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Confidences : Leila Kilani, artisane d'utopies cinématographiques

Confidences : Leila Kilani, artisane d'utopies cinématographiques

 

La réalisatrice du film «Indivision», Leila Kilani, partage sa vision artistique et politique à travers un récit familial dans le contexte brûlant de la crise écologique.

 

Bien qu’elle souligne dans cette interview fleuve le rôle crucial des artistes dans la réflexion sur l'environnement et la nécessité d'inventer des récits, ainsi que des formes esthétiques pour penser l'avenir, elle partage également son approche esthétique, oscillant entre le film noir et le merveilleux, tout en exprimant l'impact de son film sur le public, en particulier chez les jeunes.

 

Propos recueillis par R. K. H.

 

Finances News Hebdo : Vous avez réalisé plusieurs documentaires avant votre premier long-métrage de fiction, «Sur la planche». Comment avez-vous décidé de vous lancer dans ce nouveau projet, «Indivision ?

Leila Kilani : La crise écologique nourrit de près ou de loin tous les débats politiques actuels. Elle pose la question essentielle : «comment va-t-on s’y prendre pour que le monde continue… » ? L’environnement est dorénavant la question politique principale, celle dont dépend «le sens de l’histoire»…

Il me semble que les traditions et les idéologies politiques dont nous héritons, que ce soient le libéralisme et le socialisme, sont loin de nous donner tous les outils dont nous avons besoin pour affronter sérieusement cette question… Il n’y a pas de précédent, aucune civilisation n’a affronté une mutation écologique aussi profonde. Aujourd’hui, il faudrait 123 planètes pour continuer à vivre comme on le fait… en totale surchauffe, et l’humanité continue de se précipiter dans le vide, dans l’illusion que la terre est inépuisable.

Mais je ne veux pas être juste dans une attitude collapsologique, qui consiste à dire que l’effondrement est imminent et déjà programmé... Et l’attendre passivement ! Il nous faut aussi sortir de l'impasse apocalyptique. Ne pas se laisser emporter – dans tous les sens du terme – par une sorte d’ivresse du commentaire de fin du monde programmée. Pour réagir, pour survivre, il faut retrouver cette capacité d’articulation d’utopie, de récit. Sinon, on va devenir fous…

Il faut inventer un récit. Il faut des fictions nécessaires pour penser l’avenir. Et inventer des formes critiques pour nourrir notre réflexion sur le présent.

La crise écologique, c’est une question dont se sont emparés les artistes depuis longtemps. Je crois que les artistes sont en avance sur le politique. L’art permet de permuter les perspectives; car cette crise écologique est aussi celle de nos représentations, de notre sensibilité. Les arts sont des médiateurs, des diplomates et des artisans. Sans eux, nous n’avons plus la force ni les moyens de rêver. Les artistes sont des artisans, des fabricants d’utopies, des bricoleurs, des éclaireurs, des perturbateurs, des fusibles ...

La bataille se joue aussi au cœur de l'image : le geste du cinéaste est crucial. Le cinéma a une formidable capacité à bouger les bords du monde, à en sonder les limites, en piochant partout… en réfléchissant autrement sur le droit, sur l’espace public, sur la ville, de la Cité. Le cinéma agit à bas bruit … Il travaille à rendre visible l’indicible. Car le réel à l’état brut, le naturalisme démonstratif, c’est écrasant. Je ne crois pas au cinéma tract. Moi, je pars du réel dans son chaos, son bouillonnement, mais c’est l’invention de formes esthétiques qui m’intéresse ! Je n’arrête pas d'expérimenter… L’essence du cinéma est de «rendre sensible».

Quand on parle de questions écologiques, ça accable tout le monde. Quand on parle de territoire, ça titille tout le monde. Ecologie, nature, sauvetage de la planète, défense de biosphère…, ça renvoie souvent à quelque chose d’abstrait, d’extérieur, quelque chose que l’on considère comme à travers un rideau opaque… Mais si on vous dit : «Votre territoire est menacé», vous ouvrez clairement l'œil et l’oreille. Et si «il est attaqué», vous êtes déjà debout, arme au poing, déjà postée pour le défendre.

 

 

F.N.H. : La question du droit à la terre n'est pas rhétorique : à qui appartient la terre, la Terre ? Comment les thèmes de la famille, de la propriété et de l'environnement ont pris forme dans votre esprit ? 

L. K. : La «catastrophe climatique» est liée à la notion de propriété et d'appropriation. C'est à travers cette dynamique qu’on doit réfléchir : qui a droit à quoi ? L’une des batailles qui secoue Tanger et ses quartiers clandestins aujourd’hui est celle des 300.000 habitants du quartier de Benkiran… C’est une cruelle illustration.

La question de la propriété est cruciale, surtout dans un pays comme le Maroc. Avec cette question obsédante : à qui appartient la terre ? J'ai voulu puiser dans les sources arabo-musulmanes. Indivision invoque une loi islamique; celle qui régissait le statut des vivants non humains, faisant des sources, des lacs, des forêts, des oiseaux... des sujets de droit : les Habbous.... «La terre s'appartient». Dans le mouvement des droits de la nature, le droit occidental actuel n’est pas capable de faire face à la destruction du vivant et à la crise climatique. Au contraire, il donne un blanc-seing aux pires éco-catastrophes. Le Habbous nous ouvre des horizons, il permet d’utiliser des lois de l’héritage fondées sur le fonctionnement du vivant, autrement plus vitales que les dogmes de la croissance si nous voulons que nos territoires restent habitables… Accorder des droits à la nature, c’est une révolution juridique qui bouscule notre vision du monde…

J'ai donc imaginé cette histoire sur une terre d'indivision : Tanger, une forêt luxuriante, refuge des oiseaux migrateurs. Une maison de maître abritant une famille bour geoise vieillissante. En face, un bidonville et des villageois qui «squattent» là depuis 40 ans. Il y a Lina, une adolescente. Son père Anis. Sa grand-mère Amina et sa bonne Chinwiya. Père et fille partagent une passion pour les oiseaux. Sa grand-mère Amina n'a qu'un objectif : vendre le terrain et les rendre tous milliardaires. Un promoteur immobilier est prêt à lancer un grand projet et à raser les bidonvilles voisins. Anis refuse de vendre.

Le titre français et arabe est Indivision. Indivision de la famille, du territoire, du vivant.

Dans le film, l'héritage est un thème central : à qui appartient la terre ?

Les lieux auxquels nous sommes attachés nous appartiennent-ils, sont-ils notre propriété ? Le personnage du père estime que la terre n'appartient à personne, mais seulement à elle-même. Il renonce à la propriété. Son geste est simple, humble et spectaculaire. Les racines de la famille sont ébranlées.

 

 

F.N.H. : Tanger semble jouer un rôle central dans votre travail. Pouvezvous nous parler de votre relation avec cette ville et comment elle a influencé la narration et la tonalité de «Indivision» ? 

L. K. : Je suis originaire de Tanger. Ma famille m'a donné un lien puissant unique à Tanger... Un savoir être... C'est sans doute ce qu'on appelle une «bonne» éducation. J'ai baigné dans une culture très tanjaouia, locale, provinciale, mais en même temps très ouverte... Bien sûr il y avait Tanger l'endormie, le cliché... Tanger qui rêvasse à son statut international avec ses artistes et ses voyous, espions et journalistes, indigents et aristos... Mais ma famille, elle, n'était pas du tout endormie... Pour mes parents, qui étaient tellement tanjaouis, exister c’était prendre position, et prendre position était autant un exercice intellectuel qu’une affaire physique, un «art de vie» autant politique qu’artistique. Il fallait chanter, danser, pour mieux penser, pour accepter les autres, et les aimer suffisamment pour se dire que demain est possible, ici et maintenant… Cette forme de beauté tanjaouia est ancrée en moi, c’est mon ADN.

Le territoire n’est pas l’emplacement géographique, mais la dépendance. Et moi, je suis accro à Tanger. Chaque film que je fais est «a tribute» à mes parents, à leurs infinies liberté et audace, à leur «sens du monde», à la manière qu’ils ont eu de trimballer partout leur ville en eux et nous la transmettre : comme une ville fenêtre sur le monde…

Mon paradis perdu, c’est la famille qu’illuminaient mes parents. Alors je reviens toujours à Tanger. Mes parents, qui ne sont plus là, m’accompagnent… À Tanger, une fois encore, le détroit de Gibraltar est stratégique pour guetter les changements climatiques : des sites avec des grues, des trous, des excavateurs, des forêts mutilées. Des incendies... et des oiseaux déso rientés. Le meilleur baromètre du réchauffement climatique, selon les scientifiques, est le comportement des oiseaux. C'est une violence qui étrangle le regard. Ce sont des sentiments compliqués, des contradictions très fortes. Et pour le cinéma, c’est extraordinaire d'explorer cela.

 

 

F.N.H. : Lina, le personnage principal, est présentée comme une adolescente mutique. Pouvez-vous nous parler de la création de ce personnage et de la décision d'utiliser sa voix comme une sorte de conte oriental ?

L. K. : Le personnage de Lina est assez complexe : mutique, écrivant des mots-clés et des questions sur tout son corps. C’est une adolescente guerrière, un personnage très paradoxal. Elle croit fermement qu’elle va devenir une super héroïne. À la fin, elle trahit sa propre famille. C’est une fille étrange. Elle fait advenir des coîncidences, elle fait ressortir le malaise latent qui se cache derrière des situations en apparence ordinaires. Avec ses mots, elle dresse un portrait effrayant de sa famille. L’humeur mélancolique de Lina, avec laquelle le film commence, va se transformer en une folie puissante et débridée. Lina est le genre de personnage que l’on a envie d’embrasser ou de gifler à la fois....

Lina, c’est aussi la reine des réseaux sociaux, elle publie 1001 stories, 1001 histoires avec 1001 fils. Narcissique, médium («clairvoyante»). A la fois lucide et sans doute paranoïaque, car les médias sociaux sont le lieu du complot : dans sa recherche compulsive pour dénouer l'intrigue, Lina enrichit le suspense de connexions ésotériques, de significations et de signes...

Je voulais que Lina parle comme une jeune ado de quatorze ans, mais aussi comme une conteuse orientale : une shehrazade 2.0. Je voulais créer une sorte de conte oriental. C’est une des raisons pour lesquelles je n’ai pas voulu être trop réaliste, trop précise : je voulais travailler une narration non linéaire, établir des liens entre les images et les événements sur la base de ces principes non linéaires, plutôt que de suivre une intrigue pré-formatée. Les contes oraux ont eu une influence démesurée sur moi; ma grand-mère était un grand maître de la narration déconstruite. Dans un conte oriental, vous ne devez pas interférer avec l’histoire, elle suit sa propre logique. J’adorais ça. Les personnages et l’histoire doivent vous tenir à distance, puis vous faire participer, puis vous éloigner à nouveau, dans un mouvement perpétuel de va-et-vient. Si vous avez l’impression de les comprendre parfaitement, peut-être que... vous les oublierez...

 

 

F.N.H. : Comment avez-vous travaillé sur son langage particulier, entre le dialecte marocain, le français et l'espagnol ?

L. K. : La langue de la voix off de Lina est aussi cette langue du Maroc d’aujourd’hui, basée sur le dialecte marocain, mais c’est notre darija : elle est nourrie de termes de toutes les langues qui composent le pays, et de langues inventées, de berbères français, d’anglais, d’espagnol... C’est notre darija, une langue en perpétuelle réinvention, qui repose sur une poésie et une capacité de métaphoriser le monde… J’adore notre darija, et la voix off de Lina creuse mon écriture cinématographique, que je voudrais musicale. Elle rappe, elle slame.

C’est un genre de mantra qu’elle fait tournoyer au-dessus de sa tête. La voix off de Lina martèle le récit, cogne, butée et saccadée, contre les murs de sa prison intérieure. Ne pas parler pour elle, c’est être face à sa solitude infinie. Elle jette ses mots comme une prière. La voix off – et la langue insuffleront et prennent en partie en charge le rythme du film.

 

 

F.N.H. : La nature semble jouer un rôle essentiel dans «Indivision», en particulier à travers la cigogne noire. Comment avez-vous conceptualisé la nature en tant que personnage dans le film, et quel rôle joue-t-elle dans le contexte de la spéculation, des mensonges et des crimes ?

 L. K. : De plus en plus, qu'il s'agisse de fiction ou de non-fiction, le mot «nature» apparaît partout... C'est un argument de vente, pas toujours judicieux, mais révélateur d'un engouement pour un sujet qui s'est politisé.

Aujourd’hui, Tanger s’offre avec allégresse à l’obscénité de la spéculation immobilière. Les ravages nous sautent à la rétine. Etre à Tanger, c’est comme être dans un manège déglingué qui tournoie sans fin, mais dont la mécanique est déboulonnée… Les quartiers clandestins, les forêts trouées, et les chantiers à perte de vue. Un territoire physique, expressif, cinématographique. Un territoire où la lutte est quotidienne.

A Tanger, je me souviens avoir ressenti une sorte de vertige en voyant les cigognes, qui semblaient venir du futur et du passé, régner comme des chefs de gang punks No Futur sur les décharges… Il est impossible de se mettre à la place d'un oiseau. Mais en écrivant le film à travers le regard de Lina et son père, qui eux développent une telle empathie pour les oiseaux, j'ai eu peu à peu l'impression de comprendre les oiseaux. J'ai fini par imaginer l'extrême solitude que devait ressentir le dernier oiseau sur terre.

Dans le regard de Lina, la forêt n’est pas un objet d'observation passif; les oiseaux sont vécus par elle d’une telle manière et avec une telle intensité… qu'ils finissent par répondre aux questions qu’elle se pose sur elle-même et qu’elle pose au monde...

J'ai voulu constituer la forêt et ses habitants comme acteurs du drame; et la mise en scène place en son cœur les oiseaux, la forêt et leur intensité. J’ai toujours pensé que filmer des oiseaux, c’est les contempler comme des acteurs devant la caméra. Entre le monde immobile et croulant de sa famille et le monde de la forêt, Lina est un pont. Elle fait le lien entre deux mondes : les oiseaux, les vivants, les réseaux sociaux frénétiques et instables...

Ma mise en scène oscille entre le film noir et le merveilleux, le conte fantastique. Dans la dramaturgie, la forêt va finir par entrer en rébellion : elle va montrer son «côté fantastique». Au cœur de la forêt va naitre une République imaginaire. Pour cela, l'héroïne Lina a dû absorber la forêt... Une sorcière ou un prophète 2.0 : est née.

 

 

F.N.H. : Les mouvements de caméra, le cadre instable et le montage heurté donnent une dynamique particulière à «Indivision». Pouvez-vous nous parler de votre approche esthétique et comment elle renforce le récit du film ? 

L. K. : Il y a un récit classique, linéaire, avec des plans d’ensemble, une photographie extrêmement soignée, des costumes et des décors somptueux. Ils composent de magnifiques tableaux, et manifestent le dernier éclat d'un monde voué à disparaître. La direction de la photographie donne tout leur rôle et leur matière aux objets (étoffes, cristaux lumières, boiseries) et cieux.

Et il y a un second récit, dans le point de vue de Lina. Elle filme tout, et n'importe quoi avec son iPhone. Sans ordre, sans perspective... il n'y a jamais de plans d'ensemble, pas de décors : l'iPhone brouille les visions. L'excès fait partie de l'esthétique de l'écriture dans les médias sociaux ! Il fallait ne pas avoir peur d'embrasser cette esthétique de l'écriture au 21ème siècle : abondance, effusion et débordement. Son point de vue, à travers médias sociaux, perturbe et accélère le rythme de la narration, la structure linéaire est défaite. Cela donne un flot de 1001 histoires, 1001 fils narratifs que Lina tisse comme une nouvelle Shéhérazade 2.0…

 

 

F.N.H. : «Indivision» explore des thèmes politiques tout en restant une histoire intime. Était-ce votre intention dès le début, et comment espérez-vous que le film suscite une réflexion sur la responsabilité collective envers les générations futures ? 

 

L. K. : Je voulais raconter une histoire d’une famille, de guerre à l’intérieur d’une famille. Chaque famille est une entreprise d’amour et de démolition tout à la fois... Les violences intimes sont parmi les plus fatales et les plus ravageuses que nous puissions connaître. Mais la famille c’est aussi le lieu de l’amour primitif, celui qui nous définit et nous enracine. Lina aime sa grand-mère : qui a trahi en premier, elle ou sa grand-mère ? D’où pourrait venir la bouée de sauvetage ? Tout le monde dans le film est bon et mauvais à la fois. Il n’y a pas de blanc ou de noir. Le film est aussi une lutte des classes. Mais le récit n'est pas exclusivement une vision binaire «eux contre nous», «les pauvres contre les riches». Le film est troublé par la contradiction : la grand-mère est une mère «mal aimée et mal aimante». C'est un titan qui se nourrit de son pouvoir. Mais lorsqu'il s'agit d'héritage, selon la shariaa, elle n’hérite que du sixième. Elle a donc un royaume, mais est pratiquement privée de tout pouvoir. Lina semble être une adolescente aphasique. Elle se transforme rapidement en une effrayante mégalomane au pouvoir obsédant. La servante, à première vue, peut sembler soumise et inoffensive. Elle convertit sa douleur en énergie et en chaos. La désobéissance est générale. Le père est vu comme un fou, simplement parce qu'il ne suit pas l’ordre conservateur. Le film sonde la répression, la révolte et la folie, en racontant une histoire qui n'est pas seulement révolutionnaire… mais aussi cosmogonique. Car la nature, la forêt, les oiseaux sont des personnages centraux. Car ce que nous vivons est plus qu'une crise écologique, c'est une désorientation générale des consciences. Ces jeunes qui manifestent, s'enchainent aux arbres et jettent de la sauce tomate sur les toiles de maitre des musées, blâment violemment les générations précédentes pour leur incapacité totale à laisser un monde vivable ! La nouvelle génération veut ralentir le temps et faire appel à la responsabilité; elle a perdu une forme d'innocence et de légèreté. Mais nous, nous ne leur avons pas non plus offert un avenir radieux. On leur a volé leur terre, leur horizon, et même leurs conditions de vie...

La Suédoise Greta Thunberg, cette icône de cette «génération climat», incarne vraiment les tourments et la pesanteur portés sur les épaules d’une génération. C'est une figure apocalyptique, une fille autiste sans charisme apparent, qui tente de freiner la catastrophe, qui lève les foules. Elle me fascine. Sa fragilité, sa maladresse même, ses hésitations lui donnent une force de conviction prodigieuse. Elle sème la peur chez les ainés, autant que l'espoir. A ses aînés, elle ne dit pas «nous allons vous remplacer», mais «nous sommes vos enfants et nous nous demandons si on peut encore avoir des enfants»…

Adolescente et jeune adulte, moi je voulais que les anciens déguerpissent et nous laissent la place ! Ma génération voulait précipiter les choses et faire table rase du passé… Il y avait de la légèreté, de l’innocence, et une inconscience …

 

 

F.N.H. : «Indivision» a remporté plusieurs distinctions, dont le Prix de l'Innovation au Festival du film de Montréal et le Prix Jeune Public au Festival d'Apt en France. Comment ces récompenses ont-elles influencé votre approche future en tant que réalisatrice, et quel accueil du public avez-vous observé jusqu'à présent, en particulier auprès du jeune public ? 

L. K. : Le jeune public s’est enflammé avec la figure de Lina. Il y a eu un sentiment d’adhésion qui m’a bouleversée. Pour eux, le personnage de Lina portait ce sentiment d'urgence de leur génération : cette nécessité d’opérer un véritable «changement de civilisation», cette nécessité à renouer avec la nature et à prendre conscience de la «communauté de destin qui nous unit aux êtres vivants - humains, animaux et végétaux»... C’était très fort pour moi.

Le jeune public m’a bombardée de réactions pour dire qu’il leur faut lutter contre la tentation de la défection, faire face au découragement. Et c’est vrai qu’entre la catastrophe climatique qui approche à grands pas et la catastrophe politique qu'on leur présente comme inéluctable, il leur faut tant d’énergie pour desserrer l’étau !

Pendant ces débats après les projections dans les festivals, j’ai intensément ressenti les conflits entre les générations, avec cette question de l’héritage de la terre laissée aux générations futures. J'ai parlé à des grands-parents désorientés, culpabilisés, qui pensaient préparer le monde pour les générations futures et qui comprennent aujourd'hui qu'ils leur laissent une planète abîmée, un horizon bouché. C’est extrêmement lourd comme legs !

 

 

F.N.H. : Pouvez-vous nous parler de la stratégie spécifique que vous avez mise en place pour la projection du film au Maroc, en particulier en collaboration avec la Coalition marocaine pour la justice climatique ? Comment envisagez-vous que le film devienne un catalyseur pour le changement climatique ? 

L. K. : A partir de toutes ces rencontres et débats, on a eu envie de mettre sur pied quelque chose d’inédit pour accompagner la diffusion du film, pour prolonger les rencontres au-delà de l’écran : un tribunal moral destiné à donner la parole à ceux qui, par définition, ne l’ont pas encore, c’est-à-dire les générations futures.

Peut-on rendre au vivant ce qu’on lui a pris ? Est-il encore possible de sauver la planète ? Est-on allé trop loin pour espérer réparer les dégâts ? Le défi consiste à préserver une planète habitable pour l'humanité. Il n'y a donc pas d'effondrement inéluctable. Même si la vérité nous oblige à ouvrir les yeux sur une destruction en partie irréversible. Les signes d'une évolution de la société sont nombreux : avec le succès de pétitions comme l'affaire du siècle, de mouvements de désobéissance civile comme Extinction Rebellion, les mouvements non-violents... L'histoire n'est pas terminée. Moi je crois que c'est de l'alliance objective des jeunes et des moins jeunes dont peut naitre le pari d'un mouvement de renouveau...

 

 

F.N.H. : La sortie du film va s'accompagner de débats et de l'initiative «Des audiences publiques pour le climat». Comment espérezvous que ces discussions contribueront à prolonger l'impact du film au-delà de l'expérience cinématographique ?

L. K. : Le film aborde des thématiques cruciales liées à la justice climatique, la cohabitation entre différentes communautés et la nécessité de préserver notre environnement. La diffusion du film au Maroc se fera en partenariat avec la Coalition marocaine pour la justice climatique. Nous envisageons une collaboration très large et soutenue avec les différents acteurs qui s’interrogent et œuvrent autour de ces enjeux. Une programmation singulière d’Indivision s’impose comme un impératif : il nous faut drainer le public concerné à la fois comme cinéphile et citoyen sensible à la question de l’environnement.

Nous voulons mettre en place des audiences publiques autour du climat et réfléchissons aux possibilités pour mettre en place des tribunaux moraux pour le climat.

L’héritage des Tribunaux Russell, dont le tribunal d’opinion créé par Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre en 1966, a été la source d’une vision utopique qui a conduit à la création du Tribunal pénal international. Depuis lors, plusieurs initiatives ont suivi cette logique en cherchant à établir des tribunaux moraux pour juger les crimes contre la nature…

 

 

F.N.H. : Quels sont vos projets futurs ? Y a-t-il des thèmes ou des genres que vous souhaitez explorer dans vos prochaines œuvres cinématographiques ?

L. K. : Ça foisonne : série, long-métrage…, au Maroc et ailleurs !

Une série historique, une grande fresque populaire, juste avant l’Indépendance : les années 1950 étaient une époque d'idéalisme, jalonnée de drames et de passion. Un film futuriste en 2080 ... Et une histoire d’amour en Italie !

 

 

 

 

 

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