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Énergie : «Le Maroc devra mobiliser près de 78 Mds $ d’ici 2050 pour réussir sa transition»

Énergie : «Le Maroc devra mobiliser près de 78 Mds $ d’ici 2050 pour réussir sa transition»

Entre impératif de croissance, pression climatique et dépendance énergétique persistante, le Maroc avance sur une ligne de crête. Dans cet entretien, Sabrine Emran, économiste senior au Policy Center for the New South, décrypte les transformations du secteur énergétique marocain, les défis de la transition verte et les réformes jugées cruciales pour préserver la compétitivité du Royaume dans un contexte international de plus en plus exigeant.

 

Propos recueillis par M. A. L.

Finances News Hebdo : Comment le secteur de l'énergie a-t-il évolué sur les dernières décennies ? Et comment décrivez-vous la situation actuelle de ce secteur ?

Sabrine Emran : Comme nous l’expliquons, avec ma collègue Rim Berahab, dans notre chapitre du Oxford Handbook of the Moroccan Economy, nous avons analysé l’évolution du secteur énergétique marocain depuis les années 1990 jusqu’à aujourd’hui. Nous sommes passés par différentes phases, mais quelques éléments structurels continuent de marquer notre secteur aujourd'hui. D’abord, une dépendance fossile depuis les années 90 jusqu'en 2008. A partir de 2009, un tournant s’opère avec une vision qui permet d'envisager une inclusion plus optimale des énergies renouvelables dans notre mix énergétique. Depuis lors, des avancées notables ont été réalisées, notamment à travers le développement de projets solaires et éoliens. Le Maroc atteint ainsi environ 45% de sa capacité électrique installée à partir des énergies renouvelables.

Pour autant, malgré cette dynamique positive et l’accélération observée depuis 2009, la composante fossile, notamment le charbon, demeure prépondérante, représentant près de 67% de notre mix énergétique actuel. La deuxième contrainte qui caractérise aujourd’hui le secteur énergétique tient à la forte dépendance aux importations, lesquelles couvrent encore près de 90% des besoins du pays. Pourtant, si l’on remonte aux années 1990 et au début des années 2000, un chantier majeur a été mené : celui de l’électrification. À travers le Programme d’électrification rurale globale (PERG), le Maroc est parvenu à raccorder la quasi-totalité de son territoire, atteignant aujourd’hui un taux proche de 100%. Cela s'est fait par différentes étapes, mobilisant des financements importants qui ont également pesé sur la dette de l’ONEE. Il n’en demeure pas moins que cette réussite reste remarquable, notamment au regard de la moyenne d'électrification en Afrique subsaharienne, qui avoisine les 48%. Au final, ces différents chantiers menés de front dessinent le paysage actuel : des avancées notables en matière d’énergies renouvelables, mais aussi des défis persistants liés à la dépendance énergétique, au poids des importations et à la place encore dominante des énergies fossiles dans le mix national.

 

F. N. H. : Quelles sont les leçons ou les enseignements pour ce secteur afin d'atteindre les objectifs de la transition énergétique et réduire la dépendance vis-à-vis des importations ?

S. E. : Tout d’abord, l’importance des énergies renouvelables n’est plus à démontrer et leur place dans le mix énergétique devient, aujourd’hui, de plus en plus incontournable. Le véritable enjeu réside désormais dans la gestion de leur intermittence, afin d’en améliorer l’efficacité globale. Le taux de déperdition, estimé entre 15 et 20% dans le solaire comme dans l’éolien, illustre les limites actuelles. Pour éviter cette intermittence, l’une des réponses consiste à stocker dans les batteries pour ne pas perdre de l'énergie que l'on produit. Par exemple, ne pas perdre de solaire entre la journée et la nuit et pouvoir pallier ce taux de déperdition que nous avons au niveau du réseau. La deuxième leçon tient à la nécessité de capitaliser sur ces énergies renouvelables pour faire face aux contraintes internationales. La dépendance persistante aux importations d’énergies fossiles expose le Maroc à une facture énergétique alourdie, qui pèse sur la balance commerciale, ainsi qu’à une volatilité des prix difficilement maîtrisable.

Dans ce contexte, le renforcement de la composante renouvelable dans le mix énergétique apparaît comme un levier stratégique pour atténuer cette vulnérabilité. Par ailleurs, l’enjeu n’est pas seulement de verdir le mix énergétique en laissant de côté le chantier de l'efficacité énergétique. Ce qui mérite d’être souligné, c’est que l’efficacité énergétique concerne de nombreux secteurs : elle n'évolue pas en autarcie ou en silo, limitée au seul domaine de l’énergie. Elle implique des investissements dans la performance des bâtiments, l’optimisation de l’éclairage public, mais aussi dans d’autres activités. Il s'agit de trouver des synergies entre ces différents secteurs. C'est-à-dire de pouvoir toucher également au secteur industriel à travers l'investissement dans l'énergie renouvelable et dans l'efficacité énergétique. Le chantier que nous pouvons mesurer en termes d'efficacité énergétique est celui de l'éclairage public, où il y a eu pas mal de progrès. Mais il reste toujours des efforts à faire, par exemple, au niveau des bâtiments, de leurs audits, pour avoir des constructions qui respectent les normes de l'efficacité énergétique. Ce défi s’imposera à nous dans les années à venir. S’il est relevé, il pourra générer des retombées positives sur plusieurs plans.

 

F. N. H. : Quelle est votre lecture du lien entre la croissance économique et le changement climatique au niveau du Maroc ?

S. E. : Cette dimension occupe une place importante dans notre chapitre du Handbook. Pour situer le contexte, il est généralement admis que la croissance économique ou la croissance industrielle d'un pays s’accompagne d’une hausse des émissions de CO2. Dans le cas du Maroc, toutefois, cet enjeu reste relativement limité. Le pays ne représente qu’environ 0,2 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ce qui est vraiment anodin. Dès lors, la question de freiner l’industrialisation pour contenir ces émissions ne se pose pas pour le Maroc. Dans notre analyse, nous avons exploré le lien entre croissance économique et émissions de CO2 à travers le modèle de Tapio, afin d’évaluer le degré de découplage économie-émission dans le cas marocain. Entre les années 1990 et 2008, la croissance moyenne dépassait 5%.

En 2009, marqué par des investissements massifs dans les énergies renouvelables et l’affirmation d’une vision en faveur de la transition énergétique, un léger ralentissement s’est toutefois fait sentir, autour de 4 %. L’analyse devient particulièrement intéressante lorsqu’on la décline par secteur. On identifie ainsi ce qu'on appelle les «hard-toabate sectors», ces activités les plus émettrices de CO2, au premier rang desquelles figurent le bâtiment, le transport et l’agriculture. C’est dans ces segments que se concentre l’essentiel des émissions. Le cas de l’agriculture demeure toutefois particulier : la baisse observée sur certaines années ne traduit pas une amélioration structurelle, mais s’explique essentiellement par des épisodes de sécheresse plus marqués. Je pense que le défi de l'industrialisation verte est quelque chose qui va nous permettre de répondre à plusieurs questions et, surtout, d'assurer une compétitivité au niveau international pour l'industrie marocaine.

 

F. N. H. : Quels sont les principaux défis économiques pour le Maroc sur les 10 prochaines années ?

S. E. : Il y a la question de l'accès aux marchés internationaux et de leurs exigences en matière de climat, à l’instar du «Carbon Border Adjustment Mechanism», qui va un peu obliger nos industriels et entreprises à inclure les dimensions climat et émissions de CO2 dans leur production, pour rester compétitifs. Les gros industriels arrivent à faire cela parce que c'est un chantier qu'ils ont entamé depuis plusieurs années déjà. La question est beaucoup plus importante et contraignante pour les PME qui représentent plus de 90% du tissu économique marocain et qui auront du mal à rester compétitives si elles n'incluent pas les contraintes du CBAM dans leur production. À côté, il y a aussi un chantier qui a été entamé au Maroc par rapport à la taxe carbone que nous allons avoir au niveau national et qui pourrait représenter une étape intermédiaire pour pouvoir répondre progressivement aux exigences du CBAM, au niveau international. Le deuxième défi est celui des pressions des marchés internationaux, mais au niveau de la dépendance énergétique, encore une fois. Nous le voyons aujourd'hui, le marché des énergies fossiles, notamment du pétrole, est aussi imprévisible qu'avant et le deviendra de plus en plus. Du jour au lendemain, nous avons appris la sortie des Émirats arabes unis du groupe OPEC et OPEC+. Qu'est-ce que cela veut dire pour la production mondiale ? Cela se traduit directement par une hausse des prix. Ces dépendances nous rendent toujours vulnérables. C'est pour cela que la double contrainte que nous avons de ne pas avoir des énergies fossiles sur notre sol nous emmène à une étape où nous devons investir, non pas par choix, mais de facto dans les énergies renouvelables. C'est donc un défi à relever et qui permettra d'ouvrir de plus en plus d'opportunités pour l'avenir.

Un autre défi majeur réside dans la mise en œuvre d’une transition énergétique juste dans les années à venir. Celle-ci exigera des investissements massifs appelés à être portés par le secteur privé également. Mais il y a des réformes qui seront nécessaires afin d'avoir cet accompagnement de l’investissement privé. Selon la Banque mondiale, le Maroc devra mobiliser près de 78 milliards de dollars d’ici 2050 pour réussir sa transition énergétique. C'est un chiffre conséquent qui peut faire peur. Toutefois, en engageant les réformes nécessaires et en atteignant les objectifs fixés à court et moyen terme, le pays devrait être en mesure de répondre à ses engagements, notamment ceux issus de l’Accord de Paris et de ses contributions nationales déterminées en matière de climat. Cette transition peut également être un levier d’opportunités, avec des retombées positives tant sur le plan environnemental que sur le plan économique.

 

F. N. H. : Quelles sont selon vous les réformes prioritaires pour enclencher la transformation économique au Maroc ?

S. E. : Cette transformation économique, étroitement liée au secteur de l’énergie (et plus particulièrement à l’électricité au Maroc), s’inscrit dans une dynamique de réformes déjà engagées. Toutefois, celles-ci ont parfois été inachevées, freinées, voire nécessitent aujourd’hui d’être revues pour gagner en efficience. Prenons l’exemple de la régulation du secteur électrique. L’Agence nationale de régulation de l’électricité (ANRE) a bien été créée en 2016 par la loi 48-15. Par contre, son opérationnalisation n’est intervenue que quatre ans plus tard, en 2020. Quant à l’élargissement de son périmètre à des domaines comme l’hydrogène vert et la chaîne énergétique gazière, il n’a été acté qu’en 2024. Autrement dit, on perd du temps entre l’adoption des réformes et leur traduction concrète sur le terrain.

Il y a aussi la question du chevauchement de rôle, notamment entre l'ONEE, MASEN et l'ANRE. Par conséquent, il arrive que parfois nous manquons de clarté et d’espace pour que l'ANRE puisse exercer le rôle qui lui a été confié, à savoir fixer les tarifs et s'assurer de l'exécution et du respect des normes d'énergie qui lui ont été confiées. Le deuxième chantier est étroitement lié à la première réforme. Il s’agit de la réforme tarifaire qui montre parfois un décalage entre les progrès ponctuels que nous pouvons réaliser et le cadre systémique global dans lequel nous évoluons. Troisièmement, il y a la structuration du marché, autre chantier engagé avec la loi 13.09 qui autorise les industriels privés à produire leur propre électricité à partir de sources renouvelables. Cependant, cette réforme se heurte à deux principaux obstacles : d’une part, la possibilité d’injecter le surplus de production dans le réseau, et d’autre part, l’accès des acteurs de plus petite taille aux mêmes conditions. Aujourd’hui, ce dispositif reste plafonné à 300 mégawatts, ce qui écarte une large partie du tissu économique, en particulier les PME. Leur accès au réseau demeure tributaire de la mise en œuvre effective et de l’opérationnalisation de textes tels que la loi 13.09.

A cela s’ajoute la loi 58.15, spécifiquement destinée aux petites et moyennes entreprises, mais qui n'a toujours pas été opérationnalisée à ce jour. Au final, la structuration du marché demeure un chantier inachevé. Comme évoqué précédemment, le chevauchement des prérogatives entre différentes institutions persiste, tout comme la position de l’ONEE en tant qu’acheteur unique, présent sur l’ensemble de la chaîne de valeur, de la production au transport, jusqu’à la distribution. Si ce dernier maillon a connu une évolution avec la création des Sociétés régionales multiservices (SRM) dans les douze régions du Royaume, il fait encore face à des défis variables selon les territoires. Par ailleurs, la concentration des activités de production et de transport continue de poser certaines contraintes. Elle peut, dans certains cas, freiner l’engagement du secteur privé et limiter les investissements nécessaires pour accompagner le développement des énergies renouvelables et répondre aux défis du secteur. 

 

 

 

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