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Parution : «La vérité est une zone grise»

Parution : «La vérité est une zone grise»

Le philosophe et journaliste, Abdelhak Najib, vient de publier aux Éditions Orion son douzième essai de philosophie et le troisième volet de sa trilogie philosophique, intitulé «La vérité est une zone grise», qui vient boucler la boucle, après le profond «Inhumains» et l’excellent «Le forgeron des eaux». 

Un triptyque qui avance à coups de marteau pour faire la lecture d’un monde en déshérence, d’une humanité errante entre violence, peur, angoisse et la fin des espoirs. Actuel.
 

Par Docteur Imane Kendili

Ecrivaine et psychiatre

 

Si «Inhumains» a traité à juste titre de la fin de cette humanité, livrée à la technologie à outrance, une humanité coupée des réalités, les siennes et celles du monde où elle végète depuis plusieurs décennies, une humanité réduite à la consommation à outrance dans un univers consumériste où les humains sont devenus des entités marchandes, qui doivent accumuler le maximum de choses inutiles pour s’oublier et oublier la raison pour laquelle elle a cette chance sans nulle autre pareille d’avoir droit à la vie et à l’existence. 

Si «Le forgeron des eaux» va plus loin et pose la question de ce homme perdu, errant, qui a égaré son âme et son esprit, qui vit sans cœur, comme un automate qu’un démiurge aurait actionné pour tourner en rond, dans un terrible cercle vicieux qu’il ose encore nommer vie, alors que son existence misérable n’a plus rien d’une vie, elle n’est même pas de la survie, mais un désespoir à ciel ouvert donnant sur la fin de tout ce qui fait qu’un humain est capable de donner, d’offrir au monde et aux autres, de créer le beau, de semer les graines fertiles de l’amour et de l’espoir entre humains. 

Dans «La vérité est une zone grise», Abdelhak Najib nous dit d’emblée : «Dans ce monde, depuis que les humains ont pris conscience d’eux-mêmes et de leur pouvoir de destruction et de biaisement avec tout- eux les premiers- il y a deux sortes de bonheur au sens primal du vocable. D’abord, celui d'une vie consacrée entièrement aux plaisirs sensuels sans engagement d’aucune sorte ni pour l’élévation de l’âme humaine ni pour la sacralité d’être vivant dans un monde en constante mutation. Ensuite, il y a celui d'une vie consacrée à progresser vers une nouvelle conscience de soi, vers une prise de conscience de sa place dans le monde et vis-à-vis du vivant dans son ensemble. Des deux, c'est le bonheur de progresser qui est le plus grand. Progresser vers son idéal. Devenir la plus belle et la plus profonde version de soi, dans un monde fluctuant, changeant et mouvant». 

Le philosophe pose ici la question de la capacité de l’Homme dit moderne de se dépasser, d’aller au-delà des contingences de son existence, dans un monde hostile et anxiogène, pour devenir la meilleure version de lui-même, célébrant son humanité et mettant en avant la beauté et la noblesse de l’esprit humain ? Cet homme, tel qu’il se manifeste aujourd’hui, aux quatre coins de la planète, est-il capable d’autre chose que de consommer et de se consumer ?

 


Apologie du désastre
 
La réponse ne souffre d’aucune ombre chez Abdelhak Najib, qui nous dit que cette humanité, fruit de 7.000 ans de dite civilisation, avance en reniant son essence, ce qui fait d’elle intrinsèquement une aspiration à la grandeur, dans ce cheminement de la pensée humaine, des grandes découvertes dans tous les domaines de la vie, dans ce désir humain d’assurer le bonheur à tous. Sauf que tout ce chemin parcouru n’a abouti qu’à plus d’horreur, plus de terreur, plus de maux, plus de menaces, plus d’angoisse, plus de peur panique face à ce que l’humanité a engendré elle-même, au fil des âges : une humanité en fin de cycle, une humanité moribonde, une humanité indigente, une humanité éreintée, harassée, épuisée, fatiguée, tirant la langue en agonisant. 

On le sait, «Les gens feront n'importe quoi, peu importe l'absurdité, afin d'éviter de faire face à leur propre âme», comme on peut le lire chez Carl Gustav Jung. 

«C’est cela cette force impérieuse de la fuite face à soi pour éviter le face à face, pour juguler cet instant à nul autre semblable où l’homme se doit de faire le point sur lui-même, sur les chemins qu’ils parcourent, sur ses idéaux, sur ses rêves et sur ses réalisations. L’idée qui préside à une telle fuite sans aucun espoir de retour, c’est de s’éviter le maximum possible. Dans ce processus de fuite, la constante chez toutes les variétés humaines est l’errance loin de qui nous aurions pu devenir», souligne Abdelhak Najib.

Une errance qui s’apparente à un suicide collectif face à un monde qui nous dépasse à tous les niveaux, dans lequel les humains n’ont plus la capacité d’adaptation étant devenus faibles, friables, influençables, morbides et irresponsables dans ce sens que plus personne n’a la force de s’assumer et d’assumer des choix propres, des visions claires sur soi et le monde, sur les autres, sur le passé, sur l’avenir et sur la force de l’espoir qui devrait nous mener à une relecture de qui nous sommes devenus au fil du temps , c’est-à-dire, comme le précise Abdelhak Najib, cet homme qui ne jure plus que par son élan vers le pire, que par sa volonté du désastre.


 
Déshérence
 
Le philosophe doublé du journaliste insiste sur les différentes technicités inventées et mises en place par les humains pour éviter le face à face avec eux-mêmes, pour éviter toute prise de conscience, pour éviter tout questionnement sur leur précarité actuelle qui n’augure de rien d’autre qu’une fin annoncée où plus aucun subterfuge face aux réalités du monde ne peut sauver cette même humanité aux abois. 

«C’est dans cette logique que l’écrasante majorité des humains chemine en parallèle d’elle-même passant une vie durant le plus loin possible d’elle-même sans aucun espoir de se rencontrer un jour, même pas une seule fois, même pas un unique instant. Cela porte un nom : la maladie de la déshérence. Celle-ci consiste à produire un trop-plein d’artifices autour de soi pour oblitérer la vue et la vision. Ce qui revient à dire que l’homme s’alourdit de tant de choses inutiles accumulant sans cesse pour s’oublier dans ce qu’il croit posséder. Cette maladie est incurable. On n’en réchappe jamais. Elle est sans appel», précise Abdelhak Najib qui pose ici le doigt sur une pathologie humaine touchant l’humanité dans son ensemble, dans un monde qui a vendu son âme à la digitalisation des sentiments, à la numérisations des pensées, à la consommation rapide de tout ce qui abrutit, de tout. Et qui avilit et abaisse l’humain en nous. Une maladie incurable, certes, mais dont les effets s’insinuent au cœur de toutes les sociétés dans une globalisation du désastre, dans une forme de dévastation systémique qui menace tous les étages de l’existence humaine, aujourd’hui, dans un monde en perdition et sans repères aucun.
 


Crise des valeurs
 
Ce n’est pas là une vision pessimiste du monde et de l’humanité telle qu’elle se présente à nous aujourd’hui. 
Loin de là, nous dit Abdelhak Najib : «Nous sommes obligés aujourd’hui, à un moment de notre histoire humaine commune de nous poser les bonnes questions sur qui nous sommes devenus, sur nos erreurs fatales, sur nos virages ratés, sur notre désespérance, sur notre vacuité, sur notre matérialité, sur nos folies éparses, sur nos crimes contre cette même humanité, sur l’injustice, sur notre violence, sur notre agressivité, sur notre horreur dans un monde en trompe-l’œil». 

C’est donc là une volonté certaine de porter un regard juste et sans concessions sur notre monde, sur notre humanité, sur nos valeurs qui se délitent et tombent en lambeaux, nous dit le philosophe. Oui, cette terrible et profonde crise de toutes les valeurs où plus rien de grand, de noble, de beau ne luit à l’horizon. Un horizon obscurci par les petitesses humaines, par l’indigence de la pensée créatrice, par la mort de tout ce qui est susceptible d’élever l’humain en nous. 
Abdelhak Najib, dans sa démarche philosophique, depuis «La dignité du présent», jusqu’à «Et que crève le vieux monde» en passant par «La rédemption par le péché», «Coronavirus, la fin d’un monde», «Le vol d’Icare» ou encore «La voix de la terre», réfléchit l’Homme et l’Humanité dans leur essence, allant au fond de sa lecture des fondements humains aujourd’hui, posant les bonnes questions sur des thèmes majeurs, tels que l’espoir, la volonté du dépassement, la quête d’une hypothétique liberté jamais trouvée, le désir d’aimer le monde et de le nourrir de beauté, la capacité des hommes à refuser les artifices, les jeux de façades, les trompe-l’œil, le mensonge de l’histoire et les arrangements factices d’entités humaines perdant tous les repères et plongeant mains et pieds liés dans la fausseté, dans le mensonge, dans l’hypocrisie, dans l’aberration et dans l’absurde le plus criard. 

Ce sont là des questions philosophiques profondes sur l’avenir de l’Homme et de cette humanité qui a soldé son essence en troquant ce qui la spécifie contre les apparences, le trop-plein de choses, contre les gadgets, contre la virtualité, contre la digitalisation de l’existence dans un monde régi par la technique et par une forme de technologie qui avance tel un rouleau compresseur qui écrase tout sur son passage. 

Dans ce sens, le propos de Abdelhak Najib est d’éviter le pire en prenant le temps de penser à qui nous sommes devenus aujourd’hui, au pourquoi de notre errance, de notre petitesse, de notre perdition dans un univers de plus en plus hostile, de plus en plus laid et macabre.


Abdelhak Najib. La vérité est une zone grise. Editions Orion. Juin 2022.

 

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