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Réforme du système de retraite : pourquoi le Maroc ne peut plus attendre

Réforme du système de retraite : pourquoi le Maroc ne peut plus attendre

Le dossier des retraites a cessé d'être une simple question de gestion des caisses pour devenir un véritable enjeu de société. Derrière les équilibres financiers et les arbitrages techniques, e joue en réalité une question autrement plus fondamentale : celle de la capacité du Maroc à préserver son pacte social face aux mutations qui redessinent progressivement les équilibres du pays.

 

Par M. A. L.

Longtemps cantonnée aux rapports d'experts, la question des retraites s'impose désormais comme l'un des dossiers les plus sensibles du Royaume, voire une gangrène qui menace son modèle social. Derrière les débats sur l'âge de départ, les cotisations ou les réserves financières se joue un enjeu autrement plus fondamental : la capacité du Maroc à préserver le pacte de solidarité qui unit les générations.

Mais les équilibres sur lesquels repose ce modèle sont désormais soumis à de fortes tensions : vieillissement démographique, mutations du marché du travail, persistance de l'informalité et fragilité de certains régimes. À mesure que ces défis s'accumulent, le coût de l'inaction, lui, ne cesse de croître. Les diagnostics sont connus, les scénarios de réforme étant débattus depuis des années. Pourtant, une question demeure entière : pourquoi le Maroc ne peut-il plus se permettre d'attendre ?

Nouvelle réalité démographique

La démographie demeure au cœur de l'équation des retraites. Pendant plusieurs décennies, le Maroc a bénéficié d'une configuration favorable, portée par une population jeune, une natalité soutenue et un nombre croissant d'actifs finançant les pensions des retraités. Mais cet équilibre évolue rapidement. Selon les projections du HCP, la part des personnes âgées de 60 ans et plus passera de 9,4% de la population en 2014 à 23,2% en 2050, leur nombre dépassant alors les 10 millions.

Cette transformation traduit les progrès réalisés en matière d'espérance de vie et de conditions de vie, mais elle accroît également la pression sur les mécanismes de protection sociale. Car si vivre plus longtemps constitue une avancée, cela signifie aussi percevoir une pension sur une période plus étendue, tandis que la baisse de la fécondité ralentit le renouvellement des générations actives appelées à la financer.

Le vieillissement n'est plus une perspective lointaine : les plus de 60 ans devraient déjà représenter plus de 15% de la population dès 2030, et plus de 20% en 2040. Toutefois, la démographie n'explique pas à elle seule les fragilités du système. Les retraites dépendent également du nombre de cotisants. Or, à fin 2024, les différents régimes n'en comptaient qu'environ 4,8 millions, soit moins d'un actif occupé sur deux. Pour Youssef Guerraoui Filali, président du Centre marocain de la gouvernance et du management, cette réalité traduit une dégradation progressive de l'équilibre sur lequel repose le financement des retraites.

«À un certain moment, on parlait de trois actifs pour un retraité. Aujourd'hui, on ne parle que d'un actif pour deux retraités. Nous nous dirigeons vers un actif pour trois retraités», alertet-il. Selon lui, cette évolution constitue l'une des principales fragilités structurelles des régimes marocains, en plus du poids persistant de l'économie informelle. Selon les estimations reprises par la Banque mondiale, celle-ci emploierait 77,2% de la population active, maintenant une large part des travailleurs en dehors des mécanismes de déclaration et de cotisation. À cette contrainte s'ajoutent un faible taux d'activité, notamment chez les femmes, ainsi que les difficultés d'insertion professionnelle des jeunes. Autant de facteurs qui limitent l'élargissement de la base contributive au moment même où les besoins de financement s'intensifient. Dès lors, la question des retraites ne peut être dissociée de celle de l'emploi. Car au-delà des ajustements paramétriques, la pérennité du système dépendra aussi de la capacité de l'économie marocaine à créer davantage d'emplois formels et à intégrer un nombre croissant d'actifs dans les mécanismes de cotisation.

Une architecture héritée du passé

Au-delà des contraintes démographiques et de la faiblesse de la base contributive, le système marocain de retraite souffre d'une fragmentation héritée de constructions institutionnelles successives.

Son architecture repose sur plusieurs régimes aux règles, aux prestations et aux équilibres financiers distincts. Les projections de l'ACAPS illustrent ces disparités. Le régime des pensions civiles de la Caisse marocaine des retraites (CMR) demeure le plus exposé, avec un horizon d'épuisement des réserves estimé autour de 2031, contre 2037 pour la CNSS et 2051 pour le RCAR. Pour Youssef Guerraoui Filali, ce morcellement se traduit aussi par des écarts importants dans le calcul et le niveau des pensions. «Si vous comparez la CNSS à la CMR, l'assiette de liquidation de la rente viagère est totalement différente», souligne-t-il.

«Un cadre qui termine sa carrière avec un salaire avoisinant 20.000 dirhams peut bénéficier, dans le cadre de la CMR, d'une pension calculée sur la base de ses dernières années d'activité, alors qu'au niveau de la CNSS, les prestations demeurent plafonnées et dépassent rarement 4.000 dirhams nets», explique-t-il. Au-delà des enjeux financiers, ces écarts soulèvent une question d'équité entre les affiliés et nourrissent les réflexions autour d'une réforme systémique. Face à la dégradation des équilibres financiers de la CMR, le Maroc a engagé en 2016 une réforme paramétrique d'envergure. Celle-ci s'est traduite par le relèvement progressif de l'âge légal de départ à la retraite de 60 à 63 ans, l'augmentation du taux de cotisation de 20% à 28% ainsi que la révision du mode de calcul des pensions.

La réforme a atteint son objectif immédiat : améliorer la situation financière du régime et repousser l'échéance d'épuisement de ses réserves. Pour autant, elle n'a pas permis de traiter les déséquilibres structurels qui continuent de peser sur le système. Pour Youssef Guerraoui Filali, les mesures engagées ont davantage permis de gagner du temps que de résoudre le problème de fond.

«Le système de retraite demande aujourd'hui une refonte globale, une revue à 360 degrés», estime-t-il. Car au-delà des ajustements paramétriques, c'est la capacité du Maroc à assurer durablement la soutenabilité de son système de retraite qui demeure aujourd'hui posée. Si le débat sur les retraites revient avec autant d'insistance aujourd'hui, ce n'est pas parce que le système se trouve à la veille d'une rupture brutale. Les régimes continuent d'honorer leurs engagements et disposent encore de réserves leur permettant d'assurer le versement des pensions. Le véritable risque réside dans le coût croissant de l'inaction. Car plus la réforme est différée, plus les marges de manœuvre se réduisent. L'enjeu dépasse désormais la seule situation financière des caisses. Il touche à la soutenabilité des finances publiques, à l'équité entre les générations et à la préservation du modèle social.

Pour Youssef Guerraoui Filali, le diagnostic ne fait plus réellement débat. «C'est une réforme qui demande de la volonté politique», précise-t-il. Sur le fond, les discussions portent désormais moins sur la nécessité d'une réforme que sur sa configuration. Les réflexions convergent depuis plusieurs années vers une réorganisation du système autour de deux grands pôles : un pôle public regroupant les régimes des fonctionnaires et assimilés, et un pôle privé destiné aux salariés du secteur privé. L'objectif n'est pas de fusionner indistinctement l'ensemble des caisses, mais de construire un cadre plus cohérent et de réduire les écarts entre les régimes.

«Il faut créer deux pôles, un pôle public et un pôle privé, et unifier l'assiette de liquidation afin de réaliser une certaine équité entre le public et le privé», plaide Youssef Guerraoui Filali. Au-delà de cette convergence institutionnelle, d'autres pistes sont également évoquées. Parmi elles, figure le développement progressif de mécanismes complémentaires de capitalisation destinés à diversifier les sources de revenus à la retraite et à réduire la pression exercée sur les régimes de base.

Une telle évolution supposerait toutefois un approfondissement du marché de l'épargne longue ainsi qu'une confiance accrue des ménages dans les dispositifs de placement de long terme. Mais quelle que soit la formule retenue, la réforme des retraites ne saurait se limiter à une réorganisation institutionnelle. Elle renvoie à la capacité du Maroc à adapter son modèle social aux mutations démographiques et économiques en cours. Pour Youssef Guerraoui Filali, le dossier figurera inévitablement parmi les premiers chantiers du prochain gouvernement. L'économiste n'hésite pas à le qualifier de «bombe à retardement». Car en matière de retraites, le temps ne résout pas les déséquilibres; il tend au contraire à en accroître le coût. 

 

 

 

 

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