tels que les médicaments biotechnologiques dont font partie les vaccins. Malheureusement, la fabrication locale est souvent pénalisée par certaines mesures gouvernementales au lieu d’être assistée et encouragée par des mesures incitatives d’ordre fiscal ou non-fiscal.

 

F.N.H. : Assurer le financement de la santé et garantir les équilibres des caisses dédiées à l'assurance maladie est le grand défi pour le gouvernement. En tant qu’expert, quelle approche préconisez-vous pour réussir ce challenge sociétal ? 

A. B. : Pour assurer la pérennité du financement du système de santé, c’est tout un ensemble de mesures qui doivent être mises en place afin de trouver des sources durables de financement, notamment la bonne gouvernance du système de santé et l’optimisation des dépenses de santé. Les véritables défis sont constitués par la mobilisation des ressources humaines suffisantes pour faire face aux besoins de la population et le financement de la couverture sanitaire universelle et de la protection sociale. Pour financer le système de santé, l’argent ne va pas tomber du ciel et l’Etat ne va pas continuer à s’endetter indéfiniment pour un système qui n’aura pas trouvé son équilibre. Or, pour atteindre cet équilibre garant de la durabilité du système, l’adhésion de l’ensemble des citoyens dans l’assurancemaladie et leur paiement des cotisations, à l’exception des personnes en situation de précarité, est indispensable. Cette mutualisation des ressources permettra le financement des soins, notamment les plus coûteux.

Aujourd’hui, une partie de notre tissu économique est représentée par le secteur informel. Un secteur qui n’est pas toujours sous les radars de l’administration fiscale et où les employés ne sont pas déclarés à la CNSS. Ces derniers doivent payer leurs soins de leur poche et finissent leur vie sans bénéficier de retraite, d’allocations familiales, etc. Quand on parle du secteur informel, on pense toujours à un secteur pauvre où tous les acteurs sont pauvres, ce qui est totalement faux. Ce secteur inclut aussi de véritables entreprises informelles, avec ses patrons et propriétaires informels qui gagnent correctement leur vie, et parfois sont de riches propriétaires qui engrangent des sommes phénoménales sans payer un centime d’impôt à l’Etat. L’une des premières urgences sera justement de formaliser le secteur informel. Cela permettra d’élargir l’assiette fiscale, et donc les ressources de l’Etat pour financer ces mesures sociales, mais aussi faire en sorte que tous les Marocains contribuent au financement de la couverture sanitaire universelle, à la protection sociale et aux différentes aides étatiques entrant dans le cadre du filet social. A ce titre, il faut encourager le statut d’auto-entrepreneur à travers des incitations fiscales pour déplacer ces populations informelles de ce secteur préjudiciable à l’Etat et à ses citoyens. Il y a aujourd’hui une incompréhension et un terrible malentendu, en ce sens que beaucoup de citoyens croient qu’ils peuvent bénéficier de la couverture sanitaire universelle sans payer de cotisations ou qu’ils n’adhéreront à la CSU qu’une fois malades et en besoin de soins coûteux.

L’Etat se doit de faire des campagnes de communication aussi bien écrites qu’audiovisuelles pour éclairer les citoyens à la fois de leurs droits, mais aussi de leurs devoirs. Sans mutualisation des efforts et du financement, c’est tout le système de la couverture sanitaire universelle et de la protection sociale qui risque de s’écrouler. Le rôle de l’Etat n’est certainement pas de tout financer à lui seul, mais surtout de veiller à la mobilisation des financements, à la bonne gouvernance des ressources, à l’optimisation des budgets consacrés à cette CSU et à la protection sociale. Et ce, à travers une série de mesures, comme le parcours coordonné des soins, les protocoles thérapeutiques, l’encadrement et le contrôle des prix des différents types de soins et l’optimisation de l’usage des médicaments par l’encouragement de l’usage de médicaments génériques et biosimilaires. Le but étant de générer des économies pour les citoyens et les caisses de l’assurance-maladie. Le chef du gouvernement Aziz Akhannouch a d’ailleurs lancé, lors de sa présentation de la stratégie de la santé, un appel pour que les citoyens adhèrent à l’assurancemaladie et qu’ils cotisent. Notre pays s’est engagé dans un processus aussi inédit qu’irréversible. Il ne sera plus possible de faire marche arrière. Il faut oublier la santé gratuite pour tout le monde sans aucune contrepartie. Pendant la pandémie de la Covid-19, des dizaines de milliers de patients ont été admis dans des services de réanimation, dans les hôpitaux publics le plus souvent gratuitement. Ceci a généré des coûts de santé colossaux. Le grand enseignement de la pandémie de la Covid19 a été la nécessité et l’obligation de tout pays de disposer d’un système de santé solide et résilient pour faire face à d’éventuelles crises sanitaires majeures, sans s’endetter à des niveaux insoutenables et ruineux. Aujourd’hui, c’est le moment de faire les bons choix en matière de santé et de protection sociale en se disant que l’avenir de l’humanité n’est pas à l’abri de pandémies, d’agents infectieux connus ou inconnus à ce jour et à des crises liées au réchauffement climatique. 

 

 

 

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