«Le Maroc doit assurer sa souveraineté technologique dans des domaines clés»

«Le Maroc doit assurer sa souveraineté technologique dans des domaines clés»

Entretien avec la professeure Maha Gmira, experte reconnue en intelligence artificielle, et enseignante à l’Ecole d’ingénierie digitale et d’intelligence artificielle.

Ayant réalisé sa thèse de doctorat à l’École Polytechnique de Montréal, elle est aujourd’hui membre de plusieurs instituts et groupes de recherche prestigieux, reconnus comme chefs de file mondiaux en science des données et en intelligence artificielle.

 

Propos recueillis par K. A

 

Finances News Hebdo : Parlez-nous de la nouvelle chaire «Femmes en Science’» à l’Université Euromed de Fès.

Maha Gmira : La Chaire «Femmes en Sciences: IA et Futurs» vise à contrer le problème de sous-représentation féminine dans le domaine des sciences au moyen de diverses activités visant à accroitre le recrutement, la rétention et la progression des femmes en sciences, et notamment en intelligence artificielle. Car le constat est sans équivoque : en 2019, l’Institut de statistique de l’Unesco (ISU) a publié un rapport faisant état de disparités entre les sexes en sciences. Selon ce rapport, «les femmes constituent ge ne ralement une minorite des chercheurs du monde». L’éducation est encore alimentée par des stéréotypes de genre, puisque les hommes constituent encore une écrasante majorité dans les domaines STEM (Science, Technology, Engineering and Maths), notamment dans l’enseignement supérieur.

Au fait, il existe un écart significatif entre les sexes parmi les professionnels de l’intelligence artificielle (IA), puisque seulement 22% des professionnels de l'IA dans le monde sont des femmes. L’objectif de cette Chaire est de créer un écosystème d’excellence en intelligence artificielle, de promouvoir et d’assurer la participation des femmes chercheures dans ce domaine, et ce à travers des collaborations avec des experts internationaux et en formant des chercheurs et innovateurs afin d’assurer la souveraineté technologique de notre pays dans certains secteurs clés comme la protection des données et la cybersécruité, le biomédical et l’agriculture. La Chaire «Femmes en Sciences : IA et Futurs» s’articule autour de quatre grands objectifs :

1. Constituer un talent Former les scientifiques et gestionnaires en intelligence artificielle hautement qualifié.e.s pour répondre aux besoins croissants du marché et en consolidant le rôle de la femme dans les métiers d’avenir.

2. Développer de la connaissance Intensifier et améliorer la recherche scientifique en IA en assurant la représentativité de la femme.

3. Assurer le transfert Favoriser l’acquisition de connaissance en IA par les organisations et le public, le transfert de technologies vers l’industrie et stimuler l’entrepreneuriat.

4. Impliquer la communauté Développer un réseau solide aussi bien à l’échelle nationale qu’internationale en intelligence artificielle.

 

F.N.H. : Quelle place occupent l'IA et l'innovation dans l'enseignement supérieur au Maroc ?

M. G. : L’IA et l’innovation sont au cœur des priorités de recherche des universités marocaines. Ceci a été largement prouvé pendant la période de la pandémie que la planète a connue. Il est désormais évident que le Maroc doit assurer sa souveraineté technologique dans des domaines clés comme le biomédical, la protection des données et l’agriculture. Dans cette foulée, le Maroc a lancé de nombreux appels à projets ayant pour objectif de soutenir des projets de recherche dans le domaine de l’IA et ses applications, notamment dans le secteur de la santé.

Nous pouvons mentionner la création de la première école du continent complètement dédiée à l’intelligence artificielle et à l’ingénierie digitale, au sein de l’Université Euromed de Fès, pour former une relève compétente et hautement qualifiée. Il y a aussi l’émergence de projets d’usines intelligentes et de fermes intelligentes pour l’intégration de l’IA dans la chaîne de fabrication et l’optimisation de l’agriculture, comme le projet Fès Smart Factory. Toutefois, malgré ces efforts très louables, le montant des investissements consacrés à la recherche et à l’innovation au Maroc reste bien inférieur aux investissements publics et privés alloués à ce domaine dans d’autres régions du monde.

 

F.N.H. : En plus de l'éducation, quels sont, selon vous, les secteurs d'activités où l'IA peut jouer un rôle constructif au Maroc ?

M. G. : Il est évident que le domaine du digital et de l’IA accapare la plus grande part dans des investissements, mais aussi des dépenses à l’échelle internationale. En plus des GAFAM, nous assistons presque chaque mois à la création de nouvelles start-up qui œuvrent dans ce domaine. Par ailleurs, il est clair que le futur sera de plus en plus digitalisé et que l’IA va intervenir dans différents secteurs de production, mais aussi de savoir. Il est impératif qu’on puisse avoir des ressources nationales qui puissent accompagner cette transformation.

En chiffres, les dépenses mondiales en systèmes d’IA ont atteint 35,8 milliards de dollars en 2019. Un chiffre en croissance de 44% par rapport à 2018. Les secteurs d’activité qui investissent le plus sont, dans l’ordre,  le secteur de la vente au détail (avec les techniques de clustering et de profiling, de e-commerce, etc), les banques, avec l’apparition des fintechs, le biomédical et le manufactiring (smart manufacturing, industrie 4.0).

 

F.N.H. : Comment peut-on améliorer l'égalité des genres dans le domaine de la technologie ?

M. G. : Il existe deux perspectives de réponse à cette question :

• D’abord, l’égalité doit être assurée par l’accès à l’éducation. Il faut rendre des activités comme le coding, la manipulation des robots accessibles aux jeunes filles. Il est aussi important d’encourager les filles à choisir des métiers dits «masculins», à briser les stéréotypes et leur permettre de se réaliser.

• Ensuite, il faut combattre ce qui est désormais connu comme le «biais algorithmique».

Les  algorithmes étant programmés par des développeurs et développeuses dont 90% sont des hommes, reflètent leur vision du monde à chaque étape de leur développement (conception, codage, apprentissage, développement, etc.). Ils reproduisent leurs stéréotypes de genre plus ou moins inconsciemment et les diffusent à grande échelle. À cet effet, plusieurs algorithmes de reconnaissance faciale ont échoué avec des visages afro-américains et des logiciels de traduction qui ont automatiquement attribué le métier de médecin à un homme et d’infirmier à une femme, etc. Pour concevoir des algorithmes égalitaires, il faudrait avoir une bonne représentativité de la femme dans les données d’apprentissage. Développer des indicateurs pour mesurer l’inégalité d’un algorithme d’IA et, surtout, augmenter la représentativité de la femme dans ces métiers-là.

 

 

 

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