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Culture & Société

Hommage. Jamal Boushaba, le dandy inoubliable

Hommage. Jamal Boushaba, le dandy inoubliable
Samedi 24 Avril 2021 - Par admin

Incomparable, incommensurable, irremplaçable… Toutes les épithètes décrivant l’exception sont appropriées quand elles caractérisent Jamal. L’élégance absolue. Vestimentaire d’abord. Elégance morale et intellectuelle ensuite, quand on eut le bonheur de faire sa connaissance.

 

Par R. K. Houdaïfa

 

Ovni, il arrivait d’autres planètes. Après des études en arts plastiques, Jamal fomente le premier mensuel marocain d’art et d’humeur  : «Les Alignés». C'était en 1992. Depuis, il a multiplié les expériences journalistiques : rédacteur en chef de TéléPlus, chef de la rubrique Culture à La Vie Eco, au Journal Hebdo ainsi qu'au Desk. Aussi bien qu’il a accédé à la direction du féminin Parade, il a également exercé en tant que chroniqueur TV et animateur radio, commissaire d'expositions, etc. En 2000, il commet un livret biographique consacré au peintre Saad Hassani. En 2009, il publie une première monographie, Younes El Kharraz, l'enfant d'Assilah, suivie d'une seconde, Rachid Benbrahim Andaloussi, un architecte casablancais. Toutes deux aux éditions de la Revue Maure.

Jamal n’a cessé  de multiplier les expériences journalistiques. Après avoir collaboré régulièrement en tant que critique d'art à Diptyk, à l'hebdomadaire TelQuel, puis au Le360, il crée son site Internet, artetc.ma. Des journalistes culture, fin connaisseur de l’art déco et de l’histoire de l’art, aussi émouvants que Jamal, le Maroc en compte peu. En sa compagnie, on a beaucoup appris sur son domaine réservé (l’art) et beaucoup ri sur tout le reste. Ses comptes rendus/critiques, acerbes mais toujours brillants, lui attirèrent parfois des intimités. Il en souriait en allumant sa 25ème cigarette de la journée.

Jamal était un glaneur d’insignifiances qu’il métamorphose en objets précieux. Tous ses articles relevaient de cet art de transformer le plomb en or. Ainsi, mémorable, son travail dans «Casablanca, je me souviens», n°0 de «Au Maroc». Le moindre détail fut examiné sous son microscope mental, jusqu’à écrire «parmi les trop nombreuses villas détruites ces vingt dernières années à Casablanca, la Villa Assaban n’est certainement pas la plus intéressante d’un point de vue architectural orthodoxe. Mais quel charme  ! Quelques temps avant sa destruction, Saâd Hassani l’a occupée en tant qu’atelier». On s’en souvient, grâce à toi, militant sans relâche pour la préservation du patrimoine architectural de Casablanca.

Curieux infatigable (on l’imagine bien prendre des notes quand on lui parlait de quelque chose qu’il ne connaissait pas), Jamal pouvait faire feu du même bois sur une exposition «réunissant les travaux de Chaïbia et de son fils Hossein» et décliner leurs liens fusionnels tout en rendant justice au talent de chacun  : «un des principaux buts de cette exposition ‘bipolaire’ est de démontrer au grand public ce que seuls les amateurs avertis savaient  : non seulement l’œuvre de Hossein Tallal ne doit rien au génie de Chaïbia - elle précède son éclosion de deux décennies -, mais elle est une des plus originales du paysage pictural marocain, reconnue à l’international dès la fin des années 1960 (…) [les] très chamaniques figures multicolores de la mère, les personnages fantastiques – au sens Edgar Allan Poe du terme – du fils, peints avec autant de liberté dans le geste, mais avec une bien plus grande parcimonie chromatique, résistent fièrement, refusant de s’incliner. Art brut et/ou singulier versus figuration libre : une belle et revigorante confrontation, attestant de cette riche et dynamique peinture marocaine moderne, dont il nous reste encore à écrire l’histoire, petite et grande».

Bref, c'est comme si, ce 20 avril, une page s'était définitivement tournée. Comme si l'exubérance et la flamboyance des sixties, des seventies, des douloureux eighties, nineties, ou de la génération 00, le cosmopolitisme des villes, l’Histoire qu'il était encore possible d’écrire, avaient définitivement disparu avec le décès de Jamal.  

Singulier et libre. Il avait du style. Qui était aussi son style de vie. Dandy proustien qu’on aime haïr, puis celui qu’on aime adorer, enfin celui qui est parfois mélancolique. Lorsqu’il en avait marre de tout le monde, il préférait s’arrêter et se plonger aussitôt dans un livre. La lecture est son autre passion dévoratrice. Il s’y adonne avec une voracité insatiable et une frénésie compulsive, voletant de nouvelles en romans, d’essais en documents, à la recherche de ces nourritures spirituelles. Il était chroniquement en retard dans le rendu de ses articles, qu’il peaufinait comme à la lime à ongles, jusqu’à l’extrême limite de ce qui était acceptable pour les secrétaires de rédaction. Sauf qu’aucun, jamais, ne lui en voulut, parce que le résultat, toujours éblouissant, était lisible le lendemain dans le journal.

Personne affable, Jamal était connu pour la finesse de son humour et ses belles formules mixant darija et français si souvent avec sa voix gentiment cassée. Il avait un charme fou et une beauté dont il jouait sans en avoir la moindre conscience : sa démarche d’altesse en exil sur le continent de ses rêves.

«Champs de nuit» est son recueil de poésie, publié il y a une vingtaine de jours comme pour dire au revoir à sa façon. Avec des mots. Lumineux et tendre comme une caresse. Des mots que nous croirons, transis de nostalgie, émus, attendris par le souvenir.

 

A sa famille, ses amis, Finances News Hebdo présente ses sincères condoléances.

 

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