Sahara marocain à l’ONU : «Il n’y a aucun doute sur le fait que la résolution passe»
Résolution 2797, MINURSO réduite à six mois, Washington moins audible, Paris en retrait : à l’approche du vote du Conseil de sécurité, attendu autour du 31 octobre, le rapport de force est-il toujours favorable au Maroc ? Emmanuel Dupuy, politologue spécialiste des questions internationales et président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), tranche : oui, avec 11 à 12 voix attendues, mais la Russie et le flou américain restent des points de vigilance. Entretien.

Finances News Hebdo : Très active de longue date à l’ONU, la diplomatie marocaine a encore accéléré ces derniers mois. Comment lisez-vous cette séquence ?
Emmanuel Dupuy : Il y a un avant et un après le 31 octobre 2025. La résolution 2797 est en rupture avec les précédentes, parce qu’elle va beaucoup plus loin. Elle conforte la position marocaine, et elle est solidifiée par le ralliement de plus de 125 pays à la proposition d’autonomie, avec une consolidation particulièrement marquée dans le Sud global. Cela confirme l’effort considérable fait en direction de l’Amérique latine, du continent africain et, dans une moindre mesure, de l’Asie. Parmi les derniers pays à avoir rejoint la position marocaine, on peut citer le Paraguay, le Guatemala, l’Eswatini et, tout récemment, le Pérou. C’est une réussite qui s’inscrit dans l’évolution continue depuis la proposition d’autonomie présentée par le Maroc en avril 2007, avec le soutien de la France, faut-il le rappeler.
Le contexte a néanmoins évolué à la marge. Les États-Unis ont apporté un soutien plein et entier, mais leurs déclarations sont peut-être moins affirmées qu’on aurait pu le souhaiter. Côté français, la position est elle aussi un peu moins affirmée depuis le voyage du président Macron en novembre 2025, qui faisait suite à sa déclaration de juillet 2025 à l’occasion de la fête du Trône.
Les positions de la Chine et de la Russie ont également bougé. En s’abstenant, elles ont marqué une différence d’approche par rapport aux résolutions précédentes (2602 en 2021, 2654, 2703 en 2023…). Le Roi a d’ailleurs conforté cette évolution positive en rappelant que l’amitié envers le Maroc se définit désormais à l’aune du positionnement des pays sur la question du Sahara.
F. N. H. : La Chine et la Russie se sont abstenues : est-ce une bonne chose ?
E. D. : C’est une évolution positive. On n’en est pas encore à une convergence, puisque ces deux pays sont en confrontation, ou du moins en compétition, avec des pays qui soutiennent la position marocaine. Mais il y aura peut-être une bonne surprise : on évoque un possible changement de la position chinoise, qui pourrait ne pas s’abstenir lors de la prochaine résolution, laquelle concerne l’avenir du Sahara marocain mais aussi la poursuite de la MINURSO.
C’est un jeu à plusieurs bandes. Les États-Unis ne souhaitent pas que la mission se poursuive, ou voudraient en limiter singulièrement la portée. On évoque même une reconduction non pas pour un an, mais pour six mois.
F. N. H. : Quels sont les véritables enjeux du vote du 31 octobre, ce qu’il changera concrètement pour le processus de négociation, et peut-on parler d’un vote définitif ?
E. D. : Non, il ne sera pas définitif. Le secrétaire général sortant, Antonio Guterres, y voit un peu son testament politique. Il aurait intérêt à partir avec une réussite diplomatique, à savoir la résolution de ce conflit. Ce serait une façon de valoriser un mandat qui n’a pas été marqué par des succès diplomatiques, avec la crise ukrainienne, la guerre en Iran, la guerre du pétrole et la guerre des détroits, entre Bab-el-Mandeb et Ormuz.
Il y a quelques jours, Antonio Guterres a dit qu’il fallait mettre en application les éléments indicatifs de la résolution 2797 : reprise des tables-rondes, implication de l’Algérie, position unanime en faveur d’un dialogue politique. Il n’a pas cité l’autodétermination, mais a évoqué une forme de concertation, de prise en compte des Sahraouis, sans être plus explicite. Il reste donc dans le flou.
La position de la Mauritanie doit aussi être regardée avec attention. Le président Ghazouani a rencontré Staffan de Mistura il y a quelques jours. Espérons que Nouakchott ne s’inscrive pas dans un nouveau rapport de force avec le Maroc. Espérons aussi que la position américaine, à quelques jours du 3 novembre, ne soit pas évanescente parce que les intérêts de Washington seront ailleurs.
La première conséquence est la reprise du dialogue politique, ou plutôt la confortation d’un nouveau cadre de dialogue. À un moment ou à un autre, il faut dialoguer, y compris avec ceux qui, pour l’instant, ne le veulent pas. Il y a une différence entre le principe et la réalité, une trajectoire divergente. Mais si l’on veut un dialogue réaliste, crédible, sérieux, il faut en donner les moyens. C’est ce que dit en substance Antonio Guterres, en appelant l’Algérie à répondre à cette main tendue. Le roi du Maroc la propose d’ailleurs à chacun de ses discours : une solution politique mutuellement acceptable, avec l’autonomie comme cadre, et c’est la substance de la résolution 2797.
À partir de là, il faut se mettre autour de la table et faire des propositions institutionnelles. Quelle forme d’autonomie ? Dans quels secteurs y aura-t-il délégation de pouvoirs ? Comment se mettra en place cette assemblée consultative dans laquelle les populations sahraouies auront leur mot à dire sur certains sujets ? Faut-il aller jusqu’à une autonomie complète sur certaines thématiques ?
F. N. H. : Ne risque-t-on pas un dialogue de sourds, de simples pirouettes diplomatiques ?
E. D. : À un moment ou à un autre, il faudra bien avoir un modus operandi. On ne peut pas partir du principe que la résolution appelle à un cadre de dialogue autour d’un statut d’autonomie qui ne serait pas l’autodétermination, et dire en même temps qu’on ne veut pas de l’autonomie. Sinon, le dialogue est rompu et la résolution est caduque.
Mais on n’est pas dans un dialogue de sourds, parce que le concept d’autonomie est très élastique. L’autonomie, ce n’est pas l’indépendance, et ce n’est pas le préalable à une indépendance. C’est une décentralisation approfondie, un approfondissement de la régionalisation. Vous avez voté en 2015 une loi qui donne plus de pouvoirs aux régions : c’est la continuité de ce processus. Il faut définir jusqu’où va l’autonomie et dans quels secteurs il y a une dévolution nouvelle de pouvoirs : moins de déconcentration, plus de décentralisation, plus d’autonomie financière. C’est ce que nous avons fait en France, avec une loi qui donne aux régions des compétences globales, voire exclusives, que l’État ne partage plus. Je crois que cela devrait être un cadre de dialogue possible.
F. N. H. : Qu’est-ce que cela changerait si la reconduction était de six mois ?
E. D. : Il y a des bruits insistants : l’ambassadeur Waltz l’a évoqué en filigrane, un renouvellement non pas pour un an comme jusqu’à présent, mais pour six mois.
Cela enlèverait de la légitimité à l’envoyé spécial, dont la position serait affaiblie. D’autant qu’il risque de ne pas rester en poste avec le prochain secrétaire général : un nouveau secrétaire général a souvent à ses côtés des envoyés spéciaux qui lui sont proches, politiquement. Ce n’est pas une remise en cause de Staffan de Mistura, mais il est possible qu’il ne soit plus représentant spécial. Cela réduirait la marge de manœuvre de l’actuel représentant, puisque le vote aura lieu avant la fin du mandat d’Antonio Guterres.
Cela redonnerait aussi de la force à un dialogue à quatre, avec la Mauritanie, le Maroc, l’Algérie et, c’est la vraie question, une représentativité sahraouie qui, pour l’instant, est le Polisario, mais pas obligatoirement.
Le Maroc insiste sur le fait que la représentativité des Sahraouis passe aussi par d’autres mouvements, notamment le mouvement sahraoui pour la paix, qui peut être une alternative. La position de principe du Maroc, c’est que le Polisario ne peut pas être reconnu, parce qu’il est qualifié d’organisation terroriste par un certain nombre de pays. Vous aurez remarqué une évolution positive: des parlementaires américains veulent, en même temps que le vote, faire désigner le Polisario comme organisation terroriste, d’autant qu’il se rapproche des positions iraniennes. Quand on classe les Frères musulmans, le Hezbollah ou le Hamas comme organisations terroristes, il n’y a pas de raison de ne pas le faire pour le Polisario.
F. N. H. : Justement, les États-Unis et le Maroc définissent le Polisario comme une organisation terroriste. Discute-t-on avec des terroristes ?
E. D. : C’est justement tout l’enjeu: définir quelle est la quatrième partie qui occupera le siège.
F. N. H. : Du coup, avec qui avons-nous vocation à dialoguer ?
E. D. : C’est toute l’ambiguïté. Mais vous décrivez précisément ce qu’est l’ONU depuis 80 ans, sur tous les dossiers : la raison d’être du multilatéralisme est de rester ambigu, sans objectif précis. C’est sa faiblesse, mais aussi sa grande force, parce que cela permet de dialoguer. C’est l’unique endroit où l’on peut dialoguer de cette manière, sauf à externaliser la médiation, comme l’ont fait les Libyens avec les médiations de Skhirat et de Bouznika.
Le paradoxe, c’est que le Maroc a intérêt à ce que cette situation se règle dans le cadre onusien, et non à un retour de la question à l’intérieur de l’Union africaine, comme le voudrait l’Algérie.
F. N. H. : La position américaine a laissé planer un certain flou ces dernières semaines. Est-ce inquiétant pour le Maroc ?
E. D. : Oui et non. Oui, parce que la parole américaine est déterminante et audible auprès d’un certain nombre de membres du Conseil de sécurité. Mais elle sera sans doute tempérée par une certaine routine : l’ambassadeur Waltz sera dans son rôle en rappelant le soutien des États-Unis au Maroc, l’ancienneté de la relation diplomatique, la dynamique des accords d’Abraham et le rapprochement entre les Émirats arabes unis, le Maroc et Israël.
Il faut aussi noter que ceux qui portent ce dossier en profondeur côté américain, je pense notamment à Jared Kushner, sont davantage tournés vers le Moyen-Orient que vers l’Afrique du Nord. Le dossier marocain n’est plus prioritaire. Il y a peut-être une attente un peu exagérée, focalisée sur la position américaine.
Et puis, la position américaine compte-t-elle tant que cela ? Vis-à-vis de pays avec lesquels le hiatus est de plus en plus présent, comme la France, la Grande-Bretagne, la Russie ou la Chine, une nouvelle sortie de Donald Trump ne les mobilise guère. Il faut tenir compte de la dépréciation de la politique étrangère américaine, dont on ne mesure que la pointe de l’iceberg. Sur la question palestinienne, ou à propos de la Cour pénale internationale, les positions françaises montrent que Paris ne se préoccupe pas de l’avis américain.
F. N. H. : La position française pourrait donc jouer un rôle plus déterminant que celle des Américains ?
E. D. : Si j’étais ambassadeur du Maroc, je jouerais cette carte: celle d’une meilleure compréhension de la politique arabe et moyenorientale de la France, notamment après l’avancée considérable sur la question palestinienne, avec le prince héritier Mohammed ben Salmane. Il y a aujourd’hui un regain de crédit de la position d’équilibre française.
La diplomatie française gagnerait à se saisir pleinement du sujet. C’est aussi notre héritage, notre façon de voir la sortie de crise qui est en jeu : une diplomatie d’équilibre éclairée, sur laquelle, avec la nouvelle configuration politique marocaine, nous pourrions particulièrement briller et inspirer nos partenaires.
F. N. H. : Il y a eu récemment des changements au Quai d’Orsay, notamment sur le Maghreb. La France a-t-elle intérêt à se positionner sur ce dossier dans les derniers mois de la présidence Macron ?
E. D. : La diplomatie française est dans une phase politique qui la fragilise, voire la tétanise : cela touche la direction Afrique du Nord et la direction des Nations unies du ministère. C’est une réalité. Mais les changements de personnes n’entraînent pas un changement de politique. Mon expérience ministérielle me dit que tout cela est assez cyclique.
Ce qui est important, c’est qu’il n’y a pas de changement à la représentation française à l’ONU. Il y a une stabilité. Et la position que nous défendons s’inscrit dans un multilatéralisme qui sera le fil conducteur du prochain président, quel qu’il soit : indépendance, souveraineté, troisième voie entre des États-Unis dont nous nous détachons et une Russie comme une Chine de plus en plus offensives à notre égard.
La position marocaine sera donc défendue, parce que c’est une position d’équilibre, et parce que la diplomatie française a besoin de partenaires, de pays qui partagent des vues convergentes. C’est le cas de la France et du Maroc sur la question palestinienne, sur la sortie des crises, sur l’évolution de la représentativité et du leadership au sein de l’ONU, ainsi que sur la place de l’Afrique dans le jeu international.
Il ne reste finalement que des contingences, plus de divergences de fond. Les divergences portaient sur la question des visas, sur la question algérienne, qui a été tranchée politiquement. Quel que soit le successeur d’Emmanuel Macron, il n’y aura pas de retour en arrière. D’autant que l’Algérie pratique la politique du bâton, en proclamant un embargo sur les produits français.
F. N. H. : Vous évoquiez plus tôt la place de la Mauritanie dans les discussions. Quel rôle peut-elle jouer ?
E. D. : Le président Ghazouani est affaibli. Il vient de changer de gouvernement après des preuves avérées de corruption dans le précédent, et les appétits s’expriment de plus en plus autour de la manne pétrolière et gazière. La Mauritanie est fragile. Cette fragilité peut se traduire par la volonté de ne se fâcher avec personne, ni avec l’Algérie ni avec le Maroc : une position ambiguë est une option.
Autre hypothèse : la Mauritanie poursuit la dynamique lancée il y a un an et demi entre Nasser Bourita et son homologue mauritanien, c’est-à-dire la reprise du dialogue bilatéral, et se range de fait au plan d’autonomie de 2007.
Il y a aussi sa capacité de dialogue avec la France, qui pourrait jouer un rôle d’incitation à la modération. Enfin, il y a la position de Nouakchott vis-à-vis des États-Unis : en choisissant le Maroc comme partenaire stratégique majeur hors OTAN, Washington a un peu vexé les Mauritaniens - les Sénégalais aussi, d’ailleurs. La Mauritanie se sent isolée diplomatiquement, d’autant qu’elle n’a plus son rôle de stabilisateur dans la lutte antiterroriste : le G5 Sahel n’existe plus.
Le Maroc s’est aussi, aux yeux de certains, y compris en France, trop rapproché des pays de l’AES, (Alliance des États du Sahel : Burkina Faso, Mali et Niger) alors que la France est dans une logique de rupture totale avec eux. On l’a vu ces dernières heures avec le président tchadien, venu demander un retour d’influence, voire de militaires français : le président français a refusé catégoriquement. Quand le Maroc propose une médiation avec le Mali, le Niger et le Burkina, la France refuse aussi.
F. N. H. : Globalement, le rapport de force diplomatique reste-t-il favorable au Maroc, malgré toutes ces nuances ?
E. D. : Oui, il reste favorable au Maroc, pour plusieurs raisons. La première, c’est une solidarité de fait quasi exclusive avec les pays africains : les trois quarts des pays de l’Union africaine ne soutiennent plus la position du Polisario. Et le Polisario va être fortement affaibli au sein de l’Union africaine avec la reconnaissance quasi acquise de l’indépendance du Somaliland, ce qui rendra son statut d’observateur quasiment caduc, ou en tout cas inapproprié. La position du Maroc à l’Union africaine, via ses partenaires, s’est renforcée : on l’a vu récemment avec le Gabon, qui a réaffirmé son adhésion à la marocanité du Sahara.
Deuxième élément : les diplomates marocains, contrairement aux Français, ne bougent pas. Youssef Amrani est solidement ancré à Washington, Omar Hilale est un ambassadeur éloquent, reconnu comme tel, et particulièrement actif. On l’a encore vu ces derniers jours à la Quatrième Commission pour préparer juridiquement la prochaine résolution, attendue autour du 31 octobre, peut-être le 30 octobre ou le 1er novembre. C’est un élément d’une importance capitale.
Troisième élément : la position du Maroc ne se mesure pas seulement à la perception que l’on a d’elle sur le Sahara, mais au rôle du Maroc, tout court, dans les crises internationales. Aujourd’hui, le Maroc est un soutien indéfectible de l’Arabie saoudite, comme il l’a redit face aux attaques de l’Iran, dans la continuité de sa position depuis 2015 et l’opération Tempête décisive, à laquelle il a participé. Au sein de l’Organisation de coopération islamique et de la Ligue arabe, la diplomatie marocaine est absolument indispensable. C’est un élément de fermeté et de force.
F. N. H. : Peut-on jouer sur tous les tableaux, sans que cela soit à double tranchant ?
E. D. : Le Maroc peut dialoguer aussi bien avec l’Arabie saoudite qu’avec les Émirats arabes unis, car il appartient au pacte d’Abraham d’un côté et pourrait peut-être, demain, faire partie du pacte de défense mutuelle de La Mecque entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie, qui a vocation à s’élargir. Pour l’instant, c’est compliqué : les Américains verraient d’un mauvais œil qu’un pays du pacte d’Abraham appartienne aussi à ce pacte. C’est à double tranchant, mais la politique américaine est de toute façon dans sa contradiction la plus absolue. Depuis 1945, elle a vocation à soutenir l’Arabie saoudite, or l’Arabie saoudite est attaquée par l’Iran et Washington ne bouge pas. En même temps, les États-Unis ont décidé de soutenir plus activement les Émirats arabes unis, alors que l’Arabie saoudite et les Émirats sont, depuis un an et demi, quasiment en guerre fratricide ouverte.
La cohérence de la politique moyen-orientale de tous les acteurs extérieurs, la France comprise, a été totalement bouleversée par le trumpisme. Le Maroc reste, ou a intérêt à rester, rationnel et cohérent, alors que tous les acteurs ne le sont plus. Les États-Unis ne le sont plus. La Russie non plus : elle voit l’Ukraine se rapprocher des pays du Golfe en leur fournissant des capacités de drones et d’anti-drones que les Américains n’ont pas voulu ou pu fournir, et elle est dans une forme de schizophrénie vis-à-vis de ses partenaires. Elle (la Russie, ndlr) a encore tendu la main à l’Arabie saoudite, qui reste pourtant le partenaire militaire privilégié des États-Unis. Le Pakistan et la Turquie se font concurrence pour le leadership arabo-musulman sunnite. Nous sommes dans des sables mouvants qui évoluent très vite.
La position du Maroc, c’est donc d’être cohérent avec lui-même. Le roi reste sur l’absolue nécessité de stabiliser la région et de converger diplomatiquement avec Tel-Aviv depuis les accords d’Abraham, tout en présidant le comité Al-Qods et en posant la condition de la tenue d’élections en Palestine.
Le Maroc veut aussi jouer le rôle non pas de médiateur, mais de facilitateur : il entretient de bonnes relations avec la Russie et la Chine, tout en étant partenaire privilégié de pays qui sont en compétition, voire en confrontation, avec elles, la France et la Grande-Bretagne vis-à-vis de la Russie, les États-Unis vis-à-vis de la Chine, même si cette confrontation ne dit pas tout à fait son nom.
F. N. H. : Ce qui pourrait bloquer au Conseil de sécurité, ce serait donc la Russie ?
E. D. : S’il y avait un vote, je parierais effectivement dessus. La Chine peut bouger et s’associer à un vote positif : on passerait alors à 12 voix. La Russie, elle, ne bougera pas. Elle pourrait voter dans le même sens que les États-Unis, mais elle ne s’associera pas à la France et à la Grande-Bretagne, à 100%, parce que nous sommes en guerre avec elle.
F. N. H. : Ce n’est pas une guerre ouverte avec la France, tout de même…
E. D. : Pas une guerre ouverte, non, mais le discours du SACEUR, le commandant suprême des forces alliées en Europe, à l’occasion du sommet de sécurité de Varsovie, a été clair : nous ne sommes pas en guerre, mais si la Russie veut entrer en guerre, nous serons non plus dans une logique défensive, mais dans une logique de bloquer, d’endiguer et de briser la Russie. C’est la première fois qu’un commandant suprême de l’OTAN en Europe l’exprime ainsi. Ce n’est pas une guerre militaire, mais c’est une guerre : depuis 2022, il y a eu 150 attaques hybrides, et des attaques hybrides restent des attaques.
F. N. H. : Que donnerait le vote, sur la base de la composition actuelle du Conseil de sécurité ?
E. D. : Prenons la composition 2026-2027, car certains membres sortants quittent le Conseil à la fin de l’année : Bahreïn, la Colombie, le Danemark, la Grèce, la Lettonie, le Liberia, le Pakistan, le Panama, la RDC et la Somalie. Bahreïn n’a pas de problème, au regard du pacte d’Abraham. La Colombie a reconnu la marocanité du Sahara, le Danemark également, la Grèce je crois que c’est le cas, la Lettonie aussi, le Liberia est acquis. Le Panama a désormais reconnu la marocanité du Sahara, et la RDC. Le Pakistan, allié de la Chine, fait ce que la Chine lui demande : il pourrait de nouveau s’abstenir, sauf si Pékin bascule. Reste un doute sur la Somalie. Elle n’a jamais reconnu l’État d’Israël, a toujours été contre le pacte d’Abraham et se trouve dans une trajectoire plutôt islamiste, avec une proximité croissante avec les Frères musulmans turcs. Mais a priori, on reste sur 11-12 voix. Pour que la résolution passe, il en faut 9 : elle est donc favorable. Il n’y a aucun doute sur le fait que la résolution passe. La vraie question concerne les abstentions et la nonparticipation. L’Algérie n’est plus membre du Conseil, et il y a peu de chances que la RDC, qui l’a remplacée, adopte la même attitude de non-participation.





