Alors que le Maroc a franchi un cap important dans la structuration de son système de recherche, la question de son impact économique reste entière. Dans cet entretien, le Dr. Abdelaali Kossir, Senior expert R & D/ Technology transfer, livre une lecture lucide des limites actuelles et des leviers à activer pour transformer la connaissance en véritable moteur de croissance et d’innovation.
Propos recueillis par M. A. L.
Finances News Hebdo : Aujourd’hui, comment évaluez-vous le niveau de maturité de la recherche scientifique au Maroc ? Peut-on dire que le pays a réussi à structurer son écosystème de recherche ces dernières années ?
Dr. Abdelaali Kossir : Le Maroc a clairement franchi une étape importante dans la structuration de son système de recherche. La promulgation récente de la loi 59-24 relative à l’organisation de la recherche scientifique, du développement technologique et de l’innovation constitue à cet égard un tournant majeur, en renforçant la gouvernance et la coordination entre les acteurs, dans la continuité des efforts du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation. Sur le plan quantitatif, l’effort national de R&D se situe autour de 0,7 à 0,8% du PIB, avec une base de plusieurs milliers de chercheurs et une production scientifique en progression continue. La structuration est donc réelle. Mais elle reste encore largement orientée vers la recherche académique. La prochaine étape devrait être : compléter ce cadre par une structuration équivalente du système d’innovation, afin de transformer plus efficacement la connaissance produite au niveau des universités et des instituts de recherche en valeur.
F. N. H. : Structurer, oui… Mais, quid de l’impact ? Pourquoi, à votre avis, son impact économique reste limité ?
A. K. : La structuration progresse, notamment avec des avancées comme la loi 59-24, mais l’impact économique reste en retrait car le système national d’innovation n’est pas encore à la même maturité. Le Maroc produit de plus en plus de connaissances, mais leur transformation en brevets, en solutions industrielles ou en startups reste limitée. Le taux de valorisation des résultats de la recherche, via le transfert technologique, demeure relativement faible. Comme le souligne l’OCDE, «l’enjeu n’est pas seulement de produire de la connaissance, mais de la transformer en valeur économique et sociale». C’est précisément sur ce point que se situe aujourd’hui le principal défi.
F. N. H. : Où se situe, selon vous, le principal point de rupture : financement, gouvernance, ou lien avec les entreprises ?
A. K. : Les avancées récentes, notamment avec la loi 59-24, ont permis de progresser sur les volets gouvernance et structuration. Le financement, bien qu’encore limité, est en nette amélioration, en témoigne le lancement du programme PNARDI ainsi que d’autres programmes. Le principal point de rupture reste néanmoins le lien avec les entreprises. Dans les économies les plus performantes, 60 à 70% de l’effort de R&D sont portés par le secteur privé. Au Maroc, cette part reste très limitée. L’enjeu est donc d’ancrer davantage la recherche dans le tissu productif et de renforcer son rôle comme levier de compétitivité économique.
F. N. H. : Est-il difficile de transformer un projet de recherche en innovation industrielle ou en startup ?
A. K. : La transformation d’un résultat de recherche en innovation industrielle reste un processus exigeant. Elle suppose une chaîne complète - maturation technologique et commerciale, prototypage, financement early-stage, incubation, accompagnement, etc. -, qui demeure peu développée. De nombreux projets à fort potentiel existent, mais peinent à franchir ce que l’on appelle dans le jargon du transfert technologique «la vallée de la mort», pour arriver au stade de l’industrialisation. On pourrait résumer la situation ainsi : notre système national de recherche produit des connaissances et des idées, mais nous devons mettre en place les mécanismes et les financements nécessaires pour accélérer leur transformation en innovations.
F. N. H. : Des structures, comme l’Unité de gestion des fonds, permettent-elles réellement de changer la donne ?
A. K. : L’Unité de gestion des fonds (UGF) de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) constitue une évolution très positive dans le pilotage du système de recherche et d’innovation. Elle apporte une professionnalisation accrue de la gestion des projets de recherche et de transfert technologique, avec des processus plus rigoureux de sélection, et surtout un suivi renforcé des projets, orienté vers les résultats et l’atteinte des objectifs. Un apport particulièrement structurant réside dans l’accompagnement des chercheurs par des experts, qui permet d’améliorer la qualité des projets et de leur exécution, leur structuration et leur alignement avec des objectifs à fort impact. Ces avancées contribuent à l’émergence progressive d’une culture d’excellence, de performance et d’impact, essentielle pour la montée en puissance de notre système national de recherche et d’innovation.
F. N. H. : Le secteur privé marocain est-il suffisamment impliqué dans la R&D ?
A. K. : Le secteur privé reste encore insuffisamment impliqué, même si des progrès sont observés dans certains secteurs structurés. Dans les économies innovantes, la R&D est majoritairement portée par les entreprises. Au Maroc, cette dynamique reste encore limitée, ce qui réduit mécaniquement l’impact économique de la recherche. Les efforts engagés, notamment à travers la loi 59-24, créent un cadre plus favorable. Mais il est nécessaire d’aller encore plus loin pour renforcer la relation université-entreprise, inciter l’entreprise à s’engager dans la R&D et l’innovation et faire de la R&D un levier central de compétitivité pour les entreprises.
F. N. H. : Peut-on ambitionner de faire du Maroc un hub régional de recherche et d'innovation ?
A. K. : Le Maroc dispose d’atouts réels pour se positionner comme hub régional de recherche : stabilité, position géographique, capital humain et compétences, infrastructures et montée en gamme industrielle. Les réformes récentes ont indéniablement renforcé la structuration du système et sa crédibilité. Toutefois, devenir un véritable hub suppose de franchir un cap supplémentaire : passer d’une logique centrée sur la structuration de la recherche à une approche pleinement intégrée de l’innovation. Cela implique de mettre en place des mécanismes incitatifs cohérents et lisibles, articulés autour de plusieurs leviers clés : un cadre institutionnel et réglementaire attractif, un écosystème industriel solide et connecté, des incitations économiques et fiscales compétitives, ainsi qu’une capacité renforcée à créer des passerelles efficaces entre recherche, startups et industrie/entreprise.
F. N. H. : Quelles sont, selon vous, les trois priorités pour faire changer d’échelle la recherche marocaine ?
A. K. : Les trois priorités qui me paraissent essentielles sont :
• Ancrer la culture du transfert technologique et renforcer les mécanismes de valorisation des résultats de la recherche.
• Mobiliser davantage le secteur privé, afin d’augmenter sa contribution à l’effort de R&D.
• Structurer et organiser le système d’innovation.
Dans la continuité de la loi 59-24, il serait pertinent d’aller vers une approche plus intégrée, voire un cadre dédié à l’innovation, permettant d’aligner recherche, industrie et création de valeur sociale et économique.