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Economie

«Le gouvernement n’a pas su mettre suffisamment à profit les grands acquis des trois premiers mois de la crise»

«Le gouvernement n’a pas su mettre suffisamment à profit les grands acquis des trois premiers mois de la crise»
Samedi 12 Septembre 2020 - Par admin

L’incertitude et le manque de visibilité plombent considérablement la reprise économique.

Abdellatif Maâzouz, ancien ministre, expert en stratégies de développement et président de l’Alliance des économistes istiqlaliens, fait une analyse lucide de la situation actuelle et propose trois familles de leviers à activer pour donner un nouveau souffle à l’économie.

 

Propos recueillis par D. William

 

Finances News Hebdo : Les 120 Mds de DH annoncés par Sa Majesté le Roi permettront-ils à la machine économique de décoller ?

Abdellatif Maâzouz : Je tiens à souligner que les initiatives prises par Sa Majesté ont offert de grandes opportunités au gouvernement pour mieux gérer cette crise, tant au niveau sanitaire, qu’économique et social. Sa Majesté a permis au gouvernement d’avoir du temps pour réagir et planifier les actions à mettre en œuvre dès le début de la crise.

Il a rapidement développé le capital confiance du Royaume et de ses institutions aux niveaux interne et international; et il a également provoqué un grand élan de solidarité et de mobilisation citoyenne pour affronter les différentes dimensions de la crise, notamment à travers le Fonds spécial Covid-19 ayant permis de collecter plus de 33 milliards de dirhams.

Ce Fonds a ainsi permis au gouvernement de financer, rapidement et hors budget, les besoins en consommables et équipements médicaux; de procurer des revenus à plus de 5 millions de ménages marocains pendant la période du confinement et d’injecter 5 milliards de dirhams dans le Fonds de garantie de la CCG. Malheureusement, le gouvernement n’a pas su mettre suffisamment à profit les grands acquis des trois premiers mois de la crise, bien au contraire.

Les principales raisons en sont l’improvisation, le manque de coordination entre les différentes composantes du gouvernement et l’insuffisance de sa communication avec les citoyens. Pour revenir au discours du Trône de cette année, Sa Majesté le Roi, en tant que Chef de l’Etat, a défini les grandes orientations permettant de relancer rapidement l’économie à travers les 120 milliards de dirhams (près de 11% du PIB).

Il a également donné ses hautes directives pour lancer, dès l’année prochaine, un système de couverture sociale généralisée incluant AMO, allocations familiales, retraites et indemnités pour perte d’emploi; puis il a posé les bases d’une gouvernance plus efficiente du secteur public. Il appartient donc au gouvernement de rassurer, de donner de la visibilité, de susciter l’intérêt des parties prenantes, de provoquer les effets de levier escomptés et de mettre en application, au plus vite, les directives du Souverain.

L’enjeu est de taille : éviter la défaillance de milliers d’entreprises; sauver des millions d’emplois et saisir les opportunités qui se présentent à travers le nouveau déploiement territorial des chaînes de valeur des différentes productions mondialisées de biens et services, de même que celles provenant des nouvelles activités émergentes, notamment dans les domaines énergétique, digital, sanitaire, d’éducation et recherche et d’économie circulaire.

Notons que les 120 milliards de dirhams se répartissent comme suit :

• 75 milliards de DH de crédits garantis par la CCG que les établissements de crédit doivent octroyer aux entreprises. Les conditions de taux, de garantie et d’échéance sont plutôt favorables.

Mais pour avoir l’effet escompté, ces concours doivent être mobilisés au plus vite et cibler les bénéficiaires qui en feront le meilleur usage en termes de création de valeur, de préservation ou de génération d’emplois et de pénétration des marchés.

• 45 milliards de DH consacrés à l'investissement stratégique, avec un apport de l’Etat de 15 milliards et un effet multiplicateur escompté de trois. Les 30 milliards de DH devant compléter ce budget seraient mobilisés dans le cadre de partenariats avec des institutions financières et le secteur privé aux niveaux national et international.

Les 120 milliards de DH pourraient fortement contribuer à faire décoller la machine économique, comme vous le dites, s’ils sont mobilisés et déployés dans les temps et que les projets d’investissement ciblés sont directement créateurs de valeur et générateurs d’emplois productifs.

Les projets d’infrastructures classiques, même ceux initialement programmés, doivent être financés par les mécanismes budgétaires habituels. De même, les concours apportés aux grandes entreprises doivent aller, en priorité, au paiement des fournisseurs, notamment PME et TPE pour permettre aux différents pans de l’économie de prendre part à ce décollage.

 

F.N.H. : Pensez-vous, dans ce cadre, que l’Etat a injecté suffisamment de fonds dans l’économie pour soutenir les entreprises et permettre la relance économique ?

A. M. : L’Etat, à lui seul, ne peut pas tout faire. Les autres parties prenantes (banques et chefs d’entreprises) doivent aussi s’y mettre. Cette crise a révélé, de manière plus visible, les problèmes financiers structurels de nos entreprises: sous-capitalisation et lourdeur du BFR sous le poids de créances commerciales hors normes (délais dépassant souvent les 180 jours).

La crise a également aggravé ces déséquilibres et vulnérabilités, notamment pour les PME et les TPE. Il appartient certes à l’Etat de préparer des solutions et de leader leur mise en œuvre. Mais l’entreprise est aussi source de revenus pour les banques qui doivent se montrer plus utiles que jamais et pour les actionnaires qui doivent casser leurs tirelires.

En effet, l’Etat a injecté des fonds et mis en place des mécanismes, notamment sous forme de Fonds de garantie, pour inciter les établissements de crédit à financer le cycle d’exploitation des entreprises en vue de reprendre, puis de relancer leur activité en cette période très critique.

Le but est de sauvegarder ces entreprises et de préserver les emplois et les métiers qu’elles ont développés des années durant. Ainsi, quelque 28.000 entreprises auraient bénéficié de près de 14 milliards de dirhams de crédits garantis par l’Etat dans le cadre de «Damane Oxygène». De même, selon les dernières données disponibles, plus de 15.000 entreprises (dont 10.756 TPE) auraient bénéficié des mécanismes «RelanceTPE» et «Damane Relance» pour un crédit total de 22,4 milliards de DH.

Par ailleurs, sur les 120 milliards de DH discutés au début, l’Etat envisage de mobiliser 20 milliards de dirhams; soit 5 milliards prélevés sur le Fonds spécial Covid-19, versés à la CCG en couverture partielle des 75 milliards de garanties des crédits à distribuer par les banques; et 15 milliards destinés au Fonds d’investissement stratégique.

Le reste doit être trouvé ailleurs. J’espère qu’on va y arriver en dépit des difficultés liées à la conjoncture actuelle et au peu de visibilité donnée par le gouvernement. La durée et la profondeur de la crise sont aussi déterminantes de la suffisance des montants que la manière de les employer.

 

F.N.H. : Selon vous, quels leviers prioritaires faudrait-il activer pour donner un nouveau souffle à l’économie, dans un contexte où les opérateurs manquent de visibilité en raison de la situation sanitaire ?

A. M. : Pour répondre à votre question, je citerai trois familles de leviers.

1- Mutualiser les risques et donner de la visibilité

Dans cette période où le privé a beaucoup de mal à prendre des risques, pour les raisons que vous venez de citer, il appartient à la puissance publique d’en prendre une bonne partie. La garantie des crédits en est une illustration, la prise de participation dans des entreprises existantes pour les sauver et les développer ou dans de nouveaux projets en seraient une deuxième.

Mais, à mon humble avis, il est aussi important que le gouvernement prenne le risque d’étudier, de présenter et de défendre des scénarios crédibles concernant l’évolution de la situation sanitaire et socioéconomique; qu’il prenne des décisions tranchantes en conséquence et qu’il donne ainsi un minimum de visibilité aux opérateurs leur permettant d’anticiper et d’agir. On ne relance pas une activité à l’arrêt du jour au lendemain. La visibilité peut aussi être améliorée par l’adoption rapide de lois en attente, depuis des années, telles que la charte des investissements ou la réforme fiscale.

2- Stopper les «compteurs» des charges qui frappent les PME ébranlées par la crise

La viabilité à court et moyen termes de nos entreprises, notamment PME et TPE, nécessite aussi un effort de solidarité de la part de tous. Il y va du sort de millions d’emplois, de la consommation et de l’épargne qui en découlent et de la préservation des équilibres socioéconomiques dont notre pays jouit jusqu’à présent.

Les «compteurs de charges fixes» telles que certains impôts, la taxe de formation professionnelle, les agios bancaires, les primes d’assurance, les loyers professionnels… peuvent être mis en «mode pause» pour les prochains mois, s’agissant des entreprises clairement affectées par la crise. A titre d’exemple, je citerai les plus touchées telles que la filière tourisme, artisanat et services rattachés; la filière habitat et les industries qui en dépendent; l’habillement et d’autres industries directement ou indirectement exportatrices.

3- Stimuler la demande intérieure et chercher des marchés extérieurs

Il est primordial aujourd’hui d’envisager la dépense publique (Etat, EEP et collectivités territoriales) essentiellement sous le prisme de l’emploi et de la création de valeur ajoutée nationale et régionale. Dans ce cadre, la préférence nationale et le «Made in Morocco» doivent être érigés en valeur fondamentale, qu’il importe de promouvoir, au plus vite, auprès des utilisateurs et consommateurs marocains, publics et privés.

Le lancement d’une nouvelle génération de projets structurants et intégrés, aux niveaux régional et communal, tels que la généralisation des équipements en énergie solaire, la digitalisation des services publics, la connexion au haut débit Internet, la réalisation des stratégies d’eau et d’énergie lancés par Sa Majesté, le décloisonnement routier des zones rurales, l’équipement en produits marocains des différentes communes en matériel éducatif et sanitaire, etc.

Ces projets permettraient d’améliorer la qualité de vie de nos concitoyennes et concitoyens, tout en agissant sur la demande intérieure et, par voie de conséquence, sur la production et l’emploi. La reprise et l’accélération du programme «Intilaka» destiné aux jeunes promoteurs et start-up s’inscrit dans le même sens. Enfin, il est important d’anticiper les actions de relocalisation ou de redéploiement industriel programmées par les donneurs d’ordre et investisseurs internationaux.

Il s’agit d’abord de retenir et fidéliser ceux qui sont déjà chez nous pour les empêcher de regarder ailleurs. De même, nous devons déployer une diplomatie économique de proximité et plus agressive, pour démontrer nos atouts, notre utilité et notre compétitivité à ceux qui sont ailleurs et qui envisagent de changer. La crise est aussi porteuse de grandes opportunités à ceux qui veulent bien les saisir.

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