Egypte - Maroc : «Nous voulons passer d’une simple relation commerciale à un partenariat économique complet»

Egypte - Maroc : «Nous voulons passer d’une simple relation commerciale à un partenariat économique complet»

Le Maroc et l’Égypte entendent franchir une nouvelle étape dans leur coopération économique en misant sur les investissements, les partenariats industriels et l’innovation. L’objectif est de bâtir une relation plus intégrée, fondée sur les atouts complémentaires des deux pays et une vision commune du développement du continent africain. Entretien avec Son Excellence Ahmed Nehad Abdel-Latif, ambassadeur d’Égypte au Maroc.

Finances News Hebdo : Comment évaluez-vous aujourd’hui le potentiel stratégique du partenariat maroco-égyptien sur les plans économique, diplomatique et régional ?

Ahmed Nehad Abdel-Latif : La relation entre l’Égypte et le Maroc est enracinée dans des siècles d’histoire commune où les échanges spirituels, culturels et humains jouent un rôle de premier plan. Elle a été marquée également par une solidarité forgée dans la lutte pour les indépendances. Les efforts déployés aujourd’hui pour renforcer les relations entre les deux pays reposent donc sur une base solide. Ils partent aussi du constat que dans les bouleversements que connait le monde actuel, les partenariats sont une nécessité impérative, surtout entre pays qui ont nombre de positionnements similaires et des priorités communes, comme c’est le cas de l’Égypte et du Maroc. Tous les deux œuvrent inlassablement, au niveau international et régional, pour le renforcement de la paix et de la stabilité, de la coopération internationale, du développement ainsi que pour la lutte contre le terrorisme. De par leur position géographique et leur histoire, l’Égypte et le Maroc sont des pays à la croisée des continents, et au carrefour des cultures. Le dialogue et l’ouverture sont des traits marquants de leur engagement international.

C’est sur la base de ce constat et des liens fraternels entre les deux pays, que se manifeste une volonté politique au plus haut niveau portée par le Président Abdel Fattah El Sissi et Sa Majesté le Roi Mohammed VI d’approfondir le partenariat entre l’Egypte et le Maroc dans tous les domaines. L’illustration la plus évidente en a été la première session du Comité de coordination et de suivi, tenue au Caire le 6 avril dernier et qui a été co-présidée par les Premiers ministres des deux pays. Treize accords de coopération ont été signés durant cette réunion de haut niveau qui incluent des accords dans des secteurs économiques importants, notamment l’accord visant à éviter la double imposition dans la taxation, un protocole de coopération industrielle et un accord de coopération douanière. La réunion et les accords conclus reflètent une vision commune des deux pays visant à passer d’une simple relation commerciale à un partenariat économique complet basé sur les complémentarités entre les deux économies, leurs atouts respectifs et les réalisations accomplies dans deux nombreux secteurs. Ce partenariat complet doit œuvrer non seulement à l’augmentation des échanges commerciaux, mais aussi des flux d’investissements et la conclusion de partenariats industriels stratégiques, sur la base du principe gagnantgagnant. À l’échelle régionale, le potentiel de ce partenariat est très prometteur. Ainsi, l’Égypte constitue une porte d’entrée vers les marchés de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique centrale ainsi que vers le bloc COMESA, tandis que le Maroc est fortement présent en Afrique de l’Ouest. Ensemble, les deux pays représentent deux des principales puissances commerciales du continent, et leur partenariat peut devenir un véritable moteur de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).

 

F. N. H. : Malgré des économies complémentaires et des positions géographiques stratégiques, les échanges commerciaux entre le Maroc et l’Égypte restent en deçà de leur potentiel. Quelles mesures concrètes pourraient permettre d’accélérer les flux commerciaux, les investissements bilatéraux et les partenariats industriels entre les deux pays ?

A. N. A.  : Vous avez raison de souligner que les chiffres actuels, bien qu’encourageants, ne reflètent pas encore l’ensemble du potentiel existant, et même si les échanges commerciaux bilatéraux ont progressé en 2025 par rapport à l’année précédente. Pour accélérer les flux commerciaux, les investissements bilatéraux et les partenariats industriels, la voie à suivre repose sur quatre axes majeurs. Premièrement, la facilitation du commerce. Nous travaillons avec nos partenaires marocains sur des mécanismes pratiques visant à fluidifier la circulation des marchandises, notamment à travers la mise en place d’une procédure de fast track et le traitement accéléré de tout problème dans les échanges commerciaux, dans le cadre d’une coordination renforcée entre les points focaux compétents entre les deux pays, et aussi une discussion sur la reconnaissance mutuelle des certificats de conformité. Du côté égyptien, nous avons déjà considérablement réduit les délais de dédouanement.

Deuxièmement, le rééquilibrage par l’ouverture. L’Égypte a clairement exprimé sa volonté d’accroître ses importations en provenance du Maroc, notamment dans les secteurs comme l’automobile et la pêche. Nous considérons le Maroc comme un partenaire privilégié et prioritaire. Il convient de noter à cet égard que les exportations marocaines vers l’Égypte ont atteint environ 123 millions de dollars en 2025, contre près de 59 millions de dollars l’année précédente. Il est aussi à souligner que les exportations marocaines d’automobiles vers l’Égypte ont atteint environ 49 millions de dollars en 2025. Ce sont des signes clairs de la volonté de rééquilibrer la balance commerciale. Troisièmement, le renforcement des partenariats entre les secteurs privés dans les deux pays. Le partenariat économique ambitieux auquel on aspire ne pourra se réaliser sans une mobilisation des acteurs du secteur privé et leur implication totale. Un premier forum d’affaires a eu lieu au Caire en mai 2025 qui a été inauguré par les ministres compétents des deux pays. Un deuxième est prévu au Maroc.

Dans ce contexte, il est important de se focaliser sur des secteurs à fort potentiel comme les transports, l’infrastructure, les engrais, les matériaux de construction, les industries électriques et électroniques, l’électroménager et les composants automobiles. En plus de l’industrie agroalimentaire, la pêche ainsi que l’industrie pharmaceutique. Il est aussi souhaitable de mettre en relief les exemples réussis de partenariats et d’investissement entre les deux pays, et d’en tirer les leçons, comme l’implantation du Groupe Attijariwafa bank en Égypte dans le domaine de la banque et de l’assurance, la présence du groupe marocain Intelcia en Égypte dans le domaine de l’offshoring ou l’implantation des groupes égyptiens Édita et Pickalbatros, respectivement dans l’industrie alimentaire et le tourisme au Maroc. Quatrièmement, il faut passer d’une simple relation commerciale à un véritable partenariat industriel entre l’Egypte et le Maroc. L’Égypte souhaite devenir un partenaire au sein des chaînes de valeur marocaines à travers des projets de fabrication conjointe et de coinvestissement. L’exemple d’Edita, qui a implanté avec succès une usine agroalimentaire au Maroc grâce à un investissement d’environ 35 millions de dollars et à un partenariat avec un acteur clé de la distribution au Maroc, à savoir le Groupe H&S, illustre parfaitement les possibilités existantes.

 

F. N. H. : Comment encourager davantage les investissements croisés et l’implantation d’acteurs économiques des deux pays afin de renforcer l’intégration de ce partenariat ?

A. N. A. : La relation entre nos deux pays ne doit pas être envisagée uniquement sous l’angle de la balance commerciale, mais à travers une vision plus large associant commerce, investissement et industrie. Et c’est précisément dans le domaine de l’investissement que nous observons certaines dynamiques de croissance prometteuses. Le Maroc met actuellement en œuvre d’importants programmes dans les infrastructures, les transports, les ports, les énergies renouvelables, le logement et les équipements sportifs, notamment dans le cadre des préparatifs liés à la co-organisation de la Coupe du monde 2030. Cela ouvre des opportunités prometteuses pour les entreprises égyptiennes dans les secteurs des travaux publics, de l’électricité, des matériaux de construction et de l’ingénierie, en s’appuyant sur une expérience déjà bien établie. L’Egypte a connu un grand essor dans le domaine de l’infrastructure cette dernière décennie symbolisée par l’inauguration d’une nouvelle capitale. Les entreprises égyptiennes ont développé encore plus leur savoir-faire et expérience dans ce domaine. L’entreprise The Arab Contractors en est un exemple. Présente au Maroc depuis plus de vingt ans, l’entreprise a contribué à la réalisation de plusieurs projets majeurs, notamment la ligne ferroviaire à grande vitesse Kénitra-Tanger, l’aéroport de Nador, des tours électriques à haute tension ainsi que le nouveau bâtiment de l’ambassade d’Égypte à Rabat. Pour approfondir cette intégration, plusieurs pistes sont à l’étude, notamment la création d’un comité conjoint de coopération en matière d’investissement ainsi que l’examen de la mise en place de zones logistiques réciproques dans les ports des deux pays, notamment à Tanger et Alexandrie. Une idée qui serait prometteuse consiste à créer une plateforme ou une société logistique égypto-marocaine commune destinée à consolider et redistribuer les marchandises à destination des marchés africains, en combinant l’accès de l’Égypte à l’Afrique orientale avec le puissant réseau logistique du Maroc vers l’Afrique de l’Ouest.

 

F. N. H. : La récente mission économique réunissant 33 entreprises égyptiennes des secteurs de l’agroalimentaire et du packaging illustre une volonté de rapprochement entre les acteurs économiques des deux pays. Quels enseignements tirez-vous de cette initiative et quels secteurs vous paraissent aujourd’hui les plus prometteurs pour renforcer davantage la coopération économique marocoégyptienne ?

A. N. A.  : Cette mission, organisée à Casablanca du 8 au 12 juin 2026, a constitué une traduction concrète et pratique de la volonté que j’ai évoquée, de renforcer les liens entre les communautés d’affaires des deux pays. Elle s’inscrit dans la continuité du succès de la première édition organisée en 2023 et a bénéficié de la coopération du Conseil des exportations des industries alimentaires, du Conseil des exportations de l’emballage et de l’impression, de l’Autorité nationale de sécurité alimentaire ainsi que de la Chambre française de commerce et d’industrie au Maroc. Le premier enseignement est le niveau élevé de confiance dont jouissent déjà les produits égyptiens sur le marché marocain. Comme l’a souligné le représentant de l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) lors de la séance d’ouverture de la mission, l’Égypte occupe la première place parmi les pays exportateurs de produits alimentaires vers le Maroc via le port de Casablanca, avec environ 17.730 dossiers d’importation couvrant quelque 1,6 million de tonnes de marchandises cumulées, et un taux d’acceptation de 98,23% sur la période 2020-2026. Le deuxième enseignement est que la présence sur le terrain est essentielle.

Les rencontres directes entre les entreprises égyptiennes et les importateurs, distributeurs et grandes enseignes de distribution marocains, ainsi que la visite du marché de Derb Omar, permettent à nos entreprises de mieux comprendre les attentes du consommateur marocain ainsi que la structure du marché. En ce qui concerne les secteurs les plus prometteurs, l’industrie agroalimentaire demeure un domaine de coopération particulièrement porteur, notamment dans les produits transformés à forte valeur ajoutée, les préparations à base de chocolat et de cacao, les produits à base de pommes de terre transformées, les jus et concentrés, les légumineuses ainsi que les levures. En même temps, la mission a été l’occasion d’explorer des partenariats de long terme entre entreprises égyptiennes et marocaines qui s’accompagnent d’investissements conjoints et partenariats industriels pour partir ensemble à la conquête de marchés tiers, notamment en Afrique et en Europe. Cet un aspect important et qui reflète la volonté de forger un partenariat de long terme avec le Maroc au-delà des simples échanges commerciaux.

 

F. N. H. : Comment analysez-vous la montée des investissements égyptiens au Maroc, illustrée notamment par l’expansion du groupe Pickalbatros Hotels & Resorts à travers l’acquisition et la rénovation d’actifs hôteliers stratégiques ?

A. N. A. : L’Egypte et le Maroc ont en commun d’être de grands pays de tourisme. Les deux pays viennent en tête des destinations touristiques dans le continent africain. L’Égypte possède de grands groupes dans ce secteur qui s’intéressent de plus en plus au marché marocain et y voient un grand potentiel comme vous l’avez souligné. Cette progression reflète une lecture stratégique du marché marocain par les investisseurs égyptiens. Ils considèrent le Maroc comme un pays stable, doté d’un environnement favorable à l’investissement et offrant de nombreuses opportunités. Sa proximité géographique avec l’Europe et les nombreuses liaisons aériennes avec ce marché sont aussi de grands atouts. La perspective de la tenue de la Coupe du monde en 2030 présente également des opportunités importantes dans le domaine du tourisme. L’exemple du groupe Pickalbatros est particulièrement significatif. En septembre 2024, le groupe a acquis plusieurs hôtels au Maroc, portant sa capacité à plus de 2.600 chambres. Aujourd’hui, il possède ou gère plus de sept établissements dans le Royaume.

En février 2026, le groupe a signé un accord pour l’acquisition du Sofitel Casablanca Tour Blanche, et il a acquis aussi le Movenpick Casablanca. Plusieurs informations publiées au cours de l’année 2026 font état de nouveaux projets d’expansion à Casablanca dans le cadre d’un programme d’investissement supplémentaire, à savoir le Parc Sindibad. Cette stratégie le place parmi les plus importants investisseurs hôteliers étrangers au Maroc. Il faudrait également mentionner le consortium dirigé par l’ingénieur Samih Sawiris, aux côtés de l’homme d’affaires égyptien Hossam El Shaer, et de l’homme d’affaires émirati Noweis qui développe actuellement le projet touristique Mogador Essaouira, dont la valeur totale approche les 400 millions de dollars. Dans le secteur de la distribution, l’enseigne égyptienne de hard-discount Kazyon exploite désormais plus de 300 magasins au Maroc et ambitionne de porter ce réseau à plus de 600 points de vente. On a aussi mentionné l’exemple d’Edita, qui a implanté avec succès une usine agroalimentaire au Maroc grâce à un investissement d’environ 35 millions de dollars et possède un partenariat avec un acteur clé de la distribution au Maroc, le Groupe H&S.

 

F. N. H. : Comment percevez-vous l’émergence d’une nouvelle dynamique de coopération entre les fonds d’investissement égyptiens et les startups marocaines, notamment dans les domaines de la technologie et de l’économie numérique, à la suite des échanges initiés lors du Gitex Africa Morocco 2026 ?

A. N. A.  : La participation égyptienne au Gitex Africa 2026 s’est distinguée par la présence de plusieurs entreprises égyptiennes de premier plan, illustrant un intérêt clair pour ce salon et son positionnement important vers les marchés africains et européens plus larges. Cet engagement s’inscrit dans le contexte du développement remarquable du secteur égyptien des technologies de l’information, notamment dans les domaines de la fintech, de l’intelligence artificielle, du commerce électronique, de l’EdTech, de la santé numérique et de l’externalisation des processus métier, qui constituent désormais des piliers essentiels d’un écosystème d’innovation en pleine expansion et de plus en plus compétitif. Dans ce contexte, l’ambassade d’Égypte à Rabat considère la participation au Gitex Africa comme une opportunité importante et œuvre pour une présence égyptienne plus structurée et plus visible lors des prochaines éditions du salon. Notamment à travers la création éventuelle d’un pavillon national dédié et d’un forum d’échange entre startups égyptiennes et marocaines et les investisseurs des deux pays. Une telle initiative permettrait de renforcer davantage la visibilité des entreprises égyptiennes et de développer les liens d’affaires avec leurs homologues marocaines. Plusieurs développements issus de l’édition 2026 témoignent déjà de cette dynamique croissante de coopération entre les deux écosystèmes.

Un exemple particulièrement significatif est le partenariat stratégique conclu entre la société égyptienne Money Fellows et la société marocaine Wafacash afin de digitaliser les systèmes traditionnels d’épargne collective marocains, connus sous le nom de «Daret». Après l’obtention de l’approbation réglementaire de Bank Al-Maghrib, cette initiative vise à renforcer l’inclusion financière grâce à un modèle numérique sécurisé et réglementé, combinant l’expertise technologique éprouvée de Money Fellows en Égypte, où la plateforme compte plus d’un million d’utilisateurs, avec le vaste réseau de distribution de Wafacash au Maroc. À l’échelle de l’écosystème entrepreneurial, la coopération se renforce également à travers le Atlas-Nile Venture Forum, lancé par le fonds égyptien Algebra Ventures et le fonds marocain Al Mada Ventures. Cette initiative vise à promouvoir l’investissement transfrontalier et à accompagner l’expansion régionale des startups en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne. Les deux fonds ont déjà co-investi dans plusieurs startups marocaines, notamment YoLa Fresh et Deepecho, tandis qu’Al Mada Ventures a également élargi ses investissements à des startups égyptiennes, illustrant une tendance croissante vers les investissements croisés. Encore une fois, ce foisonnement de collaborations gagnerait à être mieux connu, car il est révélateur d’un vrai appétit d’investissements et partenariats entre les acteurs économiques des deux pays dans ce secteur.

 

F. N. H. : À l’approche de plusieurs rendez-vous économiques africains majeurs, dont le African Business Forum, comment analysez-vous l’évolution de la coopération intra-africaine et les nouvelles opportunités qu’elles pourraient offrir à des partenariats comme celui entre le Maroc et l’Égypte ?

A. N. A.  : Le continent connaît des initiatives importantes pour l’accélération de l’intégration économique africaine. La Zone de libre-échange continentale africaine réunit plus de 1,4 milliard de personnes et représente un produit intérieur brut combiné de plus de 3.400 milliards de dollars. Pourtant, le commerce intraafricain ne représente encore qu’environ 15 à 16% des échanges du continent, contre plus de 60% en Europe et en Asie. À mon sens, la coopération intraafricaine autour de la Zone entre aujourd’hui dans une phase plus concrète de mise en œuvre. L’Egypte et le Maroc jouent un rôle de premier plan à cet égard. La réunion ministérielle de la Zone qui s’est tenue en Égypte en septembre 2025 a vu l’émergence d’un accord décisif sur les règles d’origine dans les secteurs du textile et de l’automobile. Le Business Forum de la ZLECAf, dont deux éditions se sont tenues à Marrakech, apporte également une contribution importante à ces efforts de mise en œuvre. En décembre 2025, l’Égypte a participé de manière remarquée au Forum, à travers une délégation de haut niveau conduite par le ministre de l’Investissement et du Commerce extérieur, accompagnée de hauts responsables et de plus de quarante chefs d’entreprise égyptiens. Cette visite a combiné la participation aux séances du Forum avec la coprésidence du Comité commercial égypto-marocain, illustrant l’implication croissante des gouvernements et du secteur privé des deux pays. La forte présence des représentants du monde des affaires égyptien a également mis en évidence l’intérêt grandissant pour le Maroc en tant que porte d’entrée stratégique vers l’Afrique de l’Ouest.

C’est dans ce contexte que le partenariat entre l’Égypte et le Maroc acquiert une dimension stratégique qui dépasse largement le cadre bilatéral. Les deux économies présentent une forte complémentarité au service de l’intégration continentale. En effet, le Maroc constitue une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest et figure parmi les principaux points d’ancrage des exportations égyptiennes vers le continent, tandis que l’Égypte représente une voie naturelle d’accès aux marchés du COMESA en Afrique de l’Est. Ensemble, les deux pays peuvent contribuer à façonner un corridor logistique et industriel continental reliant l’Atlantique à la mer Rouge, soutenu par des initiatives telles que la création de zones logistiques réciproques à Tanger et Alexandrie ainsi que par des projets logistiques conjoints destinés aux marchés africains. Cette coopération fait ainsi du partenariat maroco-égyptien un pilier concret de l’intégration africaine, porté par deux des principales économies commerciales du continent agissant dans une logique de coordination plutôt que de concurrence. Il est à souligner que l’Egypte va aussi accueillir le Forum Afrique d’Alamein (Alamein Africa Forum - GO63), qui est un grand rendez-vous économique et d’investissement africain organisé à El Alamein, en marge du sommet de coordination de l’Union Africaine. Son objectif est de réunir dirigeants politiques, investisseurs, institutions financières et chefs d’entreprise pour promouvoir le commerce, les investissements, l’intégration économique et les partenariats entre les acteurs du secteur privé en Afrique.

L’Egypte accorde une grande importance à la participation active du secteur privé marocain dans ce forum, et nous coordonnons cette participation avec la CGEM. Prévu en juin, le Forum a été reporté à une date ultérieure en raison des risques sanitaires liés à Ebola. Et dans le domaine du commerce en ligne, la plateforme égyptienne de commerce électronique Taager a lancé ses activités à Casablanca en décembre 2025. Cette diversification des investissements, tourisme, immobilier, distribution, industrie alimentaire et technologie, démontre que la confiance des investisseurs égyptiens dans le marché marocain est à la fois large et durable. Il est à noter que la plupart de ces investissements ne sont pas assez connus du grand public et gagneraient à mieux l’être, notamment dans les médias, car ils reflètent le grand potentiel du partenariat économique entre les deux pays et les bénéfices mutuels de ces investissements qui contribuent à l’essor économique du Maroc.

 

F. N. H. : Dans un contexte international marqué par les recompositions géopolitiques et économiques, comment l’Égypte perçoit-elle aujourd’hui le rôle du Maroc en tant que partenaire stratégique en Afrique ?

A. N. A. : À une époque caractérisée par les tensions géopolitiques, la polarisation et les incertitudes, l’Egypte considère le Maroc comme un partenaire privilégié dans les efforts visant à faire avancer la paix, la sécurité et le développement et renforcer la stabilité dans le monde arabe et en Afrique. Le Maroc est un partenaire clé, notamment dans la lutte contre le terrorisme. Les visites ministérielles régulières sont l’opportunité de concertations entre les autorités des deux pays. L’année écoulée a été marquée par une intensification des visites officielles. Côté égyptien, elle s’est notamment traduite par la visite du ministre des Affaires étrangères au Maroc en mai 2025, ainsi que par deux déplacements du ministre de l’Investissement et du Commerce extérieur au cours de la même année. La tenue de la première session du Comité de coordination et de suivi, au Caire le 6 avril dernier, coprésidée par les Premiers ministres des deux pays, illustre la dynamique positive dans les relations bilatérales. Elle reflète la volonté politique de donner une impulsion significative à la coopération bilatérale dans tous les domaines conformément aux directives de SE le Président Abdel Fattah El Sissi et Sa Majesté le Roi Mohammed VI.

Treize accords de coopération ont été signés durant cette réunion de haut niveau qui incluent des accords dans des secteurs économiques importants. Cette occasion a également permis de réaffirmer la volonté des deux pays de renforcer leur coordination sur de nombreux dossiers régionaux et africains, dans lesquels ils sont fortement engagés. Sur le plan économique, le Maroc a accompli de nombreuses réalisations, se positionnant comme une plateforme industrielle et exportatrice et une destination attractive pour les investissements. Dans ce contexte, nous considérons le Maroc comme un partenaire stratégique pour une Égypte, engagée dans sa propre expansion industrielle, y compris sur les marchés africains. La complémentarité entre les deux pays, leur positionnement géographique respectif, le Maroc tourné vers l’Atlantique et l’Afrique de l’Ouest, l’Egypte vers la mer Rouge et l’Afrique de l’Est, leurs atouts respectifs, le dynamisme de leurs économies, les prédisposent à bâtir des partenariats industriels réussis, nécessaires pour forger des chaînes de valeur régionales résilientes et qui sont mutuellement bénéfiques pour les deux pays. Notre relation évolue progressivement au-delà des échanges commerciaux traditionnels pour s’orienter vers un véritable partenariat économique complet fondé sur les investissements conjoints, la coopération et la production industrielle conjointe.

 

F. N. H. : La coopération entre le Maroc et l’Égypte repose également sur des liens humains et culturels historiques. Comment l’Ambassade œuvre-t-elle à consolider cette dimension du partenariat bilatéral ?

A. N. A. : L’Ambassade d’Egypte au Maroc ainsi que le Bureau commercial à Rabat travaillent activement au renforcement des relations bilatérales, et notamment à travers la mise en œuvre des accords signés et des mesures concrètes pour bâtir des liens entre les secteurs privés marocain et égyptien, et faciliter les contacts et partenariats entre les acteurs des deux pays dans tous les domaines. Et ce, afin de transformer la volonté politique exprimée au plus haut niveau en prospérité durable pour nos deux peuples frères. À titre d’exemple, je souhaiterais évoquer les importantes mesures mises en place par l’ambassade depuis octobre dernier pour faciliter l’octroi de visas aux citoyens marocains souhaitant se rendre en Égypte, notamment la possibilité d’obtenir un visa de longue durée valable cinq ans. Ces dispositions contribuent à fluidifier les déplacements des hommes d’affaires et des acteurs économiques entre les deux pays. Je voudrais évoquer aussi les relations culturelles, les liens humains entre l’Egypte et le Maroc, car ils occupent une place spéciale. Il existe des pans entiers de mémoire culturelle commune entre les deux pays autour de la musique, du cinéma et des arts en général.

Acteurs, réalisateurs et chanteurs des deux pays participent régulièrement aux manifestations culturelles qui s’y tiennent et y sont primés. Lors de la session du Comité de coordination et de suivi d’avril, un accord de coopération culturelle a été signé entre les ministres de la Culture des deux pays qui donnera une impulsion importante à cette coopération, notamment à travers le renforcement des partenariats entre les acteurs du monde de la culture. De sont côté, l’ambassade a lancé l’initiative d’un salon culturel à Rabat qui sert d’espace d’échange et de partage entre écrivains, intellectuels et artistes des deux pays sur différents sujets. Deux éditions ont eu lieu jusqu’à présent. Une juste après le Salon international du livre de Rabat, sur les femmes écrivaines en Égypte et au Maroc, et la suivante un mois après sur l’impact de la digitalisation sur les sociétés arabes. Cette initiative rencontre un franc succès et montre à quel point il y a un appétit pour ces échanges enrichissants entre les deux pays. Et puis, comment ne pas évoquer les liens humains et spirituels forts entre nos deux pays, avec notamment une augmentation significative des mariages mixtes égyptiens et marocains, qui s’ajoutent aux flux de voyage et pèlerinage qui ont amené nombre de familles marocaines à s’installer en Égypte au fil des siècles, au point que nombreux saints soufis en Égypte proviennent du Maroc. Tout cela a contribué à tisser une amitié sincère et une profonde fraternité entre nos deux pays et nos deux peuples. Celles-ci constituent aujourd’hui le socle de la dynamique qui anime les relations bilatérales et les efforts déployés pour les renforcer davantage.



 

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