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Quand le «Made in Morocco» renchérit le Made in Morocco

Quand le «Made in Morocco» renchérit le Made in Morocco

Produire davantage au Maroc est devenu un impératif industriel, mais remplacer une importation ne crée pas automatiquement davantage de valeur nationale. Lorsqu’un intrant local protégé devient plus coûteux pour les entreprises qui le transforment, la politique de substitution peut fragiliser précisément les industries que le Maroc cherche à développer. L’enjeu n’est donc pas de produire localement à tout prix, mais de construire des chaînes de valeur dont chaque maillon reste compétitif au Maroc comme à l’international.

Le paradoxe : vouloir moins importer pour mieux produire

La substitution aux importations occupe désormais une place importante dans notre politique industrielle. L'intuition de départ est non seulement séduisante, elle répond à des urgences macroéconomiques réelles: réduire notre déficit commercial, atténuer notre exposition aux ruptures des chaînes d'approvisionnement mondiales et bâtir une véritable souveraineté industrielle. Sur le papier, l'équation semble d'une logique implacable : produire localement ce que nous avons pris l'habitude d'acheter à l'étranger. Pourtant, cette évidence masque une nuance fondamentale : toutes les importations ne sont pas économiquement équivalentes. Il faut distinguer l'importation de consommation finale de l'importation productive.

Une partie importante de nos achats extérieurs est constituée d'intrants et de biens intermédiaires, strictement nécessaires pour produire au Maroc et, surtout, pour exporter. C'est ici que surgit le paradoxe de certaines politiques de substitution : que se passe-til lorsque l'importation que l'on cherche à bloquer est précisément la matière première qui permet à une autre entreprise marocaine d'être compétitive sur les marchés mondiaux? Vouloir produire localement en amont peut, dans certains cas, signifier exporter moins en aval. Une politique industrielle ne peut donc être appréciée uniquement au niveau de la branche qu'elle protège; elle doit être évaluée à l'échelle de l'ensemble de la chaîne de valeur.

La «taxe invisible» : quand le coût de l'amont devient le problème de l'aval

Pour comprendre cet effet d'éviction, prenons le fonctionnement élémentaire d'une chaîne de valeur. Imaginons un industriel marocain qui transforme un intrant importé au prix mondial de 100 dirhams. Si une mesure de protection commerciale intervient pour soutenir un producteur local de cet intrant, l'importation devient plus coûteuse et le prix de cette matière première sur le marché national peut alors passer, par exemple, de 100 à 120 dirhams. L'objectif public initial est atteint : le producteur amont est avantagé. Mais le transformateur marocain, situé en aval, supporte désormais un surcoût de 20 dirhams.

Face à lui, son concurrent étranger continue de s'approvisionner sereinement au prix mondial. Ce différentiel fonctionne alors, économiquement, comme une taxe invisible sur la compétitivité de notre exportateur. Elle n'abonde pas le budget de l'État et n'apparaît dans aucune Loi de Finances, mais elle se loge dans les coûts de revient de l'entreprise aval, comprime ses marges, réduit sa capacité d'investissement et peut limiter sa conquête de nouveaux marchés. Il faut donc poser un principe fondamental : substituer une importation ne signifie pas créer davantage de valeur nationale. Si importer 100 dirhams d'intrants permet à une entreprise marocaine de générer 300 dirhams d'exportations, remplacer cette importation par une production locale à 130 dirhams n'est pas un gain automatique. Cela peut même devenir une destruction de valeur si le surcoût réduit la compétitivité de l'aval au point de lui faire perdre des parts de marché. La question n'est donc pas seulement de savoir combien d'importations ont été évitées, mais quelle valeur la substitution crée — ou détruit — à l'échelle de l'ensemble de la chaîne.

Le test marocain : quand protéger un maillon peut renchérir toute la chaîne

L'histoire industrielle marocaine récente offre une illustration saisissante de cette tension à travers la filière sidérurgique, particulièrement sur le segment des tôles d'acier laminées à chaud. Pour préserver l'amont national, les pouvoirs publics ont instauré des mesures de sauvegarde commerciale, un dossier d'ailleurs toujours d'actualité avec le réexamen de ces mesures publié par le ministère chargé de l'Industrie en 2026.

L'objectif initial était de protéger la production nationale, mais cet acier est la matière première critique de toute une industrie aval: fabricants de tubes, de profilés ou de charpentes métalliques. À titre indicatif, la presse économique rapportait en 2019 que 30 à 40% de la production de l'amont étaient absorbés par les seuls tubistes. C'est précisément sur cette ligne de faille qu'a émergé une controverse révélatrice des dilemmes de notre politique industrielle. D'un côté, le producteur national soutenait que ses prix de vente restaient alignés sur les références internationales, minimisant ainsi l'effet de distorsion. De l'autre, la Fédération des industries métallurgiques, mécaniques et électromécaniques (FIMME) s'est formellement opposée à certaines mesures lors des enquêtes publiques. Les industriels de l'aval estimaient que cette protection risquait de renchérir leur matière première, certains transformateurs évaluant même l'impact de ces mesures à au moins 15% sur le coût de leur produit final.

Au-delà de la bataille de chiffres entre industriels, ce conflit documenté illustre précisément le mécanisme que nous décrivons. Une partie de ces transformateurs est exposée à des marchés ouverts, où ils affrontent leurs concurrents étrangers qui peuvent, selon les conditions de marché, s'approvisionner aux références internationales. Lorsqu'un intrant protégé entre directement dans les coûts d'un secteur aval exposé, le bénéfice accordé au premier maillon risque de devenir un coût pour les suivants. Lorsqu'il ne peut répercuter intégralement un éventuel surcoût sur son client final, l'industriel aval peut être conduit à comprimer ses propres marges, ce qui peut peser sur sa capacité d'investissement et freiner sa compétitivité.

Le paradoxe est alors complet : une mesure tarifaire conçue pour préserver le tissu industriel national peut transférer, de fait, une pression directe sur d'autres entreprises marocaines, précisément celles qui tentent de s'imposer à l'international. L'automobile : quand l'État soutient l'intégration sans taxer la chaîne Faut-il pour autant renoncer à densifier notre tissu industriel ? Absolument pas. L’industrie automobile marocaine offre ici un contreexemple particulièrement instructif. Il ne s'agit nullement d'opposer artificiellement l'intervention de l'État aux vertus du marché libre : l'écosystème automobile s'est très largement construit grâce à une action publique massive et déterminée. Mais la différence fondamentale réside dans la nature de cette intervention.

Les politiques publiques ont surtout cherché à créer un environnement permettant aux équipementiers de devenir compétitifs, en combinant des infrastructures de rang mondial (notamment Tanger Med), des zones industrielles dédiées, une offre de formation ciblée, un foncier accessible et des incitations à l'investissement. Le résultat de cette équation — infrastructures, compétences, proximité logistique et économies d'échelle — est que le fournisseur local peut alors devenir compétitif dans les arbitrages des donneurs d'ordre. En s'approvisionnant au Maroc pour ses faisceaux de câbles, ses sièges ou ses pièces d'emboutissage, le constructeur automobile peut réduire ses coûts logistiques et optimiser ses délais.

Dans ce modèle, l'amont «Made in Morocco» ne repose pas sur un renchérissement de l'aval; il peut au contraire renforcer sa compétitivité sur le marché européen. Il faut en tirer une loi d'économie industrielle : une chaîne de valeur ne devient pas compétitive parce qu'elle est intégrée. Elle devient intégrée parce que ses maillons sont compétitifs. Changer de boussole : de la substitution des importations à la création de valeur Pour tirer les enseignements de cette expérience dans d'autres secteurs, il nous faut changer de boussole analytique. Réduire notre dépendance extérieure à l'égard de certains produits critiques reste une préoccupation légitime, compte tenu de notre contrainte extérieure. Mais la substitution aux importations ne peut plus être son propre critère de réussite. Avant de protéger ou de favoriser un intrant local, la politique publique devrait systématiquement évaluer ses effets de bord à travers une grille d'analyse rigoureuse :

• Le producteur local peut-il atteindre un coût compétitif ?

• Quels secteurs aval utilisent cet intrant, et sont-ils exposés à la concurrence internationale ?

• Quel sera l'effet de ce nouveau prix sur leurs marges, leur investissement et leur compétitivité ?

• La mesure améliore-t-elle réellement la valeur ajoutée nationale ?

• Enfin, la protection est-elle temporaire et conditionnée à des gains de productivité mesurables ?

Cette grille permet de distinguer deux modèles. D'une part, la substitution défensive, où l'on produit localement principalement parce que l'importation a été rendue artificiellement coûteuse. D'autre part, la substitution compétitive, où l'on produit localement parce que notre écosystème gagne en productivité et en échelle. Privilégier la seconde approche exige de déplacer le curseur de l'action publique : l'indicateur de succès de la politique industrielle cesse d'être le seul volume des «importations évitées» pour devenir la «valeur ajoutée nationale réellement créée».

La vraie souveraineté industrielle : produire au Maroc pour vendre au monde Au fond, ce débat nous invite à dépasser un faux choix qui pollue souvent la discussion publique : celui qui oppose systématiquement l'importation à la production nationale. Une importation n'est pas nécessairement le signe d'une faiblesse économique; elle peut être un intrant productif indispensable. La souveraineté industrielle ne consiste pas à évoluer vers une forme d'autarcie ou à maximiser le contenu local par principe. Elle consiste à maîtriser nos dépendances stratégiques tout en construisant des chaînes de valeur capables de produire au Maroc à un niveau de qualité et de coût compatible avec la concurrence mondiale.

La question pertinente devient alors : quelles importations faut-il remplacer, quelles importations faut-il conserver pour préserver la compétitivité de nos usines, et à quelles conditions soutenir la production locale ? En définitive, il existe deux façons de produire marocain. La première consiste à rendre l’importation plus difficile; la seconde consiste à rendre le producteur marocain plus compétitif. La première peut créer une production locale protégée sans garantir qu'elle devienne compétitive audelà du marché intérieur. La seconde peut forger une industrie exportatrice. Le véritable «Made in Morocco» n’est donc pas celui qui empêche l’étranger d’entrer. C’est celui qui permet au Maroc de vendre au monde.

 

 

Par Oussama Attahir, Docteur en économie appliquée, expert en politiques publiques.

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