Elections législatives : «Le Maroc doit passer d’une logique de croissance à une logique de développement inclusif»

Elections législatives : «Le Maroc doit passer d’une logique de croissance à une logique de développement inclusif»

Le prochain gouvernement héritera d’un cadre budgétaire largement tracé par son prédécesseur, mais devra rapidement y imprimer ses propres priorités. Pour Ali Ghanbouri, président du Centre de prospection économique et sociale, l’enjeu ira toutefois bien au-delà des équilibres macroéconomiques : le Maroc devra surtout transformer la croissance en emplois, en amélioration du pouvoir d’achat et en réduction des inégalités sociales et territoriales.

 

Propos recueillis par C. J.

Finances News Hebdo : Le projet de Loi de Finances 2027 a été préparé par un gouvernement et sera exécuté par un autre. Quelles sont les contraintes que cela peut générer pour l’exécutif ?

Ali Ghanbouri : Le principal enjeu réside dans le décalage possible entre les orientations budgétaires arrêtées dans le PLF 2027 et les priorités politiques du prochain gouvernement, puisque celui-ci héritera d’un cadre budgétaire qu’il n’aura pas entièrement conçu. Cela peut limiter sa capacité à traduire immédiatement son programme en politiques publiques, notamment durant les premiers mois du mandat. Toutefois, il ne faut pas considérer ce cadre comme totalement figé; le gouvernement et le Parlement disposent de marges pour réorienter certaines dépenses, ajuster les priorités et procéder à des arbitrages en fonction des nouvelles urgences. La véritable difficulté sera donc de concilier continuité de l’État et changement de priorités. Le prochain gouvernement devra préserver les équilibres macroéconomiques tout en répondant à des attentes sociales fortes, notamment en matière d’emploi, de santé, d’éducation, de pouvoir d’achat et de protection sociale. L’enjeu sera d’éviter que la discipline budgétaire ne se traduise par une réduction de l’ambition sociale, car la réussite d’une politique budgétaire doit également être appréciée à travers son impact sur les ménages, sur les jeunes et sur les territoires les plus fragiles.

 

F. N. H. : La note d’orientation pour le PLF 2027 fixe un déficit budgétaire à 3% et un endettement limité à 66% du PIB. Ces hypothèses sont-elles réalisables ?

A. Gh. : L’objectif d’un déficit budgétaire autour de 3% peut être considéré comme atteignable, mais il dépend fortement de la réalisation des hypothèses de croissance, de l’évolution des recettes fiscales, de la maîtrise des dépenses et du coût du service de la dette. Il dépend également de facteurs que le gouvernement ne maîtrise pas totalement, notamment les prix de l’énergie, la conjoncture internationale et les conditions de financement sur les marchés. Concernant l’endettement, le maintien autour de 66% du PIB suppose une trajectoire de consolidation progressive, sans compromettre l’investissement public qui reste indispensable à la croissance potentielle. Mais la question essentielle est de savoir comment atteindre ces objectifs  : une réduction du déficit obtenue au prix d’un affaiblissement de l’investissement ou des dépenses sociales serait économiquement et socialement problématique. Il faut plutôt agir sur la qualité de la dépense publique, l’élargissement de l’assiette fiscale, la lutte contre l’évasion et la fraude fiscales, ainsi que l’amélioration du rendement des politiques publiques. La soutenabilité budgétaire doit donc être conçue comme un équilibre entre discipline financière et justice sociale, car derrière les ratios de déficit et de dette, il y a des citoyens qui attendent des services publics plus efficaces et une amélioration concrète de leurs conditions de vie.

 

F. N. H. : On prévoit également un taux de croissance de 4,1%. Dans quelle mesure ce chiffre serait-il atteint ?

A. Gh. : Une croissance de 4,1% constitue une hypothèse qui peut être atteinte, mais elle reste conditionnée à plusieurs facteurs, notamment la dynamique des activités non agricoles, l’investissement, la demande intérieure, les exportations et surtout les conditions climatiques qui continuent d’avoir une influence importante sur l’économie marocaine. L’expérience récente montre également que la croissance peut être soutenue par les secteurs non agricoles, ce qui constitue un élément positif pour la diversification de l’économie. Mais il faut rester prudent, car un choc externe, une hausse des prix énergétiques ou un ralentissement de la demande internationale peuvent modifier sensiblement les perspectives. Au-delà du chiffre de 4,1%, la question fondamentale est celle de la qualité de cette croissance. Une croissance élevée n’a de véritable portée économique et sociale que si elle génère suffisamment d’emplois, améliore les revenus et contribue à réduire les inégalités. Le Maroc doit donc chercher à transformer la croissance en opportunités économiques concrètes pour les ménages, notamment pour les jeunes, dont l’insertion professionnelle reste un défi majeur. Le véritable indicateur de réussite sera ainsi la capacité à faire correspondre croissance, emploi, pouvoir d’achat et cohésion sociale.

 

F. N. H. : La dépendance à l’agriculture commencet-elle à s’orienter vers un trend baissier au profit d’autres secteurs ?

A. Gh. : Il existe effectivement une tendance à une diversification progressive de l’économie marocaine, avec une contribution croissante de l’industrie, des services, du BTP, du tourisme, des activités numériques et des énergies renouvelables. Cela ne signifie toutefois pas que la dépendance à l’agriculture ait disparu. Le secteur agricole conserve un poids important dans l’emploi, dans les revenus ruraux et dans l’équilibre des territoires, et les fluctuations de la production agricole continuent d’avoir un impact sur la croissance, la demande intérieure et certaines variables sociales. L’enjeu n’est donc pas de remplacer l’agriculture, mais de réduire la vulnérabilité de l’économie aux aléas agricoles. Cela passe par l’accélération de l’industrialisation, le développement des services à forte valeur ajoutée, la transformation numérique, la montée en gamme des chaînes de production et la promotion d’un investissement davantage créateur d’emplois. Les données récentes sur l’emploi montrent d’ailleurs une progression du rôle des services, de la construction et de l’industrie dans la création d’emplois, ce qui peut contribuer progressivement à rendre la croissance moins dépendante du cycle agricole.

 

F. N. H. : Quelles sont les priorités que le prochain gouvernement doit aborder durant son mandat ?

A. Gh. : La première priorité devrait être l’emploi, particulièrement celui des jeunes, car aucune politique de développement ne peut être durable si une partie importante de la population active reste éloignée du marché du travail. Il faut parallèlement renforcer les secteurs sociaux fondamentaux, notamment l’éducation, la santé, la protection sociale et le logement, tout en accordant une attention particulière aux petites et moyennes entreprises, aux travailleurs indépendants et aux territoires qui bénéficient moins de la dynamique économique nationale. L’objectif devrait être de construire une économie productive, inclusive et davantage créatrice de valeur. La deuxième priorité concerne la réduction des inégalités sociales et territoriales. Le Maroc doit désormais franchir une étape supplémentaire, passer d’une logique de croissance et de redistribution à une logique de développement véritablement inclusif. Cela implique de mieux cibler les politiques publiques, d’améliorer l’efficacité des services publics et de garantir un accès équitable aux opportunités économiques. La protection sociale ne doit pas seulement être perçue comme un mécanisme de compensation, elle doit également accompagner la mobilité sociale, prévenir la précarité et permettre aux ménages de construire des trajectoires économiques plus stables.

 

F. N. H. : Et aura-t-il assez de marge de manœuvre sur le plan budgétaire pour exécuter son programme ?

A. Gh. : La marge de manœuvre budgétaire existe, mais elle ne sera certainement pas illimitée. Le prochain gouvernement devra composer avec les engagements déjà pris, la dynamique de la dette, les dépenses sociales, les besoins d’investissement et la nécessité de maintenir la confiance des investisseurs et des partenaires financiers. Sa capacité à financer de nouvelles politiques dépendra donc largement de la croissance des recettes, de l’efficacité du système fiscal et de la capacité à réorienter certaines dépenses vers les priorités du nouveau programme gouvernemental. Il faudra surtout éviter de considérer la consolidation budgétaire comme une fin en soi. Le véritable objectif doit être de construire une trajectoire financière qui permette à la fois de préserver les équilibres macroéconomiques et de répondre aux besoins sociaux. Cela suppose une meilleure mobilisation des recettes, un élargissement de l’assiette fiscale, une lutte plus efficace contre l’informel et la fraude, mais aussi une évaluation régulière de l’efficacité de la dépense publique. Le prochain gouvernement devra finalement arbitrer entre plusieurs urgences, mais son principal défi sera de faire en sorte que chaque Dirham de dépense publique produise un maximum d’impact économique et social, notamment en matière d’emploi, de services publics et de réduction des inégalités. 

 

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