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Opinions: Tanger en ses temps

Opinions: Tanger en ses temps

Philippe Guiguet Bologne, poète et écrivain, s’est depuis longtemps exalté pour les attraits de Tanger. Il les décline ici avec une gourmandise flatteuse.

 

Par P. G. B.

Longtemps, Tanger a été une ville à part, et c’est bien ce qui faisait son charme. À part de l’empire chérifien, échappant dès la fin du XVIIIème siècle à l’autorité des sultans pour, lentement mais assurément, succomber au chant des sirènes des diplomates qui allaient, à force de ruse, lui conférer son fameux statut international, unique dans l’histoire des sociétés humaines. Un petit paradis pour les riches investisseurs occidentaux, pour les boursicoteurs, pour les espions et pour toutes les minorités, habituellement persécutées et qui, ici, trouvaient une politique libérale parfaite pour leur épanouissement. Mais tout cela était bien artificiel, à la traîne des grands empires coloniaux, et ne pouvait pas durer. Tanger a souvent été d’un autre temps. C’est sans doute par cette exceptionnalité, son caractère inclassable et dont le contrôle a toujours plus ou moins échappé aux pouvoirs - probablement l’air du détroit et la vue sur l’Espagne sont-ils pour quelque chose dans cette indiscipline - que Tanger a toujours été chérie par les artistes.

Jean Genet et Paul Morand ne l’aimaient pas, la trouvant trop vénale, clinquante et provinciale à la fois. Mais Delacroix y a fondé le romantisme en peinture et Matisse sa modernité. Francis Bacon a aimé venir s’y fracasser, au cours de nuits d’amour et de scènes de ménage avec son amant et ses fameuses saouleries au Dean’s maintenant fermé. Mais c’est aussi là que la peinture marocaine a pris racine, quand Ben Ali R’bati s’installa dans la cité du chergui, dès sa jeunesse, quand Ahmed Yacoubi y fut conforté dans son art par Francis Bacon et Paul Bowles, dont Mohamed Hamri aussi fut un épigone. L’ambiance était propice à la naissance de telles vocations. Des musées ouvrent aujourd’hui à chaque coin de rue, de l’ancienne prison de la Kasbah magnifiquement restaurée à la Villa Harris transformée en luxueuse salle d’exposition permanente d’une étrange collection, de Dar Niaba à l’ancienne gare ou l’ancienne conservation foncière, qui attendent encore leur nouvelle vocation.

Les galeries privées tirent ces nouveaux marchés vers le haut, grâce à des politiques exigeantes (Gallery Kent, Medina Art Gallery, le Cercle des arts et Dar d’art à leur tête), quand les instituts étrangers, qui longtemps ont fait la politique culturelle de la ville, sont maintenant plus à la traîne. Quant aux écrivains, ils continuent de raffoler de la ville et y séjournent régulièrement. Tahar Benjelloun demeure le premier ambassadeur de la cité, et Mohamed Choukri en est l’âme et le cœur. Bien évidemment, Paul Bowles reste la tierce figure de Tanger, qui attira dans son exil William Burroughs et toute la Beat generation, puis ensuite Daniel Rondeau et Rodrigo rey Rosa, quand Truman Capote ou Tennessee Williams suivaient les parcours mondains de leur époque. Mais on venait à Tanger car la ville était désuète, aux abords d’une campagne somptueuse et au cœur d’un monde bucolique, aujourd’hui bien perdus.

Tel un Phénix

Sans doute est-ce aussi pour cela que Tanger est maintenant une ville qui, renaissant de ses éternelles cendres, est plus encline à attirer publicitaires, décorateurs et photographes. Yto Barrada est absolument dans l’esprit du temps et donne ses interviews depuis la cinémathèque qu’elle a fait renaître avec l’aide de Cyriac Auriol et de Latif Lahlou. Catherine Poncin loue un pied-àterre dans la médina et Daniel Aron crée une fondation. Les vraies choses se passent aussi et surtout là où la jeunesse a décidé de poser ses bagages : l’atelier de Hicham Bouzid, près de la Place du Grand Socco, pense la ville et les singularités de l’urbanisme contemporain en proie à la globalisation; le Mahal de Nouha Ben Yebdri pousse les concepts de la création jusqu’à leurs limites ultimes; le Live Room Project, club social initié par Omar Mok’s, attire à la culture les jeunes de l’hypercentre que viennent rencontrer ceux des banlieues; le Dabateatr ouvre une annexe au Technopark quand Spectacle pour tous, de Hamza Boulaïz, a garé son camion-théâtre dans la région. Festi, d’Ilyass Bouchri et ses talentueux acolytes, comme d’autres jeunes troupes, dont celles de Younes Benchakor et de Younes Daghmoumi, font l’air du temps. Bref, Tanger se décline aujourd’hui surtout en jeune et en solutions alternatives : ce qui pourrait bien lui valoir une vraie nouvelle vie, éloignée des caméras des grands médias et des discours nostalgiques, à distance des vaines préoccupations mondaines et des caciques du genre, mais qui assure véritablement la relève et se pose sans détour et sans fard les questions de son temps. 

 

 

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