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Arts plastiques: l’art du faux au Maroc

Arts plastiques: l’art du faux au Maroc

Le faux en art au Maroc est un secret de polichinelle. De nombreux tableaux, vendus pour des milliers, des dizaines de milliers voire des centaines de milliers de dirhams sont des faux en bonne et due’ manière, exécutés par des professionnels qui ont trouvé dans ce filon un moyen de gagner de gros sous. Des tableaux de grands artistes ont circulé sous le manteau et ont été fourgués à certains collectionneurs, qui ne pouvaient (manque de savoir et d’expérience et surtout de connaissance en termes de techniques et d’art) de faire la distinction entre un vrai Jilali Gharbaoui et un faux Abbes Saladi.

Dans ce flou artistique, comme personne, durant de longues années, ne s’y intéressait, les faux tableaux passaient inaperçus. Ils génèrent un beau pactole pour des faussaires et autres marchands de faux qui ont profité de l’ignorance des uns et des autres pour placer de nombreuses œuvres à des prix conséquents participant ainsi à jeter plus d’opacité sur un marché de l’art toujours bancal et anarchique. A ce niveau-là, il faut savoir que ni le ministère de la Culture ni les galeristes n’avaient attiré l’attention sur des pratiques répandues au Maroc depuis au moins les années 70. Plusieurs peintres ont dénoncé depuis ce type de pratiques pour assainir un marché souffrant de non-dits et d’une certaine omerta passée dans les mœurs du business en termes d’art au Maroc. De Hossein Tallal à Bouchta El Hayani ou encore feux Mohamed Kacimi et Miloud Labied, qui avaient très tôt pris le pouls d’un marché qui pourrait être inondé de faux, tuant le travail d’artistes qui, du reste, ne vivent pas pour la majorité de leurs travaux. Ils ont tous, à maintes reprises, sensibilisé les galeristes et les artistes sur ce fléau qui prenait de plus en plus de place dans le secteur. C’est dans ce cadre que le rôle des galeries et des maisons de vente aux enchères peut apporter plus de sécurité et de rigueur à ce marché de l’art marocain qui peine à se structurer en bonne et due forme, étant donné qu’il pèse plusieurs centaines de millions de dirhams par an.

Dans cet esprit, le ministère de la Culture a pour rôle, comme il vient de le confirmer, le 5 février 2024, en se penchant sur cette problématique du faux sur le marché des œuvres d’art au Maroc, de lutter contre la multiplication des faux d’abord en sévissant et en dévoilant les tricheries qui tombent sous le coup des lois, il faut bien le souligner. Cette lutte peut également passer en finançant des étudiants en art, afin qu’ils établissent des catalogues raisonnés des grands peintres marocains, avec un référencement rigoureux et un inventaire exhaustif, au moins en ce qui concerne ceux que l’on peut considérer comme les maîtres de la peinture et de la sculpture marocaines. Cela passe également par des séminaires, des conférences, menés par des spécialistes, des experts, de véritables critiques d’art et non par des mercenaires qui ont pignon sur rue et qui inondent les réseaux de leurs fausses appréciations, dans une approche clanique, de cliques qui s’auto-congratulent pour quelques deniers à la petite semaine.  Pire, certains portent aux nues des peintres plagiaires qui copient d’autres artistes à l’étranger pensant que personne ne va le découvrir. Sauf que cela éclate au grand jour et les faux artistes sont démasqués. Ce qui ne les empêche pas de continuer ! Dans ce contexte très confus, il faut savoir qu’il y a plus de faux Abbes Saladi en circulation que de vrais… Des gouaches sur carton de cet artiste circulent dans le marché, alors que la seule technique qu’on lui connaisse est celle de l’aquarelle sur papier. 

D’où sortent toutes ces œuvres sur un support que l’artiste défunt n’a jamais utilisé ? Sans oublier qu’un peintre comme Jilali Gharbaoui n’échappe pas non plus à l’art du faux au Maroc et certains se sont sucrés sur le dos d’un peintre mort en vagabond à Paris en multipliant les toiles et en les vendant en douce à de crédules collectionneurs ou alors à de nouveaux riches qui ne savent rien de ce qu’est la peinture encore moins l’art et ses complexités. D’ailleurs, quand on est un sérieux marchand d’art au Maroc, on ne propose jamais à la vente des Gharbaoui datés de 1970 et 1971. C’est la période où les faux du peintre se sont multipliés.

C’est le même constat pour des peintres dits naïfs, surtout des femmes, qui sont aussi touchées par le faux. Les exemples sont nombreux et ont défrayé la chronique allant jusqu’aux tribunaux pour certains cas. Mais généralement, ce sont les peintres morts qui font les frais de la contrefaçon. N’importe qui peut alors sortir un faux et affirmer qu’il est vrai et que c’est le peintre lui-même qui le lui a vendu dans son atelier. A Marrakech et Essaouira, plusieurs touristes se sont laissés prendre au jeu des bonnes affaires achetant de faux Saladi, des Cherkaoui douteux ou encore des Belkahia. Comme l’avait confié feu Hossein Tallal, artiste et fils d’une artiste qui a été touchée par ce fléau, Chaabia, «les collectionneurs doivent consulter les peintres vivants ou les grands maîtres de la place pour des expertises et des certifications. Ce qui semble avec le travail des maisons de ventes aux enchères la bonne formule, en attendant que les autorités réalisent que c’est d’abord son devoir de sauver l’art et les artistes marocains en les protégeant contre le faux.

 

Abdelhak Najib
Ecrivain-critique d’art

 

 

 

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