Entretien : «La diversification de l’économie devient impérative»
Hicham Alaoui Bensaid, Directeur des engagements d’Euler Hermes ACMAR, admet la forte dépendance de l’économie nationale à la variable pluviométrique.
Il pointe du doigt les conditions entourant l’accès des entreprises au financement, tout en estimant que celles-ci devraient s’émanciper de la logique de l’assistanat et développer leurs propres avantages concurrentiels.
Il n’a pas aussi manqué de dresser la cartographie des risques qui planent sur l’économie marocaine en 2014.
Finances News Hebdo : On assiste à ce qui pourrait s’apparenter à une surenchère concernant le taux de croissance pour l’année 2014. Certaines institutions (HCP, BAM) tablent sur des hypothèses de croissance se situant entre 2,5 et 3,5%, tandis que le gouvernement prévoit une croissance d’un peu plus de 4 %. Quel est le taux le plus plausible, selon vous, et pourquoi ?
Hicham Alaoui Bensaid : Je dirais que les institutions tels le Haut commissariat au plan ou Bank Al-Maghrib ont des visées qui peuvent être contradictoires avec celles du gouvernement, dans le sens que ces institutions cherchent parfois à voir le «verre à moitié vide», par déformation professionnelle peut-être, là où la communication d’un gouvernement se doit davantage d’appeler à l’optimisme. Je dirais donc, pour en revenir à votre question, que la réponse dépend, dans une large mesure, de la saison agricole à venir. Si elle devait être, ce que nous ne souhaitons absolument pas bien entendu, moyenne, une croissance légèrement supérieure à 2% serait à envisager. Si elle devait a contrario être excellente, flirter avec la barre symbolique des 5% ne serait pas une utopie.
F. N. H. : Les prévisions afférentes à la baisse des cours des produits énergétiques, notamment ceux du pétrole (le baril devrait passer de 102 à 97 dollars en 2014), combinées à «l’éclaircie» que connait l’économie européenne et d’autres continents (Asie, Afrique, Amérique du Nord), auront-elles un effet d’entraînement suffisant sur le dynamisme de l’économie marocaine ?
H. A. B. : Je vois deux parties bien distinctes dans votre question, et à ce titre, j’y apporterais deux réponses distinctes. Concernant la baisse des cours du pétrole, annoncée par certaines prévisions, elle aurait à coup sûr un impact positif sur l’économie marocaine, mais très significativement inférieur à celui que cette situation aurait généré il y a quelques années. En effet, du fait de l’indexation des cours du carburant vendu au Maroc sur les marchés internationaux, l’impact sur les finances de l’Etat du subventionnement même du carburant est en diminution. Concernant l’embellie escomptée des autres économies, elle peut avoir des effets bénéfiques, en termes de reprise de la demande extérieure, mais j’y vois également un défi marquant pour notre propre économie, avec la concurrence accrue d’économies plus structurées et plus organisées.
F. N. H. : Les entreprises constituent le fer de lance de toute politique exportatrice cohérente à même de résorber le déficit commercial du pays via le renforcement de la compétitivité de leurs produits. Pensez-vous qu’elles sont suffisamment soutenues au Maroc (accès au financement, baisse des coûts de facteurs de production, etc.) ?
H. A. B. : L’accès au financement demeure une gageure pour la quasi-totalité des entreprises marocaines, en raison du durcissement notable des conditions d’octroi du financement bancaire, par exemple, qui ont eu notamment pour effet le développement de moyens de financement moins connus au Maroc, en tête desquels l’assurance crédit. Ceci dit, je demeure persuadé que les entreprises marocaines doivent s’émanciper du giron étatique et générer par elles-mêmes des avantages concurrentiels à même de leur permettre de se distinguer et d’émerger en particulier vers les marchés du Sud, dans lesquels la marque «Maroc» dispose d’un poids certain et d’une valeur ajoutée recherchée. La logique de l’assistanat me semble de fait incompatible avec les exigences internationales actuelles.
F. N. H. : Selon vous, quels sont les principaux facteurs de vulnérabilité qui pèsent sur l’économie nationale pour l’année 2014 et surtout comment parer à ces périls?
H. A. B. : Je citerais, tout d’abord, la forte dépendance à la saison de pluie, puisque l’économie marocaine demeure très largement tributaire des réalisations agricoles. Notre économie demeurant, du moins à court et moyen termes, à dominante agricole, seuls les efforts soutenus de diversification de l’économie seraient à même de nous permettre de nous renforcer vis-à-vis de ce facteur de vulnérabilité, mais cela ne saurait se faire avant quelques années. Par la suite, je pense que l’un des défis majeurs pour l’économie marocaine demeure l’adéquation de la main-d’œuvre avec les défis modernes, puisqu’au-delà des chiffres du chômage, il existe un déficit qualitatif général de l’offre proposée, qui peut constituer un frein au développement de certains secteurs spécifiques. Enfin, j’estime que la réduction du rythme des grands travaux initiés par l’Etat marocain (ponts, barrages, autoroutes…) est à même de porter un sérieux coup à la croissance de l’économie marocaine, puisqu’au Maroc, l’Etat demeure, et de très loin, le plus grand donneur d’ordres dans des secteurs-clés, tel l’immobilier par exemple.
F. N. H. : Enfin, que dénote l’augmentation de 10% des entreprises qui afficheraient une défaillance en 2014 au Maroc ?
H. A. B. : Je vais peut-être vous surprendre, mais je ne vois pas ce chiffre sous un spectre forcément négatif. Certes, il traduit des difficultés patentes rencontrées par des pans entiers de l’économie marocaine. En revanche, la conjoncture actuelle est également l’occasion d’assainir certains secteurs, en ce sens qu’elle pousse vers la sortie les acteurs à la gestion archaïque, antinomique avec les exigences modernes.
Propos recueillis par M. Diao





