Port Nador West Med : «Un hub de nouvelle génération pour l’énergie et les industries lourdes»

Port Nador West Med : «Un hub de nouvelle génération pour l’énergie et les industries lourdes»

Nador West Med s’impose comme l’un des projets portuaires les plus structurants du Royaume. Pensé comme un prolongement stratégique de Tanger Med,  ce complexe ambitionne d’ancrer le Maroc dans une nouvelle dimension industrielle.

Hub en eaux profondes et plateforme d’intégration Afrique-Europe, le projet incarne une vision souveraine à long terme.

Entretien avec Khalid Kabbadj,  économiste et expert en investissement et en gestion de patrimoine.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Nador West Med est présenté comme un hub industriel, logistique et énergétique de nouvelle génération. En quoi ce complexe portuaire répond-il à une logique différente, voire complémentaire, dans la stratégie maritime et industrielle globale du Maroc ?

Khalid Kabbadj : Nador West Med s’inscrit en toute évidence dans la continuité du modèle Tanger Med, mais avec une logique d’extension fonctionnelle et stratégique. Là où Tanger Med s’est imposé comme un hub mondial de transbordement conteneurisé et industriel intégré, Nador West Med vise une diversification plus marquée vers l’énergie, les matières premières, les flux industriels lourds et les nouvelles filières énergétiques. Le projet constitue le troisième port en eaux profondes du Royaume avec une profondeur d’environ 23 m permettant d’accueillir des navires de très grande capacité et de développer des activités industrielles lourdes, notamment liées aux matières premières en provenance d’Afrique subsaharienne. Sa capacité initiale est estimée à environ 5 millions de conteneurs, avec un potentiel d’évolution vers 12 millions, ce qui le positionne d’emblée parmi les grands ports méditerranéens. La complémentarité stratégique repose ainsi sur l’extension du modèle port-industrie vers l’Est du Royaume, sur la diversification énergétique et logistique et sur la consolidation du positionnement du Maroc comme interface entre l’Europe et l’Afrique.

 

F. N. H. : Le Roi Mohammed VI a présidé une réunion de travail stratégique consacrée à Nador West Med. Que révèle ce pilotage au plus haut niveau sur la place de ce port dans la souveraineté économique, énergétique et logistique du Royaume à moyen et long terme ?

Kh. K. : Le pilotage royal traduit clairement le statut de projet souverain comparable aux grandes infrastructures structurantes du Royaume. La mobilisation de plus de 50 milliards de dirhams d’investissements publics et privés illustre pleinement cette dimension stratégique nationale. Le projet s’inscrit directement dans les priorités de souveraineté du Maroc à travers la sécurisation des chaînes logistiques internationales, le renforcement de la souveraineté énergétique via les infrastructures gazières et hydrogène et l’intégration du Royaume dans les corridors Afrique-Europe. Nador West Med devait notamment accueillir la première infrastructure GNL du Maroc afin de sécuriser l’approvisionnement énergétique national et d’accompagner la transition énergétique. Au-delà du port lui-même, l’objectif est de structurer une capacité nationale de résilience logistique et industrielle sur le long terme.

 

F. N. H. : Nador West Med est souvent présenté comme un projet structurant pour la région de l’Oriental. Peut-il devenir un véritable outil de rééquilibrage territorial et de correction des asymétries économiques entre les régions du Royaume ?

Kh. K. : En effet, et c’est même l’un des objectifs majeurs du projet. Nador West Med prévoit plusieurs centaines d’hectares de zones industrielles, avec un potentiel d’extension pouvant atteindre plusieurs milliers d’hectares d’activités économiques. L’ambition affichée par les autorités est que l’impact dépasse largement Nador et Driouch pour irriguer l’ensemble de la région de l’Oriental, mais également les régions intérieures grâce aux nouvelles connexions routières et logistiques vers Fès-Meknès et le corridor Est. La logique territoriale repose sur la création d’emplois industriels structurants, sur l’attractivité des investissements internationaux et sur la transformation de l’Oriental en véritable plateforme logistique méditerranéenne.

 

F. N. H. : Nador West Med vise à créer un écosystème industriel intégré. Quels secteurs stratégiques devraient être priorisés, et quelles conditions sont nécessaires pour éviter qu’il ne reste un port performant sans retombées industrielles significatives ?

Kh. K. : Quatre secteurs apparaissent comme particulièrement structurants. Le premier concerne l’énergie, notamment les infrastructures liées au gaz naturel, aux carburants et à l’hydrogène vert. Le deuxième est celui des industries lourdes et des matières premières, en lien avec les flux en provenance d’Afrique. Le troisième concerne la logistique industrielle et la transformation, afin de capter davantage de valeur ajoutée localement. Enfin, le quatrième secteur concerne les nouvelles industries liées à la transition énergétique et aux chaînes de valeur émergentes.

Enfin, la compétitivité logistique et industrielle marocaine constitue un atout déterminant, car le modèle Tanger Med a démontré la capacité du Royaume à attirer plus de 1.400 entreprises industrielles autour d’un port intégré, ce qui confère au Maroc une crédibilité industrielle forte, face à des ports européens souvent saturés ou plus coûteux.

 

F. N. H. : Au-delà de sa vocation portuaire, comment Nador West Med peut-il devenir un catalyseur de montée en gamme industrielle, d’innovation logistique et de création de valeur pour l’économie marocaine ?

Kh. K. : Effectivement, Nador West Med peut devenir un levier d’industrialisation de nouvelle génération en favorisant la montée en gamme et la création de valeur durable pour l’économie nationale. Le projet peut s’appuyer sur trois grandes transitions, à savoir la transition énergétique, en soutien à la stratégie nationale visant une montée en puissance des énergies renouvelables et du gaz dans le mix énergétique, celle industrielle, à travers le développement d’industries exportatrices à plus forte valeur ajoutée, et la transition logistique intelligente fondée sur la digitalisation et l’intégration des chaînes d’approvisionnement Afrique-Europe. Le projet doit également servir de plateforme pour les futures exportations énergétiques, notamment l’hydrogène vert, positionnant ainsi le Maroc sur les nouvelles chaînes de valeur énergétiques mondiales.

 

F. N. H. : À la lecture des éléments fournis, comment expliquez-vous la suspension du projet de terminal GNL à Nador West Med ?

Kh. K. : La suspension du projet de terminal GNL à Nador West Med s’explique principalement par un arbitrage stratégique entre ambition énergétique et exigences de soutenabilité financière et juridique de l’État. Selon des éléments issus de documents officiels relayés par la presse spécialisée marocaine, la décision trouve son origine dans des réserves exprimées par le ministère de l’Économie et des Finances concernant notamment le risque budgétaire lié à une infrastructure estimée à près d’un milliard de dollars dans un contexte de visibilité encore limitée sur la trajectoire de consommation nationale. Des facteurs juridiques et réglementaires ont également pesé en raison de l’absence d’un cadre gazier finalisé, créant une incertitude sur la structuration du marché, les mécanismes de régulation et les engagements de long terme susceptibles d’impliquer les finances publiques.

À cela se sont ajoutées des fragilités procédurales relevées dans l’appel d’offres initial, conduisant à la suspension du processus avant l’ouverture des offres. Cette décision ne remet toutefois pas en cause la stratégie énergétique globale du Royaume, mais s’inscrit dans une logique de séquençage et de sécurisation des projets. Le terminal GNL avait été conçu comme un pilier de la diversification énergétique et de la sortie progressive du charbon, avec une capacité projetée largement supérieure à la consommation actuelle dans une vision prospective à l’horizon 2030, ce qui a suscité une prudence accrue des autorités financières. Il convient enfin de souligner que cette suspension concerne uniquement le volet gazier, tandis que le développement portuaire et industriel de Nador West Med se poursuit avec des investissements massifs et une mise en exploitation progressive, confirmant le caractère structurant du projet à l’échelle nationale.

 

 

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