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Culture & Société

«L’architecture marocaine a de beaux jours devant elle»

«L’architecture marocaine a de beaux jours devant elle»
Lundi 05 Octobre 2020 - Par admin

Frou Akalay, rédactrice en chef du magazine d’architecture A+E et co-fondatrice des Young Moroccan Architecture Awards, s’est depuis longtemps exaltée pour les attraits de l’architecture. Radieuse, elle les décline ici avec une gourmandise flatteuse. Une vision amplement convenue, mais d’où jaillit en pleine lumière la facette épicurienne de cette sémillante femme qui ne se fait pas faute de cueillir les roses de la vie.

 

Propos recueillis par R. K. Houdaïfa

 

Finances News Hebdo : Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs en quoi consiste le métier d'architecte ?

Frou Akalay : C’est une personne dont le métier est de concevoir le plan d'un édifice et d'en diriger l'exécution. Dans son acception classique, l'architecte est d'abord un artiste, et accessoirement un technicien spécialisé dans l'art de la conception des bâtiments. Répondant aux besoins de son client, il traduit en plan une réflexion sur l'espace, la lumière, les volumes et les matériaux, puis conduit le chantier.

 

F.N.H. : Quelles qualités requiert l'exercice de ce métier ?

F. A. : L’architecte est à cheval sur deux dispositions essentielles dont il doit avoir la maîtrise. Primo, il doit être un technicien accompli pour assurer la stabilité de la structure du bâtiment, son fonctionnement sur le plan éclairage, climatisation ou thermique par exemple. Certes, tous les plans techniques d’exécution sont faits par des ingénieurs spécialisés (éclairage, béton armé, climatisation…), mais l’architecte est celui qui coordonne tous ces intervenants au service d’un projet dont il est le seul à avoir la maîtrise globale. Secundo, il doit être un artiste aguerri, car le projet fonctionnel qu’il a mené avec les divers intervenants (cités plus haut) va être jugé de prime abord sur son esthétique. Et là, il est seul maître à bord : livrer un édifice qui plait et artistiquement intéressant.

 

F.N.H. : Un individu nourri en marge de l’environnement artistique pourrait-il exercer sans difficulté le métier d’architecte ?

F. A. : Comme dans tous les métiers libéraux (médecin, avocat, pharmacien…), depuis la nuit des temps, ils ont été pratiqués par des personnes autoproclamées expertes ! Ce n’est qu’à la veille de la 2ème Guerre mondiale que l’ensemble de ces métiers ont été organisés sous forme d’ordre. Prenez par exemple Le Corbusier, un des plus grands architectes du 20ème siècle, il n’a pas de diplôme d’architecte. Plus encore, son disciple le Japonais Tadao Ando non plus.

Autodidacte, cela ne l’a pas empêché d’enseigner à Harvard ou à Yale. Mais cette période est révolue; l’architecture comme beaucoup de métiers s’est complexifiée et la maîtrise de plusieurs techniques est maintenant obligatoire. Aussi, les architectes Le Corbusier et autres Tadao Ando en herbe formés dans les écoles d’architecture donnent des candidats de grande valeur.

 

F.N.H. : Comment faire un beau projet ?

F. A. : Les études d’architecture donnent un enseignement très varié composé de matières techniques, comme les mathématiques, la géométrie, la résistance des matériaux…, de matières des sciences humaines, comme la sociologie, psychosociologie ou la philosophie, comme ils doivent également suivre un cursus artistique fait de cours de dessin, de sculpture, de peinture et d’histoire de l’art. Un beau projet est celui réalisé par un architecte qui a réussi à synthétiser tous ces paramètres : technique, économique, esthétique et social.

 

F.N.H. : Quand on sort d’une école d’architecture, où peut-on travailler ?

F. A. : Au Maroc où les études d’architecture ne sont dispensées que depuis le début des années 80, les études mènent essentiellement au secteur privé ou au secteur public, la 2ème alternative n’étant pas un choix, mais surtout une nécessité. Grosso modo, les jeunes lauréats, plus ou moins nantis, vont travailler chez un confrère puis, au bout de quelques années ouvriront, leur propre agence.

Cependant, à l’instar de l’Europe des années 60, une tendance commence à s’esquisser. Les jeunes lauréats découvrent que l’architecture a beaucoup plus de débouchés qu’ils n’auraient pensé. De par leur riche formation, les architectes sont les meilleurs directeurs de centres culturels, de musées… de très bons gestionnaires du patrimoine immobilier. Quand ils s’essaient au design, leurs travaux sont très aboutis et lorsqu’ils décident de revisiter l’artisanat, leurs propositions ont du sens. En bref, ces dernières années, nous assistons à une ouverture d’esprit amenant les architectes à investir bien plus de domaines d’activité que leurs aînés.

 

F.N.H. : Est-ce difficile de se faire repérer ?

F. A. : Oui, c’est très difficile pour un jeune architecte qui veut ouvrir sa propre agence d’architecture de se faire repérer. C’est pourquoi la première étape est d’abord le salariat chez un confrère bien installé dans le marché. Cela permet d’acquérir de l’expérience, se faire la main et, surtout, mener à bien ses propres projets sous la houlette du chef d’agence. C’est avec ses projets dont il peut légitimement se prévaloir qu’il peut, quand il en a les moyens financiers car les démarrages sont difficiles, prospecter le marché privé de l’architecture.

 

F.N.H. : Les architectes doivent prendre en compte davantage la dimension du développement durable. Ceci devient un paramètre important dans la construction d’un bâtiment. L'écologie change-telle le métier ?

F. A. : Avant même cette «mode» qu’est la construction durable, les architectes anciens et nouveaux ont été tous formés à l’architecture bioclimatique. Construire en tenant compte de l’orientation, des vents et du climat est le minimum de maîtrise qu’on attend d’un architecte.

A toutes ces règles de bon sens sont venues s’ajouter d’autres dispositions autrefois impossibles à réaliser, comme les casquettes et autres auvents, les stores télécommandés, l’usage de matériaux d’isolation performants rendant la «construction durable», une technique à part entière qui est aujourd’hui «monitorable» à coup de logiciels. Toutes ces dispositions architecturales plus ou moins abouties influent sur l’esthétique architecturale. Désormais, les édifices comportent plus d’auvents et la double peau est devenue courante. L’architecture change !

 

F.N.H. : Le béton envahit maintenant les réalisations architecturales... Selon vous, que faut-il changer ?

F. A. : Le développement et la croissance nécessitent un matériau de construction et le béton a encore de beaux jours devant lui. Cependant, le Maroc ancestral a son béton : la terre. Il est malheureux de voir le ciment envahir les beaux paysages du sud alors que l’architecture de terre est bien plus belle et bien plus performante sur le plan du confort. Pour inverser la tendance, il faudrait une volonté politique. On n’y est pas encore !

 

F.N.H. : Pourquoi vous avez choisi d'organiser la compétition Young Moroccan Architecture Awards ?

F. A. : La typologie de la population des architectes connaît un changement important, avec une diminution de l’âge moyen des praticiens. Chaque année, des centaines de jeunes lauréats issus principalement des écoles nationales intègrent le marché du travail et l’intérêt pour le patrimoine architectural connaît un engouement perceptible. Aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire d’honorer ces praticiens, de stimuler leur créativité, de reconnaître les particularités et les centres d’intérêt de chacun, mais également de donner aux plus talentueux la reconnaissance qu’ils méritent.

 

F.N.H. : Combien de dossiers avez-vous reçu ?

F. A. : Jusqu’à présent, nous avons reçu plus de 120 dossiers et les inscriptions se prolongent jusqu’au 10 octobre 2020.

 

F.N.H. : Quel regard portez-vous sur l'architecture marocaine ?

F. A. : Le Maroc a été autrefois un empire qui s’étendait du sud de la France au Mali. Géographiquement, il est situé entre deux continents et deux mers. Il a été occupé pendant cinq siècles par Rome. Avec l’invasion de l’Espagne, les Maures, ces Marocains berbères arabisés, ont installé une civilisation qui a illuminé le monde et toutes les sciences, dont l’architecture.

L’architecture maroco-andalouse est née, avec sa maîtrise des proportions et la finesse de ses modénatures. Elle a développé un artisanat marocain extrêmement sophistiqué qui a fait la beauté de nos ouvrages et continue d’être une source d’inspiration inépuisable pour les architectes. Une des rares architectures mondiales qui se projette dans la modernité tout en ayant des traditions artisanales très fortes est l’architecture japonaise. Le Maroc est sur ce chemin.

 

F.N.H. : Le mot de la fin pour l’avenir de l’architecture ?

F. A. : Malgré les difficultés que connaissent les architectes dans leur quotidien, l’architecture marocaine avance. Nous avons aujourd’hui de jeunes architectes marocains qui assurent la relève et dont les œuvres rivalisent avec les grands architectes mondiaux. Plus que jamais, le patrimoine est défendu par la société civile et l’architecture de terre intéresse de plus en plus de monde grâce aux engagements d’architectes comme Salima Naji. Je pense sincèrement que l’architecture marocaine a de beaux jours devant elle.

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