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Santé mentale : «Au Maroc, les besoins sont aujourd'hui plus importants que les capacités d'accueil»

La santé mentale s’impose comme une véritable urgence de santé publique. Anxiété, dépression, burn-out et addictions occupent une place croissante dans le quotidien, tandis que les capacités de prise en charge peinent encore à répondre à l’ampleur des besoins. «Il ne peut y avoir de santé sans santé mentale», rappelle l’importance de placer cette question au cœur des politiques sanitaires nationales. Entretien avec Dr Hafsa Abouelfaraj, psychiatre, psychothérapeute et addictolo

RFPar Rédaction FNH
|Publié le 5 Septembre 2026 à 12:00
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Santé mentale : «Au Maroc, les besoins sont aujourd'hui plus importants que les capacités d'accueil»

Finances News Hebdo : La santé mentale est aujourd’hui reconnue comme un enjeu majeur de santé publique. Où en est réellement le Maroc et quels sont les principaux troubles que vous rencontrez dans votre pratique ?

Dr Hafsa Abouelfaraj : La santé mentale est devenue un véritable enjeu de santé publique au Maroc. Dans nos cabinets, nous constatons une augmentation importante des consultations. Les patients ne viennent plus uniquement pour des maladies psychiatriques sévères, mais aussi pour des difficultés psychologiques liées au rythme de vie actuel.

Dans ma pratique quotidienne, je rencontre surtout des personnes souffrant d’anxiété, de dépression, de stress chronique, de burn-out, de troubles du sommeil ou encore de traumatismes psychologiques. Nous voyons également de plus en plus d’adolescents et de jeunes adultes en grande souffrance psychique.

Cette réalité est confirmée par les chiffres. La grande enquête nationale effectuée en 2009 sur la santé mentale a montré qu’environ 4 Marocains sur 10, soit 40,1% de la population, présentaient un trouble mental au moment de l’étude. Les plus fréquents étaient les troubles anxieux et la dépression. Cela montre que les troubles psychiques sont fréquents et concernent une part importante de notre société.

Depuis la pandémie de Covid-19, cette souffrance est devenue encore plus visible. Les difficultés économiques, la pression au travail, l’hyperconnexion aux réseaux sociaux, l’isolement ou encore les changements rapides de notre mode de vie fragilisent de nombreuses personnes.

Heureusement, les mentalités commencent à évoluer. Les Marocains parlent plus facilement de leur mal-être et consultent davantage qu’auparavant. C’est une évolution très encourageante. En revanche, nos ressources restent insuffisantes face à des besoins qui ne cessent d’augmenter. Il est donc essentiel de renforcer la prévention, de sensibiliser davantage la population et d’améliorer l’accès aux soins sur l’ensemble du territoire. Car, au fond, il ne peut tout simplement pas y avoir de santé sans santé mentale.

F. N. H. : Malgré une prise de conscience progressive, la santé mentale reste encore taboue. Pourquoi est-il toujours difficile de consulter et quelles sont aujourd’hui les principales options de prise en charge ?

Dr H. A. : La santé mentale reste encore un sujet tabou au Maroc. Beaucoup de personnes hésitent à consulter, par peur du regard des autres, d’être jugées ou d’être considérées comme «folles» ou faibles. Pourtant, souffrir d’anxiété, de dépression ou d’un autre trouble psychique n’est pas différent de souffrir d’une maladie physique. Personne ne devrait avoir honte de demander de l’aide.

Heureusement, nous disposons aujourd’hui de nombreuses solutions efficaces. Les médicaments sont parfois nécessaires, notamment dans les dépressions sévères, les troubles bipolaires ou les psychoses. Mais ils ne sont pas la seule réponse.

Les psychothérapies jouent également un rôle important. Elles aident les patients à mieux comprendre ce qu’ils vivent, à gérer leur stress, à retrouver confiance en eux et à développer des outils pour faire face aux difficultés du quotidien.

J’aimerais faire passer un message, celui de ne pas hésiter à demander de l’aide. Plus on consulte tôt, plus les chances d’aller mieux et de retrouver une bonne qualité de vie sont importantes.

F. N. H. : Le suicide demeure un sujet sensible. Comment renforcer sa prévention et répondre aux besoins croissants en santé mentale au Maroc ?

Dr H. A. : Le suicide est un sujet difficile, mais il est important d’oser en parler. Le silence ne protège pas, alors qu’une parole bienveillante peut parfois sauver une vie.

Contrairement à ce que l’on pense souvent, la plupart des personnes qui ont des idées suicidaires ne veulent pas réellement mourir. Elles cherchent avant tout à mettre fin à une souffrance psychologique devenue insupportable.

C’est pourquoi il est essentiel d’être attentif aux signes d’alerte, un isolement soudain, un profond désespoir, une perte d’espoir, un changement important de comportement ou encore des paroles qui évoquent la mort ou le fait de ne plus vouloir vivre.

La prévention commence par l’information et la sensibilisation. Il faut aussi faciliter l’accès aux soins et développer des structures de proximité pour que chacun puisse trouver de l’aide rapidement.

Au Maroc, des progrès ont été réalisés, mais les besoins restent encore très importants. Nous manquons de psychiatres, de psychologues et de structures spécialisées dans plusieurs régions du Royaume. Il est donc essentiel de faire de la santé mentale une véritable priorité de santé publique. J’aimerais terminer par un message d’espoir, si vous traversez une période de souffrance, ne restez pas seul. Parlez-en à un proche ou à un professionnel de santé. Les troubles psychiques se soignent, des traitements efficaces existent, et il est possible d’aller mieux. Demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse, c’est un acte de courage et souvent le premier pas vers la guérison.

F. N. H. : Qu’en est-il aujourd’hui de la prise en charge des addictions et des nouvelles formes de dépendance ?

Dr H. A. : Le Maroc a fait des progrès ces dernières années dans la prise en charge des addictions, avec la création de structures spécialisées et une meilleure prise de conscience de ce problème de santé publique. Mais il reste encore beaucoup à faire. Les besoins sont aujourd’hui plus importants que les capacités d’accueil, et l’accès aux soins reste inégal selon les régions.

En parallèle, les addictions évoluent. En plus du tabac, de l’alcool ou des drogues, on voit apparaître de plus en plus de dépendances aux jeux, aux paris sportifs ou encore aux écrans. Le défi est donc de continuer à renforcer les structures existantes, mais aussi de miser davantage sur la prévention, le repérage précoce et un accompagnement global, qui ne se limite pas au traitement médical mais intègre également les dimensions psychologiques et sociales.

F. N. H. : Quelle place occupent aujourd’hui les psychothérapies, notamment les TCC, l’EMDR et l’hypnose thérapeutique ?

Dr H. A. : La psychiatrie a beaucoup évolué. Contrairement à ce que l’on pense parfois, elle ne repose pas uniquement sur les médicaments. Nous disposons de plusieurs formes de psychothérapie dont l’efficacité est largement démontrée. Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) sont parmi les plus utilisées.

Elles aident les patients à mieux comprendre leurs pensées, leurs émotions et leurs comportements afin de sortir des cercles vicieux qui entretiennent l’anxiété, la dépression, les phobies, les troubles obsessionnels compulsifs (TOC) ou encore le burn-out.

La désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires (EMDR) est également une approche très efficace, notamment pour les personnes ayant vécu un traumatisme, comme un accident, une agression, un deuil difficile ou un stress post-traumatique. Elle permet au cerveau de mieux traiter ces souvenirs douloureux et d’en diminuer l’impact émotionnel.

Nous pouvons aussi utiliser l’hypnose thérapeutique, lorsqu’elle est pratiquée par un professionnel qualifié. C’est un outil intéressant pour accompagner certaines personnes souffrant d’anxiété, de troubles du sommeil, de douleurs chroniques ou souhaitant arrêter de fumer.

Au Maroc, ces approches se développent progressivement, et de plus en plus de professionnels s’y forment. Le message essentiel est qu’il n’existe pas de solution unique. Chaque patient est différent, chaque histoire est particulière. Notre rôle est d’adapter la prise en charge à ses besoins, en associant, lorsque c’est nécessaire, psychothérapie, traitement médicamenteux et accompagnement psychosocial. L’objectif est toujours le même, aider la personne à retrouver un équilibre durable et une meilleure qualité de vie.

Mots clés :Santé mentale

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