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Exposition : Peindre au conditionnel passé

Exposition : Peindre au conditionnel passé

A Casablanca, un group-show sur le passé lointain, touchant aux détails de l'enfance, réunit les œuvres de Rahma Lhoussig, Rebecca Brodskis et Amina Azreg. Pour mieux interroger celui qui regarde ?

Légende : «Absence I, 2023», une oeuvre d'Amina Azreg

 

L’espoir est lié à l’avenir. Cela tombe sous le sens. Cependant, bien qu’un tel fait puisse sembler paradoxal, l’espoir ne pourrait tourner le dos au passé. Ceux qui veulent construire l'avenir doivent au préalable être le légataire d’une tradition. Ceux qui veulent se jeter en avant feraient bien de jeter un œil derrière eux. Une pareille vision est partagée par des penseurs de diverses obédiences. Le marxiste Walter Benjamin l’a résumée d’une métaphore : l’ange de l’Histoire, disait-il, a «le visage tourné vers l’arrière». Quant au monarchiste Georges Benanos, il écrivait : «Rien ne saurait résister à ce qui est derrière nous, pourvu que ce qui est derrière nous s’ébranle». Catherine Challier, dans son essai, «Présence de l’espoir», défend cette thèse que tout espoir est comme «doublé» de mémoire. Autrement dit, que tout espoir s’évertue d’abord à sauver le passé. L’audace de l’avenir passe par l’injonction du souvenir : «Souvenir de ce qui n’a pas été réparé à temps, souvenir des mots qui commandent encore un avenir, même aux pires moments, et souvenir enfin de la force du commencement». L'exposition «L'Avenir au Passé», qui donne à voir les œuvres de trois peintres, où chacune y retrace des chemins vers une autre époque, illustre la pertinence de cette thèse.

 

Depuis le seuil de la galerie, on ne distingue pas grand-chose, sinon des tableaux trop longs ou trop étroits pour rentrer dans les canons des formats académiques. Et trop petits pour être vus de là. Mais même de près, il y a quelque chose qui tient tête dans les peintures de Rahma Lhoussig. Animée donc par de puissantes expériences oniriques, ses toiles dépeignent, d’un coup de pinceau, ses visions nocturnes; voire des scènes de rêves éveillés où sa protagoniste se tient parfois coite, tantôt les bras ballants, tantôt en train de parler à un ami invisible, ou partager un peu de gâteau avec une cigogne…, au milieu d’une pluie de détail : ballons, objets jetés, ours en peluche et oiseaux vivants. Les peintures et dessins de Rahma représentent une iconographie de l’inachevé. Les zones de la toile restent indéfinies, car le réalisme cède la place à l'espace marqué ici et là avec des réflexions gribouillées qui révèlent son processus fascinant. Lhoussig invite le spectateur à entrer dans ce territoire de conscience / inconscience; dans ces moments intenses, où l’excitation atteint son paroxysme, où le temps s’étire et les choses traînent. Soit une peinture tentatrice qui incite à franchir le pas entre le réel et les rêves qui «nous permettent de découvrir une autre partie de nous-mêmes et de notre personnalité. La nuit, l'inconscient fonctionne», dit-elle.

 

Souvenir du passé

Rebecca Brodskis explore dans ses portraits à l'huile les souvenirs d’enfance d’un Maroc bienveillant, et tente de révéler par là même des matriarches amazighes, des femmes-philosophes, des mères aimantes. Explorant les frontières du monde sensible, le travail de Brodskis évolue entre des espaces conscients et inconscients, conduisant à une réflexion sur l'existence, le soi et l'altérité. Une idée bien visible tout au long du travail de Brodskis est celle d'être entre les deux : un espace intermédiaire au carrefour de la réalité empirique et de l'imagination, de l'ordre et du désordre, du matérialisme et de la spiritualité, déterminisme et liberté. Le spectaculaire triptyque, «D'une Rive à l'Autre» nous parle de ses allées et venues entre deux cultures (France / Maroc), et de sa douce certitude que nous sommes tous, en effet, exceptionnels.

 

Dans une autre veine, Amina Azreg prend aussi le spectateur par la main en déroulant à ses pieds une flopée d'intérieurs solitaires qui combinent l'isolement étudié des paysages urbains d'Edward Hopper avec le surréalisme, mettant en scène une bouffée de détails exquis dans une architecture qui parle de Casablanca. Les symboles de la ville émergent dans le paradoxe entre ce qui a été et ce qui reste. Soit. Les toiles s’appuient pour la plupart sur des mystères et des souvenirs qui ébranlent nos sentiments. A la fois lisses et charnelles, les œuvres donnent des sueurs froides en surchauffant la surface. L’artiste joue donc d’une enfilade de plans et de paysages, de la profondeur et de la surface, de la perspective et du décoratif, afin de figurer un monde un peu suranné, paresseux, qui s’étiole sans gémir. A l’exemple de ses espaces immaculés qui semblent vides ou oubliés, comme les traces des rêves de la nuit dernière. De fait, la dramatisation des décors devient pour elle un moyen d'élaborer un univers inscrit dans l'intemporalité.

Bref, les trois jeunes conteurs projettent le passé dans le futur et redonnent vie à la mémoire sur les cimaises de l’American Arts Center, jusqu’au 7 juin 2023.

 

 

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