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Culture & Société

Exposition : Rêver de peindre !

Exposition : Rêver de peindre !
Dimanche 29 Novembre 2020 - Par admin

A l’âge de 37 ans, Chaïbia Tallal, née en 1929 et morte en 2004, a décidé de se faire voir en peinture. Elle déboula sur la scène picturale marocaine sans crier gare et, depuis, s’y incrusta avec une fraîcheur colorée.

 

Par R. K. Houdaïfa

 

A l’âge de vingt-cinq ans, Chaïbia fait un songe qu’elle se plaisait à conter. «J’ai rêvé d’un ciel bleu où tournoyaient des voiles, de gens inconnus qui s’approchaient de moi et me donnaient du papier et des crayons. Le lendemain, je suis aussitôt allée acheter de la peinture bleue avec laquelle on peint les entourages des portes et j’ai commencé à faire des tâches, des empreintes».

Cinq ans plus tard, Chaïbia raconte une autre version : «J’étais chez moi, le ciel était bleu, bardé d’étendards qui claquaient au vent, comme s’il y avait une tempête (...) La porte s’est ouverte. Des hommes en blanc sont entrés, ils m’ont apporté des pinceaux et de la toile. Il y avait des jeunes et des vieillards avec de longues barbes. Ils m’ont dit ‘ceci est dorénavant ton gagne-pain'...».

Ce qui est sûr, c’est que le rêve est advenu et son existence douillette et champêtre a basculé vers une autre, inconfortable et tourmentée. «Chaïbia reçoit l’ordre de peindre, ou plutôt elle fut informée qu’à travers elle la peinture adviendra; en d’autres termes, l’art rural sera célébré à travers elle», souligne Moulim El Aroussi dans «Les tendances de la peinture contemporaine marocaine».

Ne pouvant se targuer d’une quelconque fréquentation préalable des grandes écoles et pour avoir forgé un style non convenu, un genre qu’on baptisa, faute de nom plus approprié, «naïf», Chaïbia s’est vu affublée de ladite condescendante étiquette. Ce qui revient à considérer son art comme une sorte de degré zéro de la peinture ?

Ses pourfendeurs étaient aussi nombreux que ses thuriféraires : les uns la tenaient pour une peinturlureuse et taxaient ses tableaux de dégueulis, les autres la considéraient comme un prodige. Pendant ce temps, elle poursuit son bonhomme de chemin en dehors des écoles, des coteries et des clans, et met à portée de notre regard des oeuvres joyeuses qui respirent la spontanéité. D’aucuns appellent cela de l’art brut.

Pour Abdellah Bounfour, «Chaïbia ne raconte rien, pas de récit ni d’histoire. Elle est coloriste, dit-elle. Son rêve est d’abord la couleur du ciel, le bleu. Que des gammes chromatiques s’agencent, quoi de plus normal dans la vie d’un peintre comme elle ? Elle peint la vie, dit-elle. Que signifie ce mot ? Elle le dit elle-même : la gaieté, la joie de vivre. C’est encore la couleur qui exprime cette vie, les combinaisons stupéfiantes qu’elle tisse et les formes qui les portent font de Chaïbia un peintre reconnaissable à coup sûr. Chaïbia est une signature et un style bien identifiés».

Aujourd’hui, les collectionneurs s’arrachent ses tableaux à prix d’or (pas loin de 400.000 de dirhams). «Les tisseuses de Chtouka, (1987)», mis aux enchères à partir de 1.600.000 DH, s’est envolé aux Etats-Unis pour un très grand musée international avec un coup de marteau à 2.100.000 DH. «Le nid, (1977)», son feutre et aquarelle sur papier est proposé à 70.000 DH... Mais si sa peinture a rallié les suffrages des connaisseurs, c’est d’abord en raison de cet improbable destin de Chaïbia : celui d’être venue à l’art par des voies insolites.

Car de là où l’on s’occupe de traire les vaches plutôt que d’en croquer le mélancolique regard, elle avait entendu en rêve une voix la sommant de peindre. Elle fut la première femme qui a déboulé de sa cambrousse inculte pour féconder les cimaises hantées par les hommes. Si les voies de l’art sont impénétrables, elle y pénétra sans viatique par un chemin de traverse.

Ensuite, parce que Chaïbia est l’une des porteuses au grand coeur d’un art singulier qui a permis à la peinture contemporaine marocaine de franchir allègrement les frontières. Les membres du groupe Cobra, dont font partie les peintres Alechinsky et Jorn, l’ont reconnue comme une des leurs. Les corps surdimensionnés, l’absence de perspective et les couleurs fortes, primaires, utilisées rappellent également les expérimentations plastiques de Jean Dubuffet.

 

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