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Transition énergétique : les PME en moyenne tension, les «laissées-pour-compte»

Transition énergétique : les PME en moyenne tension, les «laissées-pour-compte»

Le Maroc a de quoi être fier de sa vitrine énergétique. Noor Ouarzazate, les champs éoliens de Tarfaya, un objectif de 52% de renouvelables d'ici 2030, une stratégie climatique que les chancelleries étrangères citent volontiers en exemple. Mais derrière cette façade, une fracture s'est creusée discrètement, sans faire de bruit, dans les zones industrielles de Casablanca, de Settat ou de Tanger.

Les PME branchées sur le réseau de moyenne tension (MT) - les fabricants de textile, de composants automobiles, de produits agroalimentaires qui constituent l'ossature de notre tissu exportateur - ne peuvent toujours pas accéder à l'énergie verte. Pas parce que le soleil ou le vent font défaut. Parce que le cadre réglementaire, tel qu'il a été construit, a ouvert la transition énergétique aux grands groupes industriels et laissé les autres au bord de la route. Et c'est précisément ce décalage qui constitue aujourd'hui une menace concrète pour leur compétitivité, au moment où le Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières européen (MACF) est entré en vigueur depuis janvier 2026.

Ce n'est pas un hasard de marché. C'est le résultat d'un choix politique que les économistes de l'énergie nomment avec précision : une libéralisation par le haut. Les lois 13-09, 40-19 et 82-21 ont officiellement ouvert le marché de l'électricité verte à tous les opérateurs. Dans les faits, elles ont produit un système à deux vitesses : d'un côté, les cimentiers, les sidérurgistes et les grands constructeurs automobiles connectés en haute tension, qui négocient directement des contrats d'achat d'énergie renouvelable avec des développeurs privés comme Nareva ou Voltalia; de l'autre, les PME en moyenne tension, pour lesquelles ces mêmes droits restent lettre morte. Le droit existe. C'est son exercice concret qui est rendu impossible par une accumulation de blocages technicoéconomiques que personne ne semble pressé de lever.

Des obstacles persistent

Ces blocages méritent d'être nommés clairement. Premier obstacle : les grands développeurs de parcs solaires ou éoliens ciblent des volumes de consommation massifs, incompatibles avec la taille d'une PME. Résultat : aucune offre commerciale d'électricité verte ne leur est accessible sur le marché.

Deuxième obstacle : même si une PME trouvait un fournisseur, elle se heurterait au Tarif d'utilisation du réseau de distribution (TURD), fixé par l'ANRE à 6,07 centimes le kilowattheure en février 2026, auquel s'ajoute le tarif de transport longue distance (TURT à 6,85 ct/kWh). Cet empilement de coûts de transit rend parfois l'électricité verte plus chère que l'électricité grise classique. La décarbonation, loin d'être un avantage compétitif, devient une charge financière supplémentaire.

Troisième obstacle : la loi 40-19 a imposé aux producteurs de lourdes garanties bancaires et des provisions pour le démantèlement futur des installations, éliminant de facto les petits développeurs locaux qui auraient pu concevoir des projets de taille intermédiaire, sur mesure pour les besoins d'une PME. Quant à l'autoproduction par panneaux solaires, souvent présentée comme la solution de remplacement, elle bute sur une contrainte physique simple : les toits industriels ne permettent de couvrir que 10 à 20% des besoins électriques réels. Aller au-delà suppose d'investir dans des batteries de stockage coûteuses, que la réglementation actuelle de la loi 82-21 n'incite aucunement à déployer. La PME se retrouve donc prise en étau entre des droits formels et des impossibilités pratiques, et c'est dans cet étau que la taxe carbone européenne risque de la broyer.

Mais des solutions existent déjà

La bonne nouvelle, c'est que le terrain n'a pas attendu que la réglementation se débloque. Quatre modèles alternatifs ont émergé, portés par des opérateurs privés et des programmes de développement, qui prouvent que la décarbonation des PME est techniquement et économiquement faisable dès aujourd'hui. Le premier est celui des Zones industrielles durables (ZID) : regrouper les PME d'une même zone autour d'une centrale solaire commune, redistribuant l'électricité localement sans transiter par le réseau public, et donc sans supporter le TURD. La zone industrielle de Ouled Salah à Bouskoura, soutenue par le fonds FONZID du programme MCA-Morocco, en est l'illustration concrète.

Le deuxième modèle est le PPA sur site avec tiers-investisseur : un opérateur spécialisé finance, installe et exploite les panneaux solaires sur les toits de la PME, lui revendant l'électricité produite avec une décote de 20 à 30% par rapport au tarif du distributeur public, sans que la PME n'avance un centime. GreenYellow et Jet Energy déploient déjà ce modèle dans plusieurs zones industrielles de la région casablancaise, avec des centrales allant de 500 kWp à 2 MWp.

Le troisième modèle est celui des parcs industriels zéro carbone clés en main : pour les PME en phase de création ou d'extension, s'installer directement dans des zones conçues avec une source d'énergie renouvelable native ou mutualisée, à l'image des nouveaux projets MedZ qui intègrent systématiquement des réserves foncières pour des centrales solaires dédiées. Enfin, le quatrième levier est le financement vert subventionné : la CGEM oriente déjà les PME vers des lignes comme Tatwir Croissance Verte de Maroc PME ou la facilité GEFF de la BERD, offrant des subventions de 10 à 15% sur les investissements de décarbonation. Ces quatre voies fonctionnent. Elles restent des îlots de bonne pratique là où elles devraient être la norme.

Plan d'action chronologique

Pour généraliser ce qui reste encore marginal, un plan en deux temps s'impose. À court terme - dans les six à douze prochains mois -, trois décisions conditionnent tout le reste.

La première : publier sans délai les décrets d'application bloqués de la loi 13-09, qui permettraient d'activer légalement l'accès au réseau de moyenne tension.

La deuxième : mettre en œuvre un mécanisme de net-metering qui autorise les PME à injecter leur surplus solaire diurne sur le réseau et à le récupérer la nuit, sans les contraintes actuelles du plafond à 20%.

La troisième : instaurer une réduction temporaire du TURD réservée aux PME en transition - une mesure ciblée, calibrée dans le temps, mais déterminante pour rendre la décarbonation économiquement viable.

À moyen terme - entre douze et trente-six mois -, l'enjeu est d'ouvrir structurellement le marché vers le bas. Cela passe par l'application de l'article 26 de la loi 13-09, qui permettrait à l'électricité verte produite en haute tension de descendre vers les réseaux de moyenne tension; par la publication d'une cartographie transparente des capacités d'accueil par zone industrielle, pour mettre fin aux refus arbitraires de connexion; et par la suppression de la TVA et des droits de douane sur les systèmes de stockage par batterie, pour en accélérer massivement le déploiement.

Le Maroc n'a pas un problème de ressources renouvelables. Il a un problème de distribution de ses ressources renouvelables. La question qui se pose désormais n'est pas de savoir si les PME exportatrices peuvent décarboner leur production; elles le peuvent, les quatre modèles décrits plus haut le prouvent.

La question est de savoir si l'État acceptera d'abaisser les barrières réglementaires avant que la taxe carbone européenne ne transforme leur retard en perte de marchés définitive. Si la transition énergétique marocaine doit cesser d'être le privilège des grands groupes pour devenir un levier de compétitivité accessible à l'ensemble du tissu industriel, il est urgent de comprendre qu'une loi sans ses décrets d'application est un droit sans clé et que ce sont nos PME qui en font les frais, en silence, chaque jour. 

 

Par Dr. Mohamed Boiti, expert en transition énergétique et décarbonation industrielle

 

 

 

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