Au Maroc, l’entrepreneuriat des jeunes s’impose comme un levier stratégique de croissance et de transformation économique. En 2024, les startups marocaines ont levé près de 95 millions de dollars. Cependant, l’accès au financement reste un défi majeur pour de nombreux porteurs de projets. Entretien avec Keltoum Houssni, entrepreneure, consultante en recrutement et en transformation digitale et Managing Director de HoussniJob Innovation.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : Les startups marocaines ont levé près de 95 millions de dollars en 2024, soit presque trois fois plus que l’année précédente. Comment interprétez-vous cette progression et que révèle-t-elle sur la maturité de l’écosystème entrepreneurial national ?
Keltoum Houssni : En effet, d’après le Morocco Startup Ecosystem Report 2024 publié par UM6P Ventures, les startups marocaines ont levé 94,96 millions de dollars en 2024, contre 33,26 millions en 2023. Cette levée constitue un signal très encourageant pour l’écosystème marocain. Elle traduit un regain de confiance des investisseurs ainsi qu’une amélioration de la qualité des projets présentés, avec des modèles économiques plus solides et des équipes mieux structurées. Cependant, ces montants restent concentrés sur un nombre limité d’opérations majeures. Cela montre que l’écosystème est en phase d’accélération, mais encore en transition vers la maturité. Le véritable enjeu n’est plus seulement de créer des startups, mais de les accompagner vers une croissance durable, leur internationalisation et leur capacité à dépasser le cap des 5 premières années, qui demeure un défi pour de nombreuses jeunes entreprises.
F. N. H. : L’écosystème entrepreneurial marocain connaît une dynamique soutenue. Quelles opportunités concrètes offre-til aujourd’hui aux jeunes entrepreneurs ?
K. H. : Le Maroc offre aujourd’hui un environnement plus structuré qu’auparavant. Les opportunités sont particulièrement fortes dans la digitalisation des petites et moyennes entreprises, l’intelligence artificielle appliquée aux services, la fintech, l’agritech, la santé digitale et les solutions liées à la transition énergétique. La position stratégique du Maroc permet également aux startups de se projeter vers l’Afrique et le Moyen-Orient. Par ailleurs, l’écosystème d’accompagnement s’est renforcé avec des incubateurs, des accélérateurs et des programmes publics et privés qui facilitent la structuration des projets. L’opportunité réelle réside dans la capacité des jeunes entrepreneurs à répondre à des besoins concrets du marché tout en construisant des solutions exportables.
F. N. H. : L’accès au financement demeure un défi pour de nombreux porteurs de projets. Quels sont les principaux freins rencontrés par les jeunes ?
K. H. : Le principal frein est souvent le manque de structuration stratégique et financière. Beaucoup de projets innovants peinent à démontrer leur viabilité économique, leur traction commerciale ou leur potentiel de croissance. Les investisseurs attendent des indicateurs précis, une vision claire et une équipe complémentaire. Il existe aujourd’hui des mécanismes de soutien importants, notamment à travers Tamwilcom, qui facilite l’accès au crédit grâce à des dispositifs de garantie, ainsi que des programmes comme Innov Invest ou Intelaka. Toutefois, pour convaincre partenaires et investisseurs, les entrepreneurs doivent adopter une culture de la performance, travailler leurs indicateurs financiers et démontrer rapidement leur capacité à générer de la valeur.
F. N. H. : Plusieurs organismes publics et privés proposent des dispositifs d’incubation, de mentorat ou des mécanismes de financement adaptés. En quoi ces mesures sont-elles déterminantes pour transformer une idée en entreprise performante ?
K. H. : Les dispositifs d’incubation et de mentorat sont essentiels pour sécuriser les premières étapes du développement. Ils apportent une méthodologie, un encadrement stratégique et un accès à un réseau d’experts et d’investisseurs. Les mécanismes de financement soutenus par Tamwilcom ou d’autres fonds d’investissement permettent également de réduire le risque pour les établissements financiers. Ce maillage institutionnel est déterminant pour transformer une idée en entreprise structurée. Toutefois, l’accompagnement doit aussi être renforcé dans la phase de croissance, qui est souvent la plus délicate.
F. N. H. : Les jeunes entrepreneurs disposent aujourd’hui de multiples sources de financement. Quelles sont les options les plus pertinentes pour les startups et comment ces différents modes peuvent-ils soutenir le développement de projets innovants ?
K. H. : Le financement doit être progressif et adapté à chaque étape. Au démarrage, les fonds propres, les subventions publiques et les dispositifs d’appui constituent une base solide. Les mécanismes de garantie de Tamwilcom facilitent l’accès au crédit bancaire et renforcent la confiance du système financier. Ensuite, les business angels et les fonds d’amorçage, tels que Maroc Numeric Fund ou AfricInvest, permettent d’accélérer le développement. Et pour la phase d’expansion, il est essentiel de mobiliser davantage de fonds de capital-risque capables d’accompagner les startups sur le long terme et de soutenir leur internationalisation. L’objectif est de financer la croissance des entreprises et non uniquement leur création. Au Maroc, plusieurs organismes publics et parapublics soutiennent le financement et le développement des startups ainsi que des petites et moyennes entreprises. Ainsi, Tamwilcom et Fonds Innov Invest proposent des dispositifs de garantie et de financement d’amorçage destinés aux startups innovantes, à travers différents mécanismes tels que Innov Idea, Innov Start, Tech Start et Tech Boost. Intelaka est un programme mis en place par l’État et ses partenaires afin de faciliter l’accès au crédit et de soutenir le financement des startups et des petites entreprises.
Startup Venture Building, inscrit dans la stratégie Digital Morocco 2030, vise à financer et accompagner 800 startups sur une période de trois ans. De son côté, le ministère de la Transition numérique met en œuvre des programmes incitatifs comprenant des Bourses, des prêts d’honneur et des financements non dilutifs destinés aux startups en phase de démarrage. Le programme 000 Fikra offre un accompagnement avec des subventions ou des prêts d’honneur pour les jeunes porteurs de projets innovants. Tatwir-startup, via Maroc PME, apporte un soutien financier à l’investissement ainsi qu’un accompagnement structuré, notamment pour les startups industrielles. Sans oublier Istitmar PME, qui constitue un dispositif d’appui financier aux projets de développement des petites et moyennes entreprises, avec des primes adaptées aux secteurs d’activité. L’ensemble de ces mécanismes contribue à renforcer l’écosystème entrepreneurial en soutenant l’amorçage, l’investissement et la croissance des entreprises
F. N. H. : Quel rôle jouent le coaching, la formation et le réseautage dans la réussite des jeunes entrepreneurs ?
K. H. : Le financement est un accélérateur, mais les compétences et le réseau sont des stabilisateurs. Le coaching aide à éviter des erreurs stratégiques coûteuses. La formation développe les compétences en gestion, en leadership et en stratégie commerciale. Le réseautage ouvre des opportunités concrètes en matière de partenariats et d’investissement. Dans un contexte marqué par des difficultés d’insertion professionnelle, ces leviers renforcent l’autonomie des jeunes et leur capacité à créer de la valeur durablement.
F. N. H. : Comment l’entrepreneuriat peut-il constituer une véritable alternative pour favoriser l’intégration des jeunes dans le marché du travail ?
K. H. : Face au chômage des jeunes, l’entrepreneuriat peut constituer une alternative en leur offrant la possibilité de créer leurs propres opportunités et de s’insérer activement dans le marché du travail. Toutefois, il s’agit d’une réelle opportunité à condition qu’il soit structuré et accompagné. L’entrepreneuriat permet aux jeunes de transformer leurs compétences en activité économique et de contribuer à la création d’emplois. Toutefois, il ne doit pas être considéré comme une solution par défaut. Il nécessite un accompagnement solide, une formation adaptée et un accès réel au financement. Lorsqu’il est bien encadré, il devient un véritable levier d’insertion professionnelle et de transformation économique.
F. N. H. : Quelles réformes ou initiatives vous semblent indispensables pour renforcer l’écosystème entrepreneurial ?
K. H. : Il est important de renforcer le financement des phases de croissance et d’internationalisation. Il faut également simplifier davantage les procédures administratives et renforcer la coordination entre les acteurs publics et privés. Le développement de programmes de formation entrepreneuriale pratiques et orientés vers les besoins du marché est une priorité. Enfin, il est crucial de soutenir davantage l’entrepreneuriat féminin et l’intégration des jeunes dans les secteurs technologiques afin de construire un écosystème plus inclusif, compétitif et capable de faire émerger de véritables champions nationaux et africains.
F. N. H. : À la tête de HoussniJob, startup spécialisée dans le recrutement et l’accompagnement des jeunes vers l’emploi, quels enseignements tirez-vous de votre expérience ?
K. H. : À travers mon expérience, j’ai constaté que la réussite repose sur trois éléments fondamentaux. D’abord, la compréhension profonde du marché et du besoin réel. Ensuite, la capacité à générer rapidement des résultats mesurables et, pour finir, la qualité de l’équipe et la rigueur dans l’exécution. Un projet doit être structuré dès le départ avec une vision claire et des objectifs précis. La persévérance, l’agilité et la discipline financière sont des facteurs déterminants pour dépasser les premières années d’activité et entrer dans une logique de croissance durable.
F. N. H. : Vous avez été distinguée parmi les 100 femmes les plus influentes en Afrique lors de l’Africa Women Leaders Summit & Awards. Comment comptez-vous capitaliser sur cette consécration pour renforcer vos actions en faveur de l’entrepreneuriat des jeunes et de la création d’emplois en Afrique ?
K. H. : Être primée parmi les 100 femmes les plus influentes en Afrique lors de l’Africa Women Leaders Summit & Awards 2025- 2026 est pour moi une grande fierté, mais surtout une responsabilité. Cette reconnaissance me donne davantage de visibilité pour porter les initiatives que nous développons à travers HousniJob Innovation en faveur de l’employabilité des jeunes et de l’entrepreneuriat. Mon objectif est de capitaliser sur cette distinction pour renforcer les partenariats avec les acteurs de l’écosystème africain, notamment les institutions, les incubateurs et les entreprises, afin de créer plus d’opportunités pour les jeunes entrepreneurs. Nous souhaitons également développer davantage de programmes de formation et d’accompagnement dans les métiers du digital et de l’innovation. Je reste convaincue que l’avenir de l’Afrique repose sur sa jeunesse. En soutenant l’entrepreneuriat, en facilitant l’accès à la formation et au financement, nous pouvons contribuer à faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs capables de créer de la valeur, des emplois solides et un écosystème économique résilient au service du développement du continent.