Maroc - Israël : le grand saut diplomatique

Maroc - Israël : le grand saut diplomatique

Six ans après la signature de l'accord tripartite de décembre 2020, la relation entre Rabat et Tel-Aviv franchit une nouvelle étape : le 16 septembre 2026, les deux pays se sont engagés à élever leurs bureaux de liaison au rang d'ambassades. Entre opportunités économiques, calcul stratégique et attachement indéfectible à la cause palestinienne, cette normalisation entre dans une phase à la fois plus institutionnelle et plus scrutée. Entretien avec Mohamed Badine El Yattioui, professeur de géopolitique au Collège royal des Emirats arabes unis.

 

Propos recueillis par L. Ch.

Finances News Hebdo : Depuis l'accord tripartite de décembre 2020, la relation maroco-israélienne a connu plusieurs étapes  : reconnaissance américaine, puis israélienne, de la marocanité du Sahara, et aujourd'hui l'annonce de la nomination d'ambassadeurs. Comment analysez-vous cette évolution et pourquoi cette étape intervient-elle maintenant plutôt qu'il y a un an ?

Mohamed Badine El Yattioui: Il y a eu une évolution claire du contexte géopolitique depuis décembre 2020. À l'époque, la contrepartie de la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara était le rétablissement de liens avec Israël qui avaient existé plusieurs décennies auparavant. Puis est venue, quelques années plus tard, la reconnaissance israélienne elle-même. Aujourd'hui, nous sommes dans une nouvelle étape. Il y a eu une résolution historique au Conseil de sécurité l'année dernière, et l'on a vu les États-Unis, l'Espagne, la France, le Royaume-Uni et bien d'autres pays se caler sur cette reconnaissance du plan d'autonomie marocain comme seule solution viable et réaliste. On verra aussi ce qui se passe fin octobre au Conseil de sécurité. Pour en revenir aux relations maroco-israéliennes : une relation s'est construite et développée petit à petit, sur le plan économique comme sécuritaire, et l'on arrive aujourd'hui à une forme d'aboutissement avec la nomination d'ambassadeurs. Pourquoi pas il y a un an ? Tout simplement parce que nous étions dans un contexte post-7 octobre 2023, où il y avait, côté israélien mais surtout côté marocain, une volonté de ne pas afficher immédiatement cet échange d'ambassadeurs.

 

F. N. H. : L'annonce est venue en premier lieu de la diplomatie israélienne; le Maroc, de son coté, n’a fait aucune déclaration. Comment expliquer cette asymétrie de communication ?

M. B. E. Y. : Israël avait besoin de démontrer qu'un pays arabe souhaitait aller plus loin diplomatiquement. Il ne faut pas oublier que l’Etat hébreu est isolé sur le plan diplomatique depuis plusieurs mois : il y a eu une série de procédures devant la Cour internationale de justice et devant la CPI contre les dirigeants israéliens, et de nombreux pays, au-delà du monde arabe, ont mis Israël au ban de la communauté internationale. Le Maroc, de son côté, n'avait aucun intérêt à accélérer cet échange d'ambassadeurs au préalable, d’où sa discrétion sur la question.

 

F. N. H. : Quel profil attendez-vous pour le futur ambassadeur marocain, et qu'est-ce que ce choix dira de la manière dont Rabat veut gérer ce dossier ?

M. B. E. Y. : Nous entrons dans une phase très certainement inédite, avec des élections en Israël fin octobre, et probablement un nouveau gouvernement israélien. Il y a de fortes chances que Benjamin Netanyahou ne reste pas au pouvoir, même si le jeu des coalitions à la Knesset peut réserver des surprises. Le pari, côté marocain, c'est qu'une nouvelle majorité se mette en place. Côté marocain, il faudra nommer un profil qui convienne à la fois aux Israéliens et qui permette d'établir une nouvelle forme de partenariat, avec un ensemble d'enjeux : Gaza, le plan de paix, le rôle du Maroc comme partenaire historique des Palestiniens et président du Comité Al-Qods à travers Sa Majesté le Roi. Le Maroc a un rôle très particulier à jouer dans une région où le leadership égyptien, comme le rôle historique du royaume jordanien, ont été ébranlés par l’escalade des tensions régionales, et où la monarchie saoudienne fait face à une situation régionale complexe avec l'Iran et les Houthis. De par son histoire, sa géographie et sa relation très spéciale avec Israël, le Maroc occupe une position particulière - et Israël en est d’ailleurs conscient, notamment pour rétablir des relations plus apaisées avec l'Union européenne et mettre en place des projets communs.

 

F. N. H. : Quels secteurs sont les plus susceptibles d'attirer les capitaux israéliens une fois le cadre juridique posé ?

M. B. E. Y. : Plusieurs secteurs : la tech, l'énergie, l’industrie de la défense et surtout l'agroalimentaire. Tout dépendra aussi de la manière dont le cadre juridique sera posé et des garanties offertes aux investisseurs israéliens, ainsi que des conséquences des élections sur le monde économique israélien. Depuis le 7 octobre 2023 et la politique menée par Netanyahou, nous avons assisté à une fuite en avant : beaucoup d'Israéliens de gauche ou de centre-gauche, des profils très qualifiés du monde de la tech, ont quitté le pays. Certains se sont installés à Dubaï, d'autres ailleurs. Si une coalition d'extrême droite se reconstitue, avec ou sans Netanyahou, il n'est pas exclu que certains d'entre eux choisissent le Maroc.

 

F. N. H. : Le 21 septembre, Gideon Saar, chef de la diplomatie israélienne, a proposé à la commissaire européenne à la Méditerranée de «promouvoir des projets communs entre Israël, le Maroc et l'UE». Comment lisez-vous cette tentative israélienne de s'associer au partenariat entre Rabat et Bruxelles ?

M. B. E. Y. : On observe, chez les Israéliens, une volonté claire de passer par des tiers, l'UE ou les États-Unis, pour consolider leur relation avec le Maroc plutôt que de la construire sur une base strictement bilatérale. Cette stratégie leur profite largement : elle leur permet à la fois de se rapprocher du Maroc et, à travers lui, de renouer un dialogue plus apaisé avec l'Union européenne. Si le Maroc accepte de développer systématiquement une relation tripartite plutôt que bilatérale, il faut qu'il ait des objectifs clairs et des desiderata posés sur la table, avec la nécessité de protéger ses intérêts nationaux. C'est ce qui doit primer, tant sur le plan sécuritaire qu'économique, dans un monde de plus en plus troublé : les relations avec l'Espagne se compliquent et le seraient davantage en cas de changement de gouvernement, la situation au Sahel se dégrade chaque jour, et les événements internationaux affectent la stabilité économique mondiale. Le Maroc doit donc développer sa relation avec Israël en fonction de son intérêt national et de ses priorités de développement.

C'est là que les choses se compliquent : en arrimant cette relation à l'Union européenne, on introduit un troisième acteur, important et puissant, avec le risque de voir les intérêts marocains dilués dans cet ensemble. Il faut donc des priorités claires pour les dix ou vingt prochaines années, et savoir utiliser ces négociations comme un levier de développement économique, environnemental, ou encore sur les questions d'éducation ou de santé, domaines où les Israéliens disposent d'un savoir-faire technologique reconnu. Mais toute la question est de savoir comment doser cela pour que la partie de la société marocaine fermement opposée à ce rapprochement ne bascule pas dans un rejet total. Il y a des équilibres sociaux et sociétaux à trouver, et c'est toute la complexité de l'exercice. D'autres pays, comme l'Égypte, la Jordanie, les Émirats, Bahreïn, ont des relations avec Israël depuis bien plus longtemps. Mais le Maroc reste dans une situation particulière, du fait de son histoire et de sa géographie : un pays situé à l'extrême ouest du monde musulman, mais qui, via la présidence du Comité Al-Qods, entend jouer un rôle de puissance médiatrice. Non pas à travers de grands discours sur la question palestinienne, mais en faisant avancer concrètement des projets bénéfiques à la fois pour les intérêts nationaux marocains et pour la cause palestinienne, notamment via les projets de reconstruction à Gaza.

 

F. N. H. : Justement, le Maroc, pourrait-il revendiquer un rôle dans cette phase de reconstruction ou de gouvernance transitoire de Gaza ? Cela renforceraitil sa légitimité à approfondir en parallèle ses liens avec Israël ?

M. B. E. Y. : De par son rôle historique, le Maroc cherchera toujours à jouer un rôle de médiateur. Mais s'agissant de la reconstruction, il faut être clair : c'est le plan de Trump, tout comme la volonté israélienne, avec ou sans Netanyahou, qui détermineront quels pays de la région MENA au sens large seront amenés à y participer. Ce sont eux qui décideront. Cela dit, pour le Maroc, ce serait une forme de prestige diplomatique que de pouvoir jouer un rôle effectif dans la reconstruction de Gaza ou dans la fourniture de différents types d'aide. Cela permettrait aussi à la diplomatie marocaine, et au pouvoir marocain au sens large, de justifier l'approfondissement des relations avec Israël, en démontrant que celui-ci bénéficie concrètement à la population palestinienne.

 

F. N. H. : Comment analysezvous le décalage entre l'attachement populaire marocain à la cause palestinienne et cette accélération institutionnelle de la normalisation ?

M. B. E. Y. : Quelle que soit l'accélération de la normalisation, l'attachement populaire marocain à la cause palestinienne restera fermement ancré et ne baissera pas. Quel que soit le niveau de coopération entre le Maroc et Israël, cet attachement demeurera un élément majeur, transversal et transpartisan. On l'a vu jusque sur le plan électoral : le PJD, pourtant signataire à l'époque de la déclaration tripartite sous la houlette de Saad Eddine El Othmani, a critiqué de façon indirecte la décision marocaine d'échanger des ambassadeurs. Cela montre bien que même les partis qui ont accompagné cette normalisation doivent aujourd'hui manœuvrer avec beaucoup de prudence, tant la cause palestinienne reste au centre des préoccupations de la société marocaine.

Le Maroc navigue donc entre deux logiques qui ne s'opposent pas frontalement, mais qu'il faut savoir concilier : une volonté stratégique de se rapprocher d'Israël, tout en approfondissant la relation avec les États-Unis de Trump, notamment sur le dossier du Sahara et sur un ensemble de questions régionales. Les adversaires désignés sont largement les mêmes des deux côtés : l'Iran, le Hezbollah, les Houthis. Il y a là un alignement stratégique réel, qui dépasse les seules questions diplomatiques pour toucher aussi le sécuritaire et l'économique. Mais en parallèle, il faut ménager une partie de la société marocaine qui reste profondément attachée à la cause palestinienne, et continuer à montrer, via le Comité Al-Qods notamment, ou via son rôle dans les discussions sur la gouvernance de Gaza, que la diplomatie marocaine place cette question au premier rang de ses priorités, aux côtés de la question nationale du Sahara.

 

 

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