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Pas touche au taux directeur !

Pas touche au taux directeur !

En termes de flambée des prix, de nouveaux records viennent d’être battus, notamment dans le secteur des hydrocarbures où le prix à la pompe pour l’essence a dépassé les 16 DH. Certains prédisent même que l’on pourrait atteindre les 20 DH le litre si jamais l’embargo européen sur le pétrole russe venait à devenir effectif.

Sur un autre registre, plusieurs secteurs souffrent de l’envolée des cours des matières premières, notamment le secteur de l’immobilier dont les coûts de production ne cessent d’augmenter, face à une demande de plus en plus fragile et un secteur bancaire dont l’aversion pour le risque est quasiment culturelle.

Dans ce contexte, certains experts s’attendent, vu la passivité du gouvernement, à ce que Bank-Al-Maghrib entre en jeu en augmentant le taux directeur en vue de juguler cette inflation galopante, à l’instar récemment de la FED aux Etats-Unis.

Loin d’arranger les choses, recourir à ce mécanisme relèverait, selon moi, d’une erreur fondamentale qui loin de résoudre quoi que ce soit, ne ferait qu’aggraver les choses.

Premièrement, une question majeure se pose. Peut-on réellement parler d’inflation ? La réponse réside a priori dans l’obédience théorique de chacun. Pour les monétaristes et les disciples de Milton Friedman, on ne peut qualifier ce qu’on vit actuellement d’inflation. Car pour ce dernier, l’inflation est toujours un phénomène monétaire, soit une masse monétaire qui croîtrait plus rapidement que les richesses créées. Dans ce cas, augmenter les taux directeurs est un mécanisme majeur pour rééquilibrer le rapport entre masse monétaire en circulation et PIB.

Mais ce n’est pas le cas actuellement. Bien au contraire. Le PIB croit au ralenti, la demande se contracte, la monnaie circule par conséquent beaucoup moins rapidement que durant les périodes de croissance économique, et face aux taux réels (= taux nominal - inflation) qui risquent de devenir négatifs, les banques risquent d’être de moins en moins motivées à octroyer des crédits à perte. Pour Friedman, s’il était encore des nôtres, il dirait que nous sommes confrontés à une envolée des prix, et aucunement à une inflation. Et la nuance est de taille.

Une autre approche serait de dire qu’il s’agit avant tout d’une inflation importée, ou pour être plus orthodoxe dans notre manière de parler, d’une augmentation des prix importée. Face à cette dernière, faire joujou avec le taux directeur serait au mieux un coup d’épée dans l’eau, au pire une corde autour du cou d’une demande et d’une économie déjà malmenée. Les seuls leviers dont dispose l’Etat dans ce type de situation sont au nombre de trois.

Le premier est celui de la politique tarifaire. Soit la levée ou la suppression de certains tarifs douaniers portant sur des produits de première nécessité. Cela d’ailleurs vient d’être fait pour l’huile de tournesol, puisque le gouvernement marocain vient de suspendre les droits de douane sur l’importation des graines oléagineuses. Durant les prochains mois, d’autres produits risquent de profiter de ce type de mesures.

Le deuxième levier est la politique fiscale. Et là beaucoup de choses peuvent être faites, à condition d’oeuvrer sérieusement et avec le courage nécessaire en vue d’un élargissement de l’assiette fiscale. Autrement dit, de combattre frontalement et sans pitié le «grand informel», qui contrairement à ce qu’on pourrait croire, est bien identifié.

Cet élargissement offrirait au gouvernement une marge de manoeuvre importante en vue de procéder à des baisses de l’IR, des charges patronales mais éventuellement aussi de certains taxes et impôts comme la TVA, sans que cela n’aggrave le déficit budgétaire. Pour le dire plus simplement, plus on sera nombreux à payer des impôts, plus les taux d’imposition pourront diminuer.

Le troisième est d’ordre budgétaire. Soit de soutenir la demande par une aide directe aux ménages les plus précaires, ou encore par une politique de compensation plus élargie. Mais la facture risque d’être salée. Friedman avait raison sur ce point en disant «There ain’t no such thing as a free lunch», «un repas gratuit ça n’existe pas». Certains rétorqueront que oui, mais c’est l’Etat qui paye. Mais «l’Etat qui paye» ça porte un autre nom : le déficit budgétaire, et par conséquent la dette qui se doit d’être remboursée par des impôts mais décalés dans le temps.

Enfin, ce qu’on a pris l’habitude de qualifier de «gouvernance», que pour ma part je continue de qualifier de bonne gestion et de respect du droit. Je pense en l’occurrence au Conseil de la concurrence et à son effectivité.

Car la guerre en Ukraine a bon dos. Une bonne part de l’augmentation des prix pourrait peut-être être attribuée à des schémas de concurrence biaisés dans certains secteurs stratégiques, voire à des situations d’entente, notamment dans des secteurs comme celui de la distribution des hydrocarbures.

Alors avant d’interpeller la Banque centrale, le gouvernement et ce, contrairement à la tentative de mettre tout sur le dos du contexte mondial, pourrait déjà commencer par faire le ménage en interne en entament des réformes structurelles comme les schémas d’entente, les conflits d’intérêt, les spéculateurs et l’efficacité des dépenses et investissements publics qui doit être largement questionnée. 

De même, sur un plan plus court-termiste, des mesures audacieuses et courageuses sur le plan politique peuvent être entamées dès maintenant, comme pour citer notre exemple, une lutte sans merci contre le grand et le très grand informel, au lieu de s’acharner sur les PME et les entreprises qui payent déjà beaucoup d’impôts. Car disposer de moyens techniques sophistiqués pour faire des recoupements de facture, c’est bien, mais pour un pan entier de l’économie marocaine, la facture n’est qu’une rumeur. Un grand informel, qui brasse des milliards de DH chaque année, mais dont le budget ne voit pas un iota.

 

 

 

Par Rachid Achachi

consultant et chroniqueur 

 

 

 

 

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