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Ilias et Amina, traits vrais

Ilias et Amina, traits vrais

Elle couche ses états d’âme sur le support; lui se nourrit de tout. Ils ont tissé un lien et l’ont peint.

 

Par R. K. Houdaïfa

 

Nous l’avons vu, de nos propres yeux vu; beaucoup l’avaient sûrement remarqué, tant elle ne passait pas inaperçue. Mais de qui s’agit-il ? Une personne pleurait à la sortie d’une expo collective, maudissant ces pseudo-artistes qui, disait-elle dans ses sanglots, ne donnaient rien, ne se préoccupaient que d’eux-mêmes, et masquaient sous le kitsch de leurs œuvres le vide de la morbidité. L’art ne pouvait se résumer à cette marchandise exposée, entassée, disait-elle dans ses sanglots, à ce spectacle obscène parce que dénué de toute sensibilité.

L'émotion, simplement l'émotion, ne dire que cela, les yeux embus de larmes, le souffle court, les mots impuissants, retenus. Et puis le silence, l’espace du silence, le véritable espace du silence, celui que l’œuvre crée, un sentiment d’isolement, comme s’il n'existait plus au monde que cette relation singulière, hors du temps, une histoire d’amour peut-être, notre véritable histoire d'amour. Mais encore faut-il prendre le temps de regarder, de laisser venir à soi le sentiment rare de se trouver face à l’art, prendre le temps de faire un peu du chemin nous séparant des œuvres exposées, s’ouvrir, se risquer, un instant, sensible, bouleversable, puisqu’il ne s’agit ici que de témoigner d’un bouleversement.

L’art – ici celui d’Ilias Selfati et d’Amina Benbouchta – peut offrir le sentiment d’un monde ouvert, d’un foisonnement de possibilités, le sentiment de vivre, d’être là, un bien-être en quelque sorte, une joie, une plénitude. Rembouger, dans la langue vinicole, signifie remplir un tonneau d’un liquide de même nature afin de compenser l’évaporation : aussi pourrait-on dire que l’art nous rembouge, qu’il compense la perte d'humanité à laquelle la vie nous expose, tandis que ses avatars clinquants ne révèlent que les contours du vide; certains rêvant même cyniquement d’atteindre le fond du tonneau, là où la lie repose…

Ilias Selfati et Amina Benbouchta, donc, ou l’émerveillement produit par leurs œuvres (pour autant que l’on accepte d’être émerveillé, de se laisser surprendre, de ne pas se limiter confortablement aux choses connues), des tableaux à la surface desquels pointent çà et là quelques touches de rouge entre autres, des tableaux inattendus témoignant aussi bien d’une histoire de camaraderie et de compagnonnage que d’un simple renouvellement : la peinture parait-elle aussi jeune, aussi dynamique, aussi puissante. Leurs univers semblent soudain s’unifier dans le support où l’on ne distingue d'abord qu’un amas de peintures, des hachures dessinant d’élégants entrelacs. Puis de ce bouillonnement s’extraient peu à peu insectes, animaux, serpents, végétaux, crinolines, corset, cage... Plus fluides, plus délicats, faits de transparences et de subtilités poétiques, un instant de calme et de silence au sein de la fureur - une pause.

 

«Dreaming a dream», un point c’est tout

Ilias et Amina s'aiment. En réunissant, jusqu’au 31 mars, leurs œuvres faites à quatre mains, Matisse Art Gallery, à Marrakech, semble faire la part belle à leur aventure artistique. Ilias couvre tout ce qui se trouve à la portée de sa main d’un bestiaire merveilleux. Amina peint, avivant sur le support, son âme ardente. Donnant ainsi lieu à des œuvres belles comme le sourire d’un enfant ou le visage de l’aimant, dures comme le métal, profondes et cruelles comme le deuil. L’ensemble fascine et bouleverse. Il est d’une grande sincérité, d’autant plus qu’il donne à voir une hallucinante mise à nu de leurs émotions, sans autres fards que les couleurs pures. Inclassable.

Comprenne qui peut, le mysticisme, par définition, se réfère au mystère. En revanche, lorsque les tableaux sont assemblés à la manière d’un livre ouvert, en faire le tour en les observant attentivement, advient une sorte de vertige, un appel angoissant vers l’infini, vers le plus profond de nous-mêmes.

Rarement la douleur et la tendresse furent ainsi exprimées. Les œuvres donnent la dimension de la générosité et du talent de ces artistes, dont le regard émerveillé reflète toujours un enthousiasme juvénile. Leur humilité, leur bonté les ont poussés vers une vie discrète, à l’écart des trompettes contemporaines de la renommée, qui ne sonneront bientôt plus que pour les faiseurs de kitsch, artistes publicitaires comme il y a des artistes de variétés.

Ces très singuliers de l’art aiment la vie. C’est aussi pour cela qu’ils la peignent.

 

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