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Journée mondiale du rein : «La maladie rénale progresse en silence au Maroc»

Journée mondiale du rein : «La maladie rénale progresse en silence au Maroc»

Les maladies rénales évoluent de manière préoccupante au Maroc. Près de 3 millions de Marocains seraient touchés à différents stades, tandis que des milliers de patients vivent sous dialyse. A l’occasion de la Journée mondiale du rein, l’accent est mis sur la prévention et le dépistage précoce. Entretien avec la professeure Amal Bourquia, néphrologue, présidente de l’association REINS, auteur et experte en éthique médicale.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : La maladie rénale chronique touche près d’une personne sur dix dans le monde. Où en est le Maroc aujourd’hui face à ce défi de santé publique ?

Pr Amal Bourquia : La maladie rénale chronique touche près de 10% de la population mondiale, ce qui en fait un enjeu majeur de santé publique. Au Maroc, les estimations indiquent que près de 3 millions de personnes seraient atteintes de maladies rénales à différents stades, dont une grande partie ignore encore sa maladie. L’insuffisance rénale chronique représente l’une des complications les plus graves et les plus fréquentes de la MRC (Maladie rénale chronique). Au Maroc, les chiffres sont particulièrement préoccupants. Ainsi, près de 40.000 patients sont actuellement en hémodialyse périodique, soit près de 1.800 patients dialysés par million d’habitants, alors que seuls environ 650 patients ont bénéficié d’une transplantation rénale. Chaque année, des milliers de nouveaux patients nécessitent un traitement de suppléance rénale, illustrant une incidence et une prévalence en constante augmentation. Ce fardeau croissant des maladies rénales, associé aux disparités d’accès aux soins, pèse lourdement sur les patients, leurs familles, les professionnels de santé, les organismes de couverture médicale et la société marocaine dans son ensemble. Par ailleurs, la mortalité liée à la MRC continue d’augmenter et les projections indiquent qu’elle pourrait devenir la cinquième cause de décès dans le monde d’ici 2040.

 

F. N. H. : La maladie rénale est souvent qualifiée de maladie silencieuse. Pourquoi est-il si difficile de la détecter à temps ?

Pr A. B. : La maladie rénale est souvent silencieuse et évolue longtemps sans symptômes perceptibles. Dans la majorité des cas, les patients ne découvrent leur maladie qu’à un stade avancé, lorsque la fonction rénale est déjà altérée. L’insuffisance rénale caractérisée par une dégradation progressive et souvent irréversible de la fonction rénale apparaît au terme d’une progression lente et longtemps asymptomatique, ce qui rend sa détection précoce particulièrement difficile. Lorsqu’elle est diagnostiquée, il est malheureusement fréquent que la maladie ait déjà atteint un stade avancé. Même si la maladie reste souvent silencieuse, certains signes peuvent apparaître et ne doivent pas être négligés, tels que des modifications de la couleur des urines, une hypertension artérielle, une fatigue persistante ou une rétention d’eau. Il est important de rappeler que personne n’est à l’abri des maladies rénales. Seul un dépistage précoce permet de détecter à temps une diminution de la fonction rénale et d’intervenir efficacement. Cette détection précoce peut prévenir l’évolution vers l’insuffisance rénale sévère et ses complications cardiovasculaires, et permettre de retarder, voire d’éviter le recours à la dialyse ou à la transplantation rénale.

 

F. N. H. : Quels sont aujourd’hui les principaux facteurs de risque qui menacent la santé rénale des Marocains ? Et quels gestes simples chacun peut-il adopter pour protéger ses reins ?

Pr A. B. : Plusieurs facteurs de risque menacent la santé rénale des Marocains. Les deux causes principales restent le diabète et l’hypertension artérielle, qui sont à l’origine d’environ la moitié des cas d’insuffisance rénale chronique. Le diabète, en particulier, constitue l’un des ennemis majeurs des reins : l’excès de sucre dans le sang altère progressivement les petits vaisseaux des glomérules, entraînant avec le temps une néphropathie diabétique et une dégradation progressive de la fonction rénale. Les personnes souffrant de diabète, d’hypertension artérielle, d’obésité, ou ayant des antécédents personnels ou familiaux de maladies rénales, certaines malformations urinaires ou des infections urinaires répétées présentent aussi un risque plus élevé de développer une maladie rénale chronique. D’autres causes peuvent également intervenir, notamment certaines maladies inflammatoires ou auto-immunes, des maladies génétiques, mais aussi l’exposition à des médicaments ou substances toxiques pour le rein, comme certains anti-inflammatoires, antibiotiques, produits traditionnels ou des métaux lourds. Face à ces risques, des gestes simples permettent pourtant de protéger ses reins. Il est également important d’adopter un mode de vie sain, d’avoir une activité physique régulière, de maintenir un poids équilibré, de limiter la consommation de sel, d’arrêter le tabac et d’éviter l’automédication et l’abus de certains médicaments potentiellement toxiques pour les reins, et de surveiller régulièrement sa tension artérielle et sa glycémie. Dans ce contexte, le dépistage précoce, la prévention et la sensibilisation, notamment chez les personnes à risque comme les diabétiques ou les hypertendus, sont essentiels pour réduire la morbidité et la mortalité, améliorer la prise en charge des patients et garantir la durabilité des systèmes de santé.

 

F. N. H. : Les patients souffrant de diabète ou d’hypertension sont particulièrement exposés. Le dépistage auprès de ces populations est-il suffisamment développé ?

Pr A. B. : Le dépistage du diabète et de l’hypertension artérielle, pourtant essentiel pour prévenir les complications cardiovasculaires et rénales, reste encore insuffisant. Ces deux maladies chroniques sont très fréquemment associées, ce qui augmente le risque d’accidents vasculaires cérébraux, de maladies cardiovasculaires et d’atteintes rénales. Pourtant, une proportion importante de personnes ignore qu’elles sont hypertendues, ce qui retarde la prise en charge et favorise l’apparition de complications. Au Maroc, la prévalence du diabète chez les adultes est estimée à environ 12%, ce qui souligne l’urgence de renforcer les stratégies de dépistage et de prévention. Les recherches récentes montrent que l’association fréquente entre diabète de type 2 et hypertension s’explique par des mécanismes biologiques complexes et des prédispositions génétiques qui peuvent favoriser leur apparition simultanée. Plusieurs voies biologiques ont été identifiées, impliquant différents mécanismes tels que le syndrome métabolique, une production insuffisante d’insuline et l’excès de masse grasse, qui résulte d’une interaction entre facteurs génétiques, environnementaux et comportementaux. Dans notre contexte, le dépistage reste vraiment insuffisant, alors que la prévention et le dépistage précoce sont essentiels. Un suivi régulier de la tension artérielle, un contrôle de la glycémie, ainsi que des examens médicaux périodiques, notamment chez les personnes de plus de 40 ans ou présentant des facteurs de risque, permettent d’identifier précocement ces maladies et de prévenir leurs complications graves, en particulier au niveau des reins. Une prise en charge globale et un traitement médical adapté demeure la stratégie la plus efficace pour réduire leur impact sur la santé publique.

 

F. N. H. : Le thème de cette année met en avant le lien entre santé rénale et environnement. Comment les changements climatiques et la pollution influencentils la santé des reins ?

Pr A. B. : Les changements climatiques et la pollution environnementale représentent aujourd’hui des menaces croissantes pour la santé rénale. La hausse des températures et la multiplication des vagues de chaleur favorisent la déshydratation chronique, ce qui diminue le flux sanguin vers les reins et peut provoquer une insuffisance rénale aiguë ou accélérer l’évolution d’une maladie rénale chronique. Cette situation concerne particulièrement les populations exposées à des conditions climatiques difficiles. Par ailleurs, la pollution de l’air, de l’eau et des sols constitue un facteur environnemental de plus en plus reconnu dans l’apparition des maladies rénales. Les particules fines présentes dans l’air peuvent pénétrer dans la circulation sanguine et provoquer des lésions au niveau des reins. De même, la contamination de l’eau ou des aliments par des métaux lourds comme le plomb, le cadmium ou le mercure, ainsi que par certains pesticides et substances chimiques, peut entraîner des atteintes rénales parfois irréversibles. Les reins sont particulièrement vulnérables à ces expositions environnementales qui peuvent favoriser l’apparition de certaines pathologies rénales plus graves. Face à ces risques, la prévention repose sur une hydratation adéquate, la protection contre les fortes chaleurs et la réduction de l’exposition aux polluants, tout en renforçant la sensibilisation au lien étroit entre environnement et santé rénale. La préservation de l’environnement apparaît ainsi comme un enjeu majeur non seulement pour la planète, mais aussi pour la protection de la santé rénale des populations.

 

F. N. H. : Les traitements comme la dialyse sont essentiels mais ont aussi un impact environnemental. Comment concilier prise en charge des patients et pratiques plus durables ?

Pr A. B. : La prise en charge de l’insuffisance rénale par l’hémodialyse, bien qu’indispensable à la survie des patients, s’accompagne d’un impact environnemental important. Ce traitement nécessite en effet une consommation considérable de ressources, notamment de grandes quantités d’eau et d’énergie. Près de 60.000 litres d’eau par an et par patient et génère également d’importants volumes de déchets liés aux consommables médicaux. Cette utilisation intensive de ressources contribue à l’empreinte carbone du système de santé. Face à ces enjeux, le concept de «dialyse verte» s’impose comme une voix conciliant qualité des soins et durabilité environnementale. Cette démarche repose sur plusieurs stratégies, notamment l’optimisation de la gestion de l’eau et de l’énergie, par exemple en réutilisant l’eau rejetée par les systèmes d’osmose pour des usages non médicaux ou le recours aux énergies renouvelables, telles que l’énergie solaire. Elle implique également une meilleure gestion des déchets, grâce à un tri rigoureux séparant les déchets médicaux à risque des déchets recyclables, ainsi qu’une réduction du matériel à usage unique lorsque cela est possible sans compromettre les normes d’hygiène et de sécurité. Ainsi, l’intégration de pratiques durables dans la prise en charge des maladies rénales apparaît aujourd’hui comme une nécessité pour concilier excellence médicale, responsabilité environnementale et santé publique.

 

F. N. H. : L’accès à la transplantation rénale reste un défi. Quelles actions sont nécessaires pour améliorer les chances des patients en attente d’une greffe ?

Pr A. B. : Depuis sa création, l’association REINS a fait du développement de la transplantation rénale l’un de ses principaux objectifs, en menant un véritable combat national pour promouvoir ce traitement qui représente la meilleure alternative à la dialyse pour les patients atteints d’insuffisance rénale terminale. Cependant, et malgré les efforts engagés depuis de nombreuses années, l’accès à la transplantation rénale reste aujourd’hui un défi majeur au Maroc. Consciente que la greffe d’organes s’inscrit dans un contexte où interviennent des dimensions culturelles, éthiques, religieuses et sociales, l’Association a mené plusieurs actions pour mieux comprendre et améliorer la perception du don d’organes au sein de la population marocaine. Des enquêtes réalisées auprès des citoyens et des professionnels de santé ont montré une attitude globalement favorable au don et à la transplantation, malgré une connaissance encore limitée du sujet, ce qui souligne l’importance de renforcer l’information et la sensibilisation.

Dans ce cadre, de nombreuses initiatives ont été menées pour promouvoir la culture du don d’organes : publications scientifiques et ouvrages de sensibilisation, campagnes d’information, dépliants, affiches, productions audiovisuelles, organisation de conférences et de rencontres scientifiques, ainsi que le lancement d’une pétition et d’une campagne nationale pour encourager le débat et la mobilisation autour du don d’organes. Le rôle des médias et de la société civile est également essentiel pour faire évoluer les mentalités et encourager la solidarité autour de ce geste de vie. Des milliers de patients vivent aujourd’hui sous dialyse et plusieurs millions de Marocains sont concernés par les maladies rénales à différents stades; le nombre de transplantations demeure limité et repose sur le don de donneurs vivants apparentés. Le changement de la loi, pour que tous soient considérés comme donneurs après la mort, sauf ceux qui s’inscrivent sur le registre de refus, apparaît comme une solution qui permettrait d’avoir davantage de donneurs. Ce changement est demandé par l’Association REINS depuis 8 ans pour permettre au Marocain de disposer d’un traitement par transplantation d’organes. Améliorer l’accès à la transplantation nécessite donc une mobilisation collective, impliquant les autorités sanitaires, les professionnels de santé, les associations et l’ensemble de la société. Et ce, afin de renforcer les programmes de transplantation, promouvoir la culture du don d’organes et offrir aux patients en attente de greffe de meilleures chances de bénéficier de ce traitement qui peut transformer et sauver des vies.

 

F. N. H. : À l’occasion de la Journée mondiale du rein, quel message souhaitezvous adresser au grand public pour encourager la prévention et la protection de la santé rénale ?

Pr A. B. : D’abord, comprendre que la prévention et le dépistage précoce sont les clés pour protéger la santé rénale. Le diagnostic précoce est fondamental et permet de détecter une atteinte rénale à temps et d’éviter l’aggravation de la maladie, d’améliorer la prise en charge et de prévenir ou retarder l’évolution vers l’insuffisance rénale terminale. En 2026, sensibiliser la population aux risques et aux moyens de prévention constitue une priorité majeure pour l’Association REINS. Cette dernière lance, une nouvelle fois, un appel à l’action collective autour de plusieurs priorités essentielles. Il s’agit d’abord de renforcer le dépistage précoce des maladies rénales, en l’intégrant davantage dans les soins courants et en multipliant les actions de sensibilisation. L’Association appelle également à rendre la dialyse plus durable, en encourageant les innovations et les pratiques écoresponsables. Il est nécessaire de placer le patient au centre des préoccupations, en veillant à ce que les efforts de durabilité ne compromettent jamais la qualité des soins. Et enfin, investir pour tous et partout, en soutenant des solutions adaptées aux contextes où les ressources sont limitées. Plus que jamais, cette journée est un rappel que la protection des reins concerne chacun d’entre nous. Agir dès aujourd’hui, par la prévention, la sensibilisation et la solidarité, c’est protéger à la fois les reins, la santé et la planète.

 

 

 

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