Programme Awrach: «Le gouvernement se heurte à une réalité compliquée du marché de l’emploi au Maroc»

Programme Awrach: «Le gouvernement se heurte à une réalité compliquée du marché de l’emploi au Maroc»

Le marché de l'emploi au Maroc est caractérisé par un taux de chômage relativement élevé, en particulier chez les jeunes.

Le gouvernement a mobilisé 2,25 milliards de dirhams pour le programme Awrach, à travers la Loi de Finances 2023.

Entretien avec Khalid Karbouai, professeur universitaire et spécialiste en entrepreneuriat.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

 

 

Finances News Hebdo : Quelle évaluation faites-vous de la relance du marché de l’emploi au Maroc ?

Khalid Karbouai : Le marché de l'emploi au Maroc est caractérisé par un taux de chômage relativement élevé, en particulier chez les jeunes. Selon les dernières données disponibles du haut-commissariat au Plan (HCP), le taux de chômage au Maroc était de 11,8% en 2022, avec un taux de chômage des jeunes de 32,7%. Le gouvernement a mis en place plusieurs politiques pour stimuler la croissance économique et favoriser la création d'emplois. Cela comprend des programmes d'investissement dans des secteurs clés, tels que l'agriculture, le tourisme et l'industrie, ainsi que des mesures pour encourager l'entrepreneuriat et la formation professionnelle. Malgré ces efforts, la pandémie de la Covid-19 et la sécheresse ont eu un impact négatif sur l'économie marocaine et ont exacerbé les problèmes de chômage. Ainsi, entre 2021 et 2022, l’économie nationale a perdu 24.000 postes, après avoir perdu 432.000 en 2020. Ces initiatives n’ont eu cependant aucun effet visible sur le marché du travail. Et pour cause ! Le marché de l’emploi au Maroc est confronté à plusieurs problèmes structurels, à savoir :

• La faible productivité : En effet, la productivité au Maroc est faible comparée à celle des autres pays de la région. Cela peut s'expliquer par un manque d'investissement dans les infrastructures, une faible qualification de la main-d'œuvre et un manque d'innovation technologique.

• Le secteur informel : Ce secteur emploie une grande partie de la population active au Maroc. Il est caractérisé par une absence de réglementation, de protection sociale et de droits pour les travailleurs, ce qui entraîne une précarisation de l'emploi.

• Le déséquilibre régional : Le marché de l'emploi est déséquilibré entre les régions du Royaume. Les régions les plus développées, comme Casablanca, Rabat et Tanger, offrent davantage d'opportunités d'emploi que les régions rurales ou les villes moins développées.

• La qualification de la main-d’œuvre : Les entreprises marocaines se plaignent souvent de la faible qualification de la main-d'œuvre. Il y a un écart important entre les compétences demandées par les employeurs et celles des travailleurs.

• Et enfin la discrimination : La discrimination à l'embauche est un problème courant au Maroc.

Les femmes, les personnes en situation de handicap et les membres de certaines minorités sont souvent exclus de l'accès à l'emploi ou sont moins payés que leurs collègues masculins ou non handicapés. Tous ces problèmes ont un impact sur la croissance économique et la qualité de vie des citoyens marocains. Le gouvernement travaille actuellement sur des initiatives pour résoudre ces problématiques, notamment en investissant dans l'éducation et la formation, sans oublier l’amélioration des infrastructures, tout en encourageant les investissements étrangers.

 

F.N.H. : Pour activer la relance du marché de l’emploi, des programmes ont été lancés, dont Awrach. Le bilan de la première édition dudit programme a été qualifié de positif par le ministre de l'Inclusion économique. Selon vous, où résident les points forts et les points faibles de ce programme ?

Kh. K. : Un bilan qui consiste à communiquer que le nombre d’enregistrement des bénéficiaires est de plus de 130.000 individus représente un chiffre dans un bilan. Le ministère de tutelle aurait pu nous fournir plus d’informations sous formes d’indicateurs quantitatifs et qualitatifs de ce programme qui aurait coûté 2,5 milliards de dirhams. Aussi, Sa Majesté le Roi, dans un discours en 2017, avait affirmé : «À l’instar de l’Initiative nationale pour le développement humain, Nous appelons à l’élaboration d’une nouvelle politique intégrée dédiée aux jeunes». De plus, l’Organisation internationale du travail (OIT) considère que les emplois décents – et pas n’importe quels emplois – sont essentiels pour parvenir à la paix, la justice sociale, l'inclusion sociale, le développement économique et l’épanouissement personnel. Par ailleurs, la déclaration universelle des droits de l’Homme considère que «toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage». De telles déclarations permettent de mieux cerner la problématique du droit à l’emploi. Or, l’esprit du programme Awrach est tout à fait en contradiction avec ces déclarations. Il s’agit d’un programme qui renverrait les jeunes vers le chômage et l’insécurité sociale après 6 mois de travail.

 

F.N.H. : Une circulaire pour la mise en œuvre du programme «Awrach 2» a été définie par le gouvernement pour atteindre l’objectif de 250.000 emplois durant la période 2022-2023. Lors de cette 2ème phase, deux volets ont été proposés, les chantiers généraux provisoires et celui du soutien de l’insertion durable. Quelle est votre lecture en ce qui concerne ces deux composantes ?

Kh. K. : Le gouvernement, à travers l’objectif de création de 250.000 emplois durant la période 2022-2023, cherche à tenir ses promesses en matière de création d’emploi. Il avait promis la création d’un million de postes durant la législature. Awrach 1 et Awrach 2 sont deux programmes qui visent la création de nouveaux postes. Or, le gouvernement se heurte à une réalité compliquée du marché de l’emploi au Maroc. En effet, les chiffres fournis par le HCP évoquent une destruction de 24.000 postes en 2022 au moment où 15 millions de jeunes, en âge d’activité, sur une population de 27,5 millions demeurent exclus du marché du travail avec un taux d’activité de 44% uniquement, alors que 400.000 jeunes arrivent sur le marché de l’emploi chaque année. Par conséquent, proposer des programmes précaires pour les jeunes, tels que Awrach, risquent d’amplifier la situation d’emploi et de faire éclater une crise sociale dans le futur.

 

F.N.H. : 70% des bénéficiaires du programme ne disposent pas de diplômes. Pourquoi cette particularité selon vous ?

Kh. K. : En temps de récession, le diplôme reste un atout efficace pour trouver un emploi. Toutefois, le taux de décrochage scolaire a atteint des niveaux inquiétants au Maroc. Cette catégorie d’élèves et d’étudiants qui abandonnent l’école ou l’université sans diplôme, qu’on appelle «Neet» (Nor in education, employment, or training) c’est-à-dire qu’ils ne sont ni à l’école, ni en formation, ni en emploi, sont particulièrement vulnérables. Selon le HCP, ils sont 1,5 million, soit 25% chez les jeunes entre 15 ans et 24 ans. Pour ces jeunes, décrocher un emploi et sortir de la précarité est de plus en plus difficile. Le même rapport souligne que plus de la moitié des jeunes en activité (51,1%) n’ont aucun diplôme. Dans ce contexte, le projet «Awrach», qui a été conçu pour promouvoir l’emploi chez cette population sans diplômes, en plus de ceux qui avaient perdu leurs postes à cause de la crise sanitaire, devra créer des opportunités d’emploi pour absorber une partie des chômeurs chez cette catégorie.

 

F.N.H. : Que faut-il améliorer dans le programme «Awrach» pour qu’il soit plus attractif et plus étendu ?

Kh. K. : Pour remédier au chômage, le gouvernement actuel a multiplié les projets destinés à l’emploi des jeunes, que ce soit dans l’entrepreneuriat, à travers le lancement du programme Forsa, ou dans le salariat, à travers le lancement du programme Awrach. Comme pour tout projet, l’objectif est d’assurer sa réussite. A cet effet, on peut légitimement s’interroger si les associations disposent des compétences suffisantes pour appliquer le dispositif prévu dans ce programme en matière de formation et d’accompagnement des bénéficiaires ainsi qu’en matière de gestion de l’administration des ressources humaines. Ont-ils les moyens humains suffisants et matériels, notamment informatiques, pour pouvoir gérer les dossiers de tous les bénéficiaires qui se comptent par centaines dans certaines associations ? Là est tout l’enjeu. Toutefois, la région pourrait jouer un rôle très important en orientant le programme vers les besoins en emploi durable en faveur de ses territoires. A mon avis, le projet Awrach devra s’étaler sur une période de 3 ans minimum dans les secteurs publics demandant plus d’assistance pour garantir un meilleur service public et vers le secteur non marchand, en sus d’ouvrir droit à une formation qualifiante en alternance. En parallèle, l’État pourra soutenir par des mesures d'aides fiscales et sociales les entreprises qui choisissent de recruter cette catégorie de jeunes après ces 3 ans. De plus, l'Etat est tenu de lancer des concours pour ces derniers afin d’intégrer la fonction publique. De telles mesures permettront à l'Etat de réaliser ses objectifs en matière de création d'emplois et garantir aux jeunes un emploi décent et durable. 

 

 

 

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